Inprecor 1974–2004

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ESPAGNE

Montée et différenciation du syndicalisme en Espagne

· Inprecor n° 32, 6 juillet 1978 · p. 24-26 · 2 117 mots

État espagnol Syndicalisme France Stalinisme

Au cours des mois de mai et de juin se sont tenus de nombreux congrès syndicaux dans l'Etat espagnol, notamment ceux des deux principales confédérations syndicales, les Commissions ouvrières (CCOO) et l'Union générale du Travail (UGT). Ces congrès permettent de compléter le bilan provisoire du mouvement syndical espagnol, tel qu'il s'était dégagé du résultat des élections syndicales (1).

Le fait dominant, c'est l'ampleur et la rapidité de la syndicalisation de masse. Un an à peine après leur légalisation, les CCOO déclarent deux millions d'affiliés, l'UGT 1,8 million d'affiliés, les autres confédérations syndicales mineures (USO, CNT, les syndicats régionaux, et les deux petits syndicats scissionnistes créés par les partis centristes Parti du travail et Organisation révolutionnaire des Travailleurs) plus de 500000 affiliés. Au total, il y a à présent près de 4,5 millions de syndiqués en Espagne, soit plus qu'en France, et plus que ne comptait la confédération syndicale allemande sous la République de Weimar à la fin des années vingt, avant la grande crise économique. Le taux de syndicalisation est déjà de 50%, ce qui est égal à celui de la Grande-Bretagne, le pays à la force et à la tradition syndicale les plus remarquables de tous les pays impérialistes importants. Il est évident que nous ne sommes qu'à la première phase de cette syndicalisation de masse des 1) Voir l'article de Michel Rovere dans «Inprecor» No 24 du 17 mars 1978.

Espagne

Montée et différenciation du syndicalisme en Espagne

Un taux de syndicalisation de 50%, déjà égal aux plus forts taux des pays capitalistes avancés, alors que l'appareil bureaucratique grandit plus lentement que le nombre des adhérents salariés dans l'Etat espagnol. Le mouvement va encore s'amplifier dans un avenir proche, indépendemment des vicissitudes conjoncturelles des luttes ouvrières.

La rapidité de cette syndicalisation de masse n'a pas permis de résoudre, ni même de poser sérieusement, la question de l'unité syndicale, qui restera un des problèmes brûlants du mouvement ouvrier espagnol, comme elle le fut déjà sous la Ile République. Mais elle a eu une conséquence évidente : avec un appareil bureaucratique qui n'a pas pu croître au même rythme que le nombre des affiliés, le syndicalisespagnol se caractérise aujourd'hui par un degré de démocratie et d'autonomie de la part des affiliés, des sections de base, des syndicats locaux, qui dépasse largement ce qui existe dans les autres pays d'Europe.

Certes, il ne faut pas perdre de vue que tant la direction du PCE

(qui domine les CCOO) que la didu PSOE (qui domine l'UGT) vont entreprendre un effort soutenu et énergique pour changer cette situation et pour renforcer considérablement le contrôle de l'appareil bureaucratique sur la base et l'action syndicales, C'est d'ailleurs à cette condition seulement qu'ils pourront appliquer leur politique de collaboration de classe avec un minimum de crédibilité aux yeux de la bourgeoisie.

Mais le fait que le desserrement ou le retard du contrôle bureaucratique coincide avec l'existence d'un courant critique à l'égard du réformisme au sein de la classe ouvrière beaucoup plus fort que celui en France, Italie, Grande-Bretagne ou Allemagne occidentale lors de la fin de la deuxième Guerre mondiale, crée l'espace pour une large opposition de gauche au sein des syndicats espagnols, telle que le mouvement ouvrier européen n'a plus connu depuis les années vingt. Cela s'est manifesté avec éclat, aussi bien lors du congrès de PUGT que lors du congrès des CCOO, ainsi que lors de congrès de différents syndicats regionaux et professionnels, affiles aux deux grandes confédérations. LE CONGRES DE FUGT

Le congrès de l'UGT s'est tenu du 25 au 28 mai à Barcelone. Bien que la direction social-démocrate, complètement inféodée au PSOE de Felipe Gonzales, domina le congrès, de nombreuses voix d'opposition s'y firent entendre, surtout à propos des questions statutaires d'organisation. Il faut noter que les délégués critiques avaient été chauffés par des mesures de dissolution arbitraires de sections syndicales particulières, qui avaient eu lieu dans les mois précédant le congrès, ainsi que par le refus de la direction de l'UGT de reconnaître le droit de tendance et de donner une représentation aux minorités dans les or-

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ganes de direction confédérale, en violation ouverte de l'article Il des statuts.

Cette attitude amena d'ailleurs 20% des délégués à s'abstenir lors de l'élection de la direction confédérale. Lors du vote sur le « rapport moral», une majorité de syndicats représentés au congrès réclama la convocation d'un congrès fédéral avant qu'une quelconque section syndicale ne puisse être dissoute. Cette motion de méfiance à l'égard de l'Exécutif ne fut rejetée de justesse que grâce au passage au vote nominal.

L'Exécutif fut d'ailleurs effectivement battu dans deux votes statutaires, l'un cherchant à ne tenir les congrès confédéraux que tous les trois ans, l'autre cherchant à augmenter le poids de la bureaucratie au sein même des congrès, en y renforçant la représentation des directions nationales des syndicats professionnels.

L'inféodation de l'UGT au PSOE a été ouvertement proclamée par le dirigeant socialiste Felipe Gonzales. Celui-ci a affirmé «l'identité entre le PSOE et l'UGT» et n'a pas hésité d'y ajouter : « que ceux auxquels cela ne plaît pas s'en aillent !». Cette déclaration profondément anti-unitaire et donc anti-syndicale a heurté bon nombre de délégués au congrès et créé un réel malaise. LE CONGRES DES CCOO

Contrairement au congrès de l'UGT, le Congrès des CCOO a implicitement reconnu l'existence de tendances minoritaires et élu leurs représentants tant au sein du Comité exécutif de la Confédération qu'au sein de son Conseil confédéral. Ces représentants sont politiquement proches de la LCR et du MCE. C'est certainement un pas en avant, bien que nous soyons encore loin de la reconnaissance d'un véritable droit de tendance et d'un véritable climat de démocratie syndi-

Mais il est incontestable qu'aussi bien lors de la préparation de ce congrès que lors de sa tenue, l'opposition a pu se manifester avec vigueur, notamment sur des questions-clé de politique syndicale comme le rejet du pacte de la Moncloa d'acceptation de la politique d'austérite.

Les 21, 22, 23, 24 et 25 juin, le premier congrès des Commissions ouvrières s'est tenu à Madrid avec la participation de près de 1400 délégués.

Ce congrès avait été précédé de congrès au niveau des fédérations d'industrie, des nationalités et des régions. Les délégués représentaient pour 50% les branches industrielles et pour 50% les divers découpages territoriaux. Les débats, aussi bien dans les congrès préparatoires que dans ceux des confédérations ont tourné autour de cinq thèmes-clé : rapport des organes de direction sortants; programme; statuts, thèmes de l'action syndicale, organisation et finances.

Sur chacun de ces thèmes se sont affrontés les positions majoritaires, véhiculées par la fraction du PCE et les positions minoritaires impulsées par les partis a sa gauche, principalement le MC et la LCR.

Ainsi dans le rapport général approuvé par 993 votes contre 125 et 40 abstentions, le thème-clé de la polémique a été le bilan du pacte de la Moncioa. Tandis que les positions de la direction du syndicat réaffirmaient la justesse de l'appui donné au pacte, la position minoritaire a souligné ses résultats négatiis pour les intérêts des travailleurs et la nécessité d'en tirer les conclusions pour l'avenir, et pour rejeter de nouveaux pactes qui fassent porter sur les épaules des travailleurs le poids de la crise.

En ce sens, la minonté et diverses positions critiques ont rejeté ou mis en question le dénommé « plan de solidarité national contre le chômage » qui prévoit de la part des travailleurs un apport d'une heure de salaire par semaine comme contribution économique face au chômage. Selon ce plan, les patrons devraient apporter une contribution de deux heures.

Un autre thème de débat soulevé par le rapport général a été le problème de la violence, la position envers le projet de constitution, l'unité syndicale, etc. Le représentant de l'UGT dans son discours devant le congrès a rejeté la proposition formulée par les Commissions ouvrières d'institutionnaliser l'unité d'action entre les deux centrales.

En ce qui concerne le programme, les chapitres les plus débattus furent ceux qui concernaient le problème des libertés (Proposition de référendum sur la forme de l'Etat, démantèlement de l'appareil hérité de la dictature, determination des nationalités...), le probleme du chomage et de la crise (proposition de nationalisation sous contrôle ouvrier), les revendications salariales et sectorielles (santé, transport, énergie nucléaire...).

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Les statuts ont été l'occasion d'un affrontement entre trois positions : celle de la minorité, cherchant à élargir et à amplifier les aspects démocratiques du fonctionnement du syndicat, et concrètement les droits des courants minoritaires - objectif non atteint -; les positions de la direction syndicale et les positions minoritaires au sein de la majorité qui cherchaient à durcir les statuts en éliminant les formes d'expression de la minorité et en excluant le critère de représentation proportionnelle dans l'élection aux organes. Cette dernière position n'a pas non plus obtenu la majorité.

La nouvelle Commission exécutive compte 43 membres : 38 PC, 2 MC, 1 LCR et 2 indépendants. La représentation de la minorité (3 membres) reste en dessous de son poids réel dans le congrès (entre 10 et 15%). LES CONGRES DE BRANCHE

Plus fortement encore que dans les congrès de l'UT et des CCOO, les tendances oppositionnelles se sont exprimées dans les congrès régionaux et les congrès de secteurs profesionnels. Ce fut le cas tant pour les syndicats affiliés à P'UGT que pour ceux affiliés aux CCOO. Nous nous référerons ici avant tout à ces derniers, parce que les tendances d'opposition y furent plus systématiquement et mieux structurées.

Ainsi au congrès du syndicat CCOO de la banque et des caisses d'épargne (24000 affiliés), la minorité obtint de 25% à 30% des voix.

RECTIFICATIF

Dans le no 31 d'« Inprecor» du 22 juin 1978, pour l'article «PCF : que veulent les contestataires ?», page 8,

3e colonne, 14e ligne, faut

«à ce propos, il y a lieu de rappeler qu'à un Comité central, en octobre

1947 », au lieu de « en octobre 1974».

Nos lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes.

Ce fut une minorité fort politisée, puisqu'elle avança, outre le rejet du pacte de la Moncloa, la nécessité d'un référendum sur la question «Monarchie ou République», l'extension des libertés démocratiques aux soldats, la reconnaissance du droit d'auto-détermination des nationalités dans la Constitution, etc. Signalons aussi que cette minorité obtint la majorité des voix sur la proposition que les négociations avec le patronat se fassent par des délégations mixtes des centrales syndicales et des comités unitaires d'entreprises (commissions de délégués démocratiquement élus).

Au congrès des travailleurs de la santé CCOO (30000 affiliés), qui s'est tenu les 3-4 juin, le rejet du pacte de la Moncloa obtint 30% des mandats, alors qu'en outre 10% de délégués s'abstinrent. La pression de la base fut si forte que les statuts du syndicat, adoptés au congrès, allèrent bien plus loin que ceux d'autres syndicats CCOO, reconnaissant notamment explicitement le droit des courants, l'élection des directions syndicales proportionnelle à la force des courants, et le droit des minorités qui remportent au moins 10% des voix de voir leurs opinions exprimées y compris dans les organes publics du syndicat.

Le Congrès des Travailleurs du Bois qui s'est réuni à la mi-juin fut marqué par une force encore plus nette du courant minoritaire. Il fluctua autour de 36 à 40% des mandats, tout au long du congrès, notamment lors du vote concernant le pacte de la Moncloa. Un amendement réclamant le rejet de tout accord avec le patronat ou le gouvernement qui impliquerait une réduction du pouvoir d'achat des travailleurs obtint même la majorité des mandats.

Signalons finalement, que lors du congrès provincial de Vizcaya (Bilbao), de l'UGT, qui s'est tenu les 13 et 14 mai, le refus de la direction de permettre un vote sur le pacte de la Moncloa entraîna l'opposition appeler à l'absention sur le rapport moral, appel qui fut suivi par 30% des délégués. Au congrès provincial de l'UGT du pays de Valence, la majorité des délégués adopta une motion rejetant le pacte de la Moncloa et condamnant l'Exécutif pour la dissolution bureaucratique du comité provincial de Valence des métallurgistes UGT.

L'image d'ensemble qui se dégage de ce panorama est donc bien celle d'une montée de tendances d'opposition de gauche et de lutte de classe au sein des syndicats espagnols. Ces votes n'expriment d'ailleurs pas fidelement les sentiments de la base, car dans les deux centrales on permet aux membres des directions sortantes de voter aux congrès syndicaux, même s'ils ne sont pas délégués à la base, et ces votes représentent quelquefois jusqu'au tiers des votes du congrès !

VIENT DE PARAITRE

Tome I - Mars 1933 - juillet 1933 deen/votaky œuvres MARS 1917 1 111 1 1937 Publié par l'Institut Léon Trotsky Etudes et documentation Internationales En vente : librairie la Brèche, 10, Impasse Guéménée, Paris 4e

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