Le ler octobre 1990, les autorités
soviétiques et sud-coréennes annonçaient, dans une déclaration conjointe diffusée de New-York, l'établissement de relations diplomatiques normales entre les deux pays. De quoi faire grincer les dents du maréchal Kim Il-sung, de plus en plus isolé en Corée du Nord. Enzo TRAVERSO
UNE POLITIQUE étrangère aussi discrète qu'efficace avait déjà permis au régime sud-coréen de restaurer des rapports officiels avec l'ensemble des pays de l'Est, dans certains cas (par exemple, la Hongrie) avant même les bouleversements de l'automne 1989. L'annonce de cette nouvelle depuis New-York témoigne du rôle joué par les Etats-Unis dans la normalisation soviétocoréenne. Depuis la rencontre entre le président sud-coréen Roh Tae-woo et Gorbatchev, à San Francisco, lors de la visite de ce dernier aux Etats-Unis en avril 1990, cet événement était attendu. C'est la conclusion logique d'un processus de rapprochement et d'accroissement des échanges commerciaux qui a démarré avec la perestroika et qui s'est accéléré après la chute de la dictature militaire de Chun
Les réformes économiques en URSS ouvrent un énorme marché à l'industrie sud-coréenne qui, après presque trois décennies de croissance spectaculaire et ininterrompue, commence à connaître de sérieuses difficultés. L'ouverture du marché soviétique permettrait une relance des exportations sud-coréennes (notamment de voitures, téléviseurs et ordinateurs). Cette offensive commerciale du "Dragon" asiatique ne vise pas exclusivement l'URSS et les pays de l'ancien bloc soviétique, mais aussi la Chine — Séoul entretient des relations économiques importantes depuis longtemps avec ce pays (qui n'ont pas été remises en cause après la répression de Tiananmen).
Evidemment, il y a là de quoi inquiéter la Corée du Nord, de plus en plus acculée, isolée et qui souffre de difficultés économiques croissantes.
Après l'annonce du rétablissement des relations diplomatiques entre l'Union soviétique et la Corée du Sud, Pyong-yang a réagi en formulant, pour la première fois, une condamnation ouverte et sans appel du nouveau cours soviétique. D'après un éditorial de l'organe officiel du régime, Rodong Sinmun, repris par l'hebdomadaire en langue anglaise Pyong-yang Times du 6 octobre 1990, le rapprochement entre Séoul et Moscou serait la conséquence de la perestroika, qui amènerait l'URSS « à la ruine, au chaos et à la confusion. L'Union soviétique d'aujourd'hui n'est plus celle du passé. Elle a dégénéré et elle a changé de nature ; voilà pourquoi elle cherche maintenant de "nouveaux amis" qui conviendraient à ce changement ». Gorbatchev aurait donc « vendu la dignité et l'honneur d'une puissance socialiste » et trahi « les intérêts et la foi d'un allié » pour quelques millions
La dynastie aux abois Cette prose traduit-elle simplement une colère et une irritation passagères ou annonce-t-elle une rupture entre Pyongyang et son allié historique ? Il est trop tôt pour y répondre. Certes, une rupture avec l'URSS pèserait très lourdement sur l'économie nord-coréenne, étroitement liée à celle de son protecteur (en 1986, l'Union
soviétique assurait 51,4% des exportations et 60,5 % des importations nord- coréennes). Cependant, même si une rupture ouverte et le
125 des renversement alliances traditionnelles étaient évi-
CHINE tés, il est évident que les rapports économiques entre
Moscou et Pyongyang sont en train connaître un de changement qualitatif.
L'Union
SOviétique a déjà an-
Chinnamp noncé son intention de ne plus vendre son pétrole à la Corée du Nord à des prix de faveur et de rétablir des relations commerciales sur la base des prix
MER JAUNE du marché.
Les pays de l'ancien soviétique, bloc eux, ont décidé de
-35 ne plus entretenir de relations "privilégiées"
avec
Pyong-yang, ce qui implique, pour l'année 1990, une chute de 20 % des exportations nord-coréennes (1). Le risque de se retrouver dans une situation d'isolement international presque complet, avec les seuls appuis de la Chine, du Viet-nâm et de Cuba, ne peut qu'inquiéter le "chef éclairé" de la Corée du Nord, le maréchal
Kim Il-sung. Si à cela on ajoute le décalage croissant du Nord par rapport à son voisin du Sud (avec une population deux fois supérieure, la Corée du Sud affiche un Produit intérieur brut trois fois plus élevé que celui de Pyong-yang), la marginalisation du pays serait totale.
C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la reprise des négociations entre les gouvernements des deux Corée sur le thème de la réunification. En réalité, les rencontres entre les Premiers ministres coréens, à Séoul et à Pyong-yang, n'ont pas évoqué de ce sujet.
Un maréchal et un dietateur
Si le maréchal Kim Il-sung n'exclue pas l'hypothèse d'une fédération qui ne remettrait pas en cause la nature sociale différente des deux Etats, il pose comme condition préalable à toute négociation le retrait du contingent militaire nord-américain qui stationne dans le Sud (43 000 hommes). Cette exigence est considérée,
MandChourie
Najin
Chongjin
Hyesan
Kanggye
2252
Kım Chaeko
REE
CO
Fao
SinvinchauHamhung
NORD
Hungnam
30
Wonsan
MER
Kannung
Samchok
SEOUL
Ranchone
•Wonji
CORÉE
DU SUD
Kumchon Fohang obaeja
Chonju
Kunsans
Taikou
1915
Kwan
Pousan a rosu
JAPON
Chej
KHEJOUDO
200 considéré contournable (4).
des dirigeants sud-coréens serait de parvenir à une réunification "à l'allemande", à savoir une serte d'anschluss du Nord pas encore réunies pour une telle opération politique.
Nord ne connaît pas encore le niveau de pour l'instant, comme inacceptable par le gouvernement du Sud qui, pour faire preuve de "bonne volonté", se déclare disposé à réduire de
7000 hommes la présence militaire des Etats-Unis. La rencontre au sommet entre Yon
Hyong-muk et
Kang Young-hoon, les Premiers ministres de la Corée du
Nord et du Sud, a été saluée par la presse internationale comme la preuve d'un changement de climat, sans que personne y aperçoiencadré, p. 23).
ve le signe d'un véritable tournant majeur dans les relations entre les deux
"frères ennemis".
Ces rencontres peuvent au mieux déboucher sur une relative ouverture, qui représenterait une avancée très importante, compte tenu de l'absence
30 totale de dialogue et de communication entre les deux pays. Le rétablissement des liaisons postales et l'échange, même limité, de visites entre les citoyens des deux pays soulagerait des milliers de familles coréennes déchirées par la guerre
(2). Lorsque, en septembre 1990, pendant quelques jours la possibilité d'une ouverture temporaire des frontières fut envisagée, 61 355 citoyens sud-coréens se sont immédiatement inscrits pour se rendre dans le Nord (3). Pyong-yang est confronté à une exigence vitale, il doit rompre son isolement, alors que Séoul doit répondre aux pressions croissantes de l'opinion publique, pour qui le problème de la réunification nationale n'a jamais cessé d'être comme fondamental et in-
Les événements d'Europe de l'Est, et notamment la réunification de l'Allemapue.
tion nationale" en Corée. Certes, le rêve stalinien à bout de souffle par le "Dragon"
méridional. Mais les conditions ne sont
En dépit de ses difficultés, la Corée du soviétique.
décomposition et de paralysie qui marquait le crépuscule de la République démocratique allemande (RDA) sous Honecker. L'isolement du pays et le contrôle des structures staliniennes par le régime rendent la Corée du Nord totalement imperméable à toute influence extérieure. A la différence de la RDA, où tout le monde pouvait voir la télévision ouest-allemande, les citoyens nord-coréens ne sont pas influencés par les médias de Séoul et aucun intellectuel dissident n'a la possibilité de s'exprimer. Le régime, marqué par un culte de la personnalité autour de la figure de Kim Il-sung qui pousse à la caricature certains aspects de l'URSS stalinienne des années 30, demeure l'héritier d'une lutte de libération nationale qui a coûté des souffrances et des sacrifices énormes et qui n'a pas été oubliée (voir
Le "Dragon" absorbera-t-il le Nord ?
En Corée du Sud, la revendication de la réunification nationale prend un caractère anti-gouvernemental et anti-impérialiste. La guerre civile, qui éclata en 1950, à la fin de 35 ans de domination coloniale japonaise, laissa le pays déchiré et meurtri. Le partage territorial au 38e parallèle, à la fin d'un conflit sanglant qui faillit plonger la planète dans une nouvelle guerre mondiale (5), avait placé le Sud dans une situation de dépendance semi-coloniale à l'égard des Etats-Unis (dont la présence militaire nord-américaine dans le pays témoigne encore). Voilà pourquoi la Corée du Nord peut présenter une image contradictoire aux yeux des militants démocratiques et de gauche du Sud. La censure, la propagande anti-communiste vulgaire et les mensonges des régimes militaires de Séoul sont parvenus à donner une image du régime de la Corée du Nord moins repoussante que la réalité. Cet Etat est souvent perçu, sinon comme un modèle, en l'absence totale de démocratie, du moins
1) The Economistdu 25 août 1990.
2) La dernière rencontre entre certaines familles divisées a eu lieu à la frontière de Pan Moun-jon, sous les auspices de la Croix-Rouge, en 1985. Depuis, toute relation a été interrom-
3) Newsweek du 27 août 1990.
4) Voir Inprecorn° 309 du 18 mai 1990.
5) Prenant prétexte d'une agression du Sud, la Corée du Nord envahit Séoul, le 25 juin 1950 ; les Etats-Unis profitèrent pour y intervenir s'appuyant sur une demande des Nations-Unies, avec des contingents de 16 autres pays occidentaux (France, Belgique, Grande-Bretagne, Turquie, etc.). Les troupes impérialistes attinrent la frontière entre les deux Corée et s'aventurèrent même près de la frontière chinoise, sous le commandement du général Mac Arthur (qui était partisan de pousser l'offensive jusqu'en Chine). A partir de 1951, la République populaire de Chine participa au conflit aux côtés de la Corée du Nord. La guerre dura de 1950 à 1953 et aboutit à la reconnaissance des deux Etats par les Etats-Unis et lUnion
comme un exemple de fierté et d'indépendance nationales, surtout lorsqu'il est comparé au gouvernement autoritaire, corrompu et vendu à l'impérialisme de Séoul. Si, pour la classe dominante du Sud, la réunification constituerait un moyen pour élargir la base industrielle de la péninsule et faire de la Corée, forte de 60 millions d'habitants, la deuxième puissance capitaliste d'Asie, pour les travailleurs, les étudiants et tous les exploités sud-coréens, elle représenterait avant tout la prolongation d'une lutte de libération nationale encore inachevée.
Sortir de l'isolement
Les comparaisons entre l'Allemagne et la Corée doivent donc être nuancées. Le partage de l'Allemagne fut la conséquence de la défaite d'une puissance impérialiste lors de la Seconde Guerre mondiale, tandis que la division de la Corée ne faisait que perpétuer une condition d'oppression nationale héritée du colonialisme.
C'est dans ce cadre qu'il faut placer le voyage courageux à Pyong-yang de la jeune militante de gauche Im Suk-yong, qui l'a payé d'une lourde condamnation (6). Cependant, il est de plus en plus évident que cette lutte de libération nationale ne trouvera pas un allié dans la Corée du Nord. Le but de celle-ci, au-delà des déclarations et de la propagande officielles, n'est pas la réunification du pays (qu'elle n'accepterait que sous son hégémonie, ce qui est inimaginable aujourd'hui), mais plutôt la préservation du pouvoir bureau— Inprecor n° 319 du 23 novembre au 6 décembre 1990
Fresque pour la réunification (Park Jae Dong/Hank Yureh Daily) cratique. Cet isolement international explique aussi la tentative de Pyong-yang de renouer ses relations diplomatiques avec le Japon, tentative qui ne semble entravée pour l'instant que par des obstacles mineurs, vu la disponibilité du Japon à payer une indemnisation de 4,8 milliards de dollars pour la période de domination coloniale de 1910 à 1945 (la même indemnisation, plus l'inflation, qui fut payée en 1965 à la Corée du Sud) (7).
La Corée du Nord est le seul pays à ne pas avoir de relations diplomatiques avec Tokyo, en dépit de la présence au Japon d'une très nombreuse communauté coréenne dont les sympathies se partagent entre Pyong-yang et Séoul. Les récentes visites en Corée du Nord de délégations du Parti socialiste et du Parti libéral démocrate (gouvernemental) japonais témoignent d'une volonté d'apaisement de la part de Tokyo (et même, dans certaines limites, de sa disponibilité à une aide économique). Mais cela ne suffit certainement pas pour faire sortir la dynastie stalinienne de Kim-Il-sung de son isolement, de son retard économique croissant sur son frère-ennemi et d'un lent déclin.
Si les rumeurs du printemps de Pékin et de la glasnost soviétique arrivent jusqu'à Pyong-yang, la bureaucratie nord-coréenne pourra commencer à compter ses jours. *
12 novembre 1990
6) Voir Inprecorn° 303 du 23 février 1990.
7) The Economist du 25-31 août 1990.