La Bertrand Russell Peace Foundation a diffusé une pétition pour appuyer l'appel de Yuri Larine-Boukharine, le fils de N. Boukharine, à Berlinguer, Secrétaire général du PC italien, en faveur d'une campagne pour la réhabilitation de son père. Nous publions ci-dessous le texte de cet appel.
L'Unita, le quotidien du PC italien a donné, dans son numéro du 16 juin 1978, un large écho à cet appel. Il a publié la liste des instllectuels italiens qui se sont déjà chargés d'organiser la collecte de signatures en faveur de la pétition dans leur pays, indiquant que «les camarades Spriano, Procacci et Boffa parlent au nom du Parti». Le même journal a publié un important article de l'historien du PC italien, Paolo Spriano, qui affirme notamment que «rendre justice à cette figure éminente (N.Boukharine) comme aux autres victimes des procès des années trente, implique non seulement d'aborder un problème historique mais encore de donner satisfaction à une exigence morale et politique.»
Respecté camarade Berlinguer,
Je vous écris cette lettre à la veille du 40e anniversaire de la mort tragique de mon père, Nikolai Ivanovich Boukharine.
Je n'avais que deux ans à cette époque et, naturellement, je ne peux avoir aucun souvenir de mon père. Mais ma mère, qui avait passé de nombreuses années dans les prisons et les camps de Staline, a miraculeusement survécu et m'a dit la vérité concernant mon pè-
Plus tard, G.M. Krzhizhanousky, l'un des plus proches amis de Lénine, et l'un des vieux bolcheviks qui avaient vécu à l'époque de la terreur, et qui avait connu Nikolai Ivanovich au cours de diverses circonstances, m'a parlé de lui. En outre, j'ai lu de nombreux livres bolcheviques - qui sont interdits dans notre pays et qui n'ont été préservés que par hasard par certains vieux bolcheviks - y compris les livres de Nicolai Ivanovich lui-même, ainsi que des ouvrages d'auteurs étrangers. • L'information que j'ai ainsi recueillie a contribué à me faire pleinement apprécier le personnage et l'activité politique et sociale de mon père. J'ai compris l'énormité des crimes de Staline, l'étendue de ses falsifications de l'histoire du parti, l'absurdité et la stupidité des accusations portées contre mon père au plénum du comité central de février-mars 1937 et lors
Cet article se prononce d'ailleurs pour la réhabilitation de toutes les victimes des procès de Moscou, désignant nommément Zinoviev, Kamenev, Piatakov, Radek et Rykov. On peut considérer ces prises de position comme un appui officiel du PC italien à l'appel pour la réhabilitation de N.Boukharine.
Dans ie yucutien du Repubblicu du 22 juin 1978, Spriano est allé encore plus loin en demandant la réhabilitation de toutes les victimes de Staline « y compris Trotsky».
Nous publions en outre, le compte-rendu de la conversation téléphonique qui a eu lieu entre Yuri Larine Boukharine et Klimov, représentant du Comité central du PCUS, le 9 juin 1977, à Moscou et dans laquelle Klimov a rejeté la demande de réhabilitation de Boukharine. Cette conversation téléphonique a été reproduite dans le Samizdat et publiée aux Etats-Unis par la revue In these Times. du procès du soi-disant « bloc des trotskystes et des droitiers ». Cependant, sur la base de ces accusations absurdes (espionnage, trahison, sabotage et meurtre), mon père fut expulsé du comité central et du parti et condamné à mort.
A partir de 1961, ma mère, A.M. Larina et ensuite moi-même, avons systématiquement posé la question du retrait de ces allégations monstrueuses contre N.I. Boukharine et de sa réhabilitation dans le parti et ce, devant les plus hautes instances du parti et de l'Etat du pays. Le problème a également été posé devant la direction du parti par les plus anciens des vieux bolcheviks, conduits par l'ancien secrétaire du comité
, E.D. Stavesa. Ils sont morts voici quelques temps sans avoir reçu de réponse et ce n'est que l'été dernier (1977) que nous avons enfin reçu une certaine réponse sous forme d'un coup de téléphone. Un responsable de la commission de contrôle du comité central nous a informés par téléphone que les accusations lancées lors du procès de Boukharine n'avaient pas été retirées car l'examen des documents relatifs à ce procès n'avait pas pu être achevé; la question de sa réhabilitation au sein du parti, dès lors, n'avait pu encore trouver de solution. Cela signifie que quarante ans après l'exécution de mon père, la réponse que nous recevons confirme, en réalité, les accusations monstrueuses de Staline. Mon recours aux tribunaux - à la Cour suprême de l'URSS - a été vain : la vérité toute simple est qu'ils ne me répondent pas.
Dans un pays où la plus grande partie de la population a été éduquée par le manuel « abrégé » (de l'histoire du parti écrite par Staline, NDLR), fertile en mensonges, beaucoup de gens considèrent encore mon père comme un traitre et un mercenaire de Hitler, alors qu'en réalité, il fut un combattant anti-fasciste de premier plan et que durant ses dernières années, il consacra toute son énergie à dénoncer le fascisme et à lancer des avertissements sur les menaces fascistes grandissantes.
Quittant notre foyer pour la dernière fois pour le plénum de février-mars 1977 (d'où il ne revint jamais), mon père dit à ma mère : «Ne sois pas amère : il y a de tristes erreurs dans l'Histoire. Je veux que mon fils soit élevé comme un bolchevik.». Il considérait les événements qui étaient survenus comme tragiques mais transitoires; il croyait à la victoire finale des forces du socialisme.
Je ne suis pas membre du parti mais, pour mon le mot «bolchevik» impliquait sans doute possible le combat pour la justice sociale. Et nous sommes dans l'incapacité, dans notre pays, d'obtenir justice pour un homme que Lénine, avant de mourir, appelait «le favori de tout le parti ». Pour ma mère, qui a vécu les horreurs des camps de Staline, qui a connu beaucoup de compagnons d'armes de Lénine, beaucoup de vieux bolcheviks-militants dont elle garde les souvenirs les plus chaleureux et dont elle parle toujours avec tendresse et affection - la vie dans ces conditions devient sans cesse plus intolérable. Il est inconcevable que les gens qui portent encore sur leurs épaules le fardeau des crimes de Staline, et qui ne l'ont pas jeté à la poubelle de l'Histoire, puissent lutter pour des idéaux élevés.
Je m'adresse à vous, camarade Berlinguer, non seulement parce que vous dirigez le PC le plus nombreux d'Europe occidentale et que vous avez jeté bas ce fardeau, mais aussi parce que Nicolai I. Boukharine était un communiste-internationaliste, membre actif du mouvement communiste international. Il était connu de communistes de nombreux pays : ils se le rappellent toujours avec chaleur. Quelques-uns de ceux-là vivent encore et militent dans les rangs du parti italien. Je pense particulièrement au camarade Umberto
Je m'adresse à vous pour vous demander de participer à la campagne pour la réhabilitation de mon père, sous la forme qui vous semble la plus appropriée.
Peu de temps avant sa mort, Nicolai Ivanovich écrivit une lettre «aux futures générations de dirigeants du parti» dans laquelle il les appelait à « démêler le monstrueux amas de crimes ». Ma mère apprit le texte de cette lettre par cœur, durant les années noires et, après sa réhabilitation, elle la transmit au comité central du parti. Cette lettre finissait par ces mots :
«Sachez camarades que sur le drapeau que vous porterez lors de votre marche victorieuse vers le communisme, il y a une goutte de mon sang». Sincèrement vôtre Yuri Larine (Boukharine)
12 mars 1978