Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Ecologie et socialisme

· Inprecor n° 321, 20 décembre 1990 · p. 6-7 · 1 909 mots

Écologie URSS et Russie

Tchernobyl et l'assèchement de la mer d'Aral sont devenus les symboles des

Depuis quelques années, un mouvement écologiste s'est développé en Union soviétique. Pour évoquer ces questions, Inprecor a interrogé Vadim Damye, co-fondateur du Parti vert soviétique — dirigeant de l'Alternative verte en son différentes forces de gauche à Moscou ; il est co-signataire de la lettre ouverte sur

Ecologie et socialisme conséquences écologiques catastrophiques de 60 ans de planification bureaucratique dont des millions de personnes subissent les résultats.

sein —, spécialiste des mouvemente écologistes et de gauche en Europe occidentale. Damye a participé à plusieurs tentatives pour rassembler les l'auto-gouvernement (voir Inprecor n° 318 du 9 novembre 1990).

INPRECOR : Le développement des mouvements écologistes en Union soviétique est-il principalement dû à l'avènement de la perestroïka ?

Vadim DAMYE: Le mouvement écologiste a été l'une des premières structures informelles du pays, sous différentes formes avant même la perestroika. Les associations écologistes officielles, telles la Société russe pour la protection de l'environnement, étaient très liées aux autorités et à l'industrie et, par conséquent, ne pouvaient quasiment rien résoudre. C'est pour cela que de nombreuses initiatives de citoyens pour la protection de l'environnement ont vu le jour au niveau local.

Avant la perestroika, il existait les

Groupes pour la protection de l'environnement, dirigés par des étudiants; ils étaient souvent fondés par les sections locales des komsomols, mais on pouvait néanmoins les considérer comme des initiatives issues de la base. Il existait aussi diverses organisations plus ou moins légales, en lien avec les militants des droits de l'homme et des clubs philosophiques, mais avant Gorbatchev, elles étaient très sévèrement réprimées. Le mouvement écologiste de masse n'est apparu qu'a partir de 1986 et 1987.

Son développement ressemble beaucoup aux expériences de l'Ouest. Il a débuté par des campagnes locales autour de questions précises — les habitants d'un quartier revendiquant l'arrêt de la construction d'une usine polluante, par exemple. Au départ, les gens n'utilisaient que des méthodes légales : des pétitions, des appels aux autorités, etc. Ces efforts étaient généralement vains car les autorités locales étaient en mauvaise posture : d'un côté, elles vivaient elles-mêmes dans la zone mais, de l'autre, elles faisaient partie du système centralisé et devaient obéir aux ordres d'en haut ; ainsi, même si elles voulaient agir, elles ne le pouvaient pas. Cette situation a conduit à des actions de protestation : l'une des premières s'est déroulée dans la station balnéaire de Svertochina, à côté de Kiev, où un lac devait être canalisé ; il existait une forte résistance à ce projet, et comme les protestations ordinaires n'avaient rien donné, les habitants ont occupé le chantier.

La première phase de croissance du mouvement écologiste a été liée au fait qu'au début de la perestroika cette lutte était pratiquement la seule manière légale de protester. Au début, beaucoup de gens se sont tournés vers le mouvement écologiste ; ensuite, certains l'ont abandonné, en se politisant et rejoignant différents partis. Tchernobyl a bien sûr également eu un impact important.

• Les différences de situation politique entre la Russie et les républiques non russes influencent-elles le développement du mouvement écologiste?

Dans les républiques non russes, les questions écologistes étaient évidemment liées aux revendications nationales et, au départ, elles ont permis d'en formuler certaines. Ainsi, en Lettonie, un club pour la protection de l'environnement s'est rapidement transformé en organisation nationale-écologiste, pour participer ensuite à la fondation du Front populaire letton ; ceci est un modèle pour nous.

Les organisations apparues en Russie étaient des unions "apolitiques" de coordination au niveau inter-régional ou de toute l'Union; on en trouve maintenant entre 25 et 30 ; les plus importantes sont l'Union social-écologiste, le Mouvement vert, l'Union écologiste et l'Association des initiatives écologistes. Les organisations les plus puissantes, comme l'Union sociale-écologiste et le Mouvement vert, fédèrent des initiatives de citoyens aux niveaux local et régional ; elles présentent des candidats aux élections, et plusieurs de leurs membres ont été élus au niveau local ou régional. Leurs programmes englobent aussi des revendications sociales et politiques ; mais elles sont "a-politiques" dans la mesure où elles ne demandent que des améliorations partielles et désirent que les décisions soient prises d'en haut — par exemple, que le Comité d'Etat pour la protection de l'environnement (le ministère de l'Ecologie) soit transféré du Conseil des ministres au Soviet suprême, pour qu'il ait des pouvoirs législatifs.

Ces organisations sont évidemment extrêmement larges. Ainsi, bien qu'il s'agisse d'une organisation éco-fasciste, des représentants de l'organisation Pamiat de Novossibirsk ont pris part au deuxième congrès de l'Union social-écologiste, en décembre 1989. La majorité des participants avait déclaré : « Cette organisation travaille sur le terrain de l'écologie, et nous devons donc l'accueillir. »

Ces groupes d'extrême droite sont très actifs en matière d'écologie; ils ont des propositions sur les énergies alternatives, liées à des mots d'ordre nationalistes. Plusieurs écrivains russes connus s'orientent aussi vers des positions chauvines et écologistes.

• Comment se développe le Parti vert, formé au début 1990? Quelles sont ses différenciations politiques?

Durant le premier congrès de l'Union social-écologiste, en décembre 1988, un groupe de verts radicaux a présenté une résolution pour l'arrêt de la construction de centrales nucléaires. Elle a été rejetée par le congrès mais des représentants des "radicaux" de différentes villes se sont rassemblés en marge du congrès pour former un comité organisateur du Parti vert : des membres de l'Union verte de Samara, des militants de Kazan, des groupes venus d'Ukraine et d'autres régions — à cette époque, les groupes de Moscou et de Léningrad n'y participaient pas encore. Au printemps 1989, lors du premier

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congrès du Mouvement vert, ce comité a demandé à tous les groupes écologistes de prendre part à la préparation du nouveau parti.

Le regroupement, baptisé Mouvement pour la formation d'un Parti vert, était plus un réseau de groupes qu'une réelle organisation politique. Nous avons essayé d'établir des contacts avec d'autres groupes écologistes et de gauche, nous avons eu des discussions sur notre programme et nos statuts, mais nous avons aussi voulu organiser des campagnes. Avec d'autres forces démocratiques, nous avons pris l'initiative de bloquer la ville de Tchapaevsk, sur la Volga, où une usine de reconversion d'armes chimiques était en construction. Nous avons utilisé plusieurs moyens: sit-in, rassemblements, blocus, le tout en contact étroit avec la population locale, et en fondant des comités de grève dans les usines. Après 35 jours de lutte, le gouvernement a renoncé à construire cette usine.

En mars 1990, s'est tenu le premier congrès - ouvert à tous les groupes écologistes — du Mouvement pour un Parti vert qui a proclamé la fondation de notre organisation. Les 80 délégués au congrès représentaient environ 20 villes, de quatre républiques (Russie, Ukraine, Biélorussie et Kazakhstan). Les délégués d'Ukraine, quant à eux, voulaient créer un Parti vert dans leur propre république. Le congrès a publié une résolution contre le programme socio-économique du gouvernement. Une autre motion, repoussée par la majorité et acceptée comme "résolution de la minorité", s'élevait contre les nouveaux droits accordés au président, jugés contraires à la démocratie. Ainsi, dès sa fondation, deux tendances sont apparues au sein du parti. Nous sommes favorables à une organisation pluraliste, avec des tendances et même des fractions.

• Quelles sont les conceptions politiques de ces deux courants à propos du développement de la société ?

Il y a une tendance "radicale" et une autre "modérée". Nous, les radicaux, nous avons une connaissance plus précise du mouvement vert à l'Ouest; nous proposons des alternatives dans le domaine de l'organisation sociale ; nous développons les idées de l'action directe, l'éco-socialisme, etc. Nous faisons le lien entre les idées éco-anarchistes et éco-socialistes. Notre idéal serait une fédération d'unités autogérées.

Nous mettons plutôt l'accent sur les actions extra-parlementaires. Nous envisageons le parlement uniquement comme une tribune pour propager nos idées et pour critiquer les dirigeants. Nous sommes contre l'économie de marché et appuyons le socialisme — pas celui que nous avons ici, mais un système juste et non-autoritaire.

L'aile modérée du parti est divisée en deux courants, difficiles à délimiter. L'un désire que le parti devienne une association de protection de la nature ; l'autre groupe veut une organisation de type parlementaire afin que les changements viennent d'en haut. Or nous, les radicaux, nous pensons qu'un nouveau modèle de société ne pourra être créé que d'en bas, par le développement de l'autogestion.

Lors du congrès de fondation, en mars 1990, les radicaux étaient minoritaires, mais les modérés savaient qu'ils ne pourraient pas diriger le parti seuls et ont voulu éviter une scission. Ensuite, nous avons commencé à fonder des branches locales du Parti ; en mai, quinze personnes ont créé celle de Moscou, qui a un député au soviet local.

Début juin, 56 délégués de 25 villes, représentant entre 800 et 1 000 membres, ont participé au premier "vrai" congrès du Parti vert, à Samara. Son but était d'adopter le programme et les statuts du parti mais, à cause des désaccords entre les tendances, il n'a pris aucune décision.

Deux conceptions absolument différentes se sont affrontées. Les radicaux voulaient un parti de type fédéral, organisé autour des lignes de la démocratie fondamentale, mais ayant également une direction capable de réagir aux événements politiques. Les modérés, eux, désiraient une confédération sans aucune coordination centrale.

Après cet échec, les deux courants se sont développés séparément. En juin, l'opposition de Moscou, de Samara, de Nijni-Novgorod et d'Ukraine s'est rencontrée à Balakova, sur la Volga, pour une mobilisation contre une centrale nucléaire. Là, nous avons jeté les bases d'une nouvelle organisation politique, à partir des idées de l'aile gauche du mouvement écologiste international.

• Y a-t-il des relations entre les militants de l'Alternative verte et les autres courants de la gauche socialiste ?

Certains groupes liés au Parti vert ont participé à la conférence du bloc Russie démocratique, mais la branche de Moscou l'a boycottée car cette structure soutient le plan économique en 500 jours.

A Moscou, nous essayons de construire un front de la gauche ; celle-ci est très éclatée entre le Parti socialiste, la Confédération anarcho-syndicaliste, la Plateforme démocratique et la Plate-forme marxiste du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), l'Union des anarchistes, le Parti marxiste des travailleurs, le Parti vert, et les Communards (alliance où l'on retrouve des militants de sensibilité trotskiste et anarchiste), etc. Durant l'été 1990, s'est tenue une "table ronde de la gauche", qui a discuté de la perspective de créer un front uni de gauche, à Moscou, qui pourrait être un bloc souple, sans programme commun et orienté par des campagnes — ou peut-être avec des principes communs, uniquement sur certaines questions. Cependant, les divergences sont nombreuses certaines forces désirent seulement avoir un échange, d'autres veulent créer un bloc d'extrême gauche, et d'autres encore aspirent à un large bloc des forces de gauche. Un document, qui rejette à la fois les plans Rijkov et Eltsine de réforme du marché, a été élaboré par des représentants de plusieurs courants de gauche.

Je suis contre la marginalisation de l'extrême gauche et j'ai donc essayé de pousser certaines forces à s'unir, mais la résistance de la Confédération anarchosyndicaliste a fait échouer ce projet.

Durant la manifestation du 7 novembre 1990 [à l'occasion de la commémoration de la révolution d'Octobre], nous avons formé un cortège unitaire de la gauche dans la manifestation officielle, avec des militants de la Plate-forme marxiste, du Parti marxiste des travailleurs, des Communards, etc., qui ont défilé avec les mots d'ordres d'autogestion et d'autogouvernement.

Propos recueillis par Poul Funder Larsen

Moscou, 27 novembre 1990

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