Inprecor 1974–2004

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DOSSIER ECONOMIE

Guerre et récession

· Inprecor n° 324, 15 février 1991 · p. 19-23 · 4 474 mots

Économie mondiale Japon et Corée Allemagne France

LA RECESSION qui vient n'est pas celle que l'on attendait, et elle arrive plus tard qu'on le pensait. Dès

1985, de nombreuses analyses présentaient la récession américaine comme inévitable. Or celle-ci a été repoussée de cinq ans, et elle n'a pas provoqué une troisième récession généralisée. Le krach boursier d'octobre 1987 avait conduit l'ensemble des observateurs à prévoir, au moins, un fort ralentissement pour 1988.

contraire, cette année a été caractérisée par une forte croissance de 4 % de la production pour l'ensemble des pays de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). De telles erreurs d'analyse doivent être mises à profit pour mieux comprendre la nature de la période ouverte en 1982-83, en s'interrogeant précisément sur les dispositifs qui ont fourni au capitalisme mondial cette capacité d'éviter une troisième récession généralisée, et même d'enregistrer une période de croissance dans la seconde moitié des années 80.

Une récession retardée

La contradiction fondamentale à laquelle se trouvait confronté le capitalisme au début de cette phase opposait profits et débouchés.

En pleine période de restructurations et de mutations technologiques, les principaux pays capitalistes engageaient ou approfondissaient un tourdes politiques nant vers ultra-libérales, visant à freiner la progression du pouvoir d'achat et à la déconnecter des gains de productivité, ainsi qu'à revenir sur les acquis sociaux et autres "rigidités". L'objectif central était le rétablissement d'un taux de profit largement rogné par l'entrée en crise, que les recettes traditionnelles mises en œuvre entre les deux récessions n'avaient pas réussi

= Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991 année de récession. Mais il ne s'agira sans doute pas d'un

80-82 : il faut s'attendre plutôt à un enfoncement dans une conséquences de la guerre du Golfe ne sont pas encore toutes connues et quantifiables, elles risquent d'aggraver

Or, tout au

Christian BARSOC cident de parcours, résultant pour l'essenbouchés.

L'année 1991 sera, pour le capitalisme international, une processus généralisé, semblable à ceux de 74-75 et de nouvelle phase de croissance ralentie, qui s'accompagnera, en tout état de cause, d'un surcroît d'austérité salariale et d'une nouvelle montée du chômage. Même si les cette situation.

à restaurer. Mais cette compression des salaires, menée à grande échelle et en

Etats-Unis.

même temps par tous les pays, risquait assez vite de déboucher sur un nouvel actiel, cette fois, d'un rétrécissement des dé-

La raison fondamentale qui a permis de retarder la récession réside dans la possibilité pour le capitalisme de repousser et de diluer la manifestation de cette contradiction. Il y est d'abord parvenu par une véritable croissance à crédit que se sont permis les Etats-Unis de Reagan, à l'en-

Sommes-nous en récession ?

Pas vraiment.

contre même des principes d'orthodoxie dont se réclamait cette expérience. Les années

80 se caractérisent en effet par un creusement spectaculaire du double déficit nord- américain (1) : déficit budgétaire à l'intérieur, étroitement couplé à un déficit commercial à l'extérieur. L'Amérique reaganienne s'est permis une politique économique qui aurait fait pousser des cris d'effroi aux experts du Fonds monétaire international (FMI), chargés d'encadrer les pays endettés du tiers monde. Le bouclage du modèle a été assuré principalement par l'afflux de capitaux japonais et, accessoirement, allemands vers les

Mais, pour garantir la régularité de cette source de financement, il a fallu que les taux d'intérêt soient poussés à la hausse. L'équilibre précaire du marché financier international n'a pu s'établir qu'à un niveau de taux d'intérêt réels (c'est-àdire compte tenu de la dérive des prix) absolument démentiel à l'échelle historique, qui s'est évidemment généralisé à l'ensemble des marchés financiers : aucun pays, à moins de réaliser une déconnexion totale du marché financier mondial, ne peut évidemment conserver un taux d'intérêt durablement inférieur sans se trouver confronté à un mouvement de fuite des capitaux et de perte de valeur de la monnaie.

Face à ce dispositif, les autres pays se sont disposés en fonction de la combinaison de trois paramètres : d'abord, selon leur capacité à exporter sur le marché américain, rendu facilement pénétrable en raison de la hausse du dollar durant la première moitié des années 80 ; ensuite, suivant l'importance de leur en-

1) Voir Inprecor n° 318 du 9 novembre 1990

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dettement extérieur, dont la charge aug mentait en raison du maintien de taux d'intérêt élevés; enfin, conformément aux répercussions de ces mêmes taux d'intérêt sur leur conjoncture intérieure.

Le Japon et les "quatre dragons" du Sud-Est asiatique (Hong-Kong, Corée du Sud, Taïwan et Singapour) ont le plus progressé, largement en raison de leur succès à l'exportation. En revanche, les pays endettés et peu industrialisés ont été les plus grands perdants : ils ont souffert des taux d'intérêt; à partir de 1984, la montée de la charge du service de la dette (intérêts et remboursements) a abouti à ce que, chaque année, les pays capitalistes développés reçoivent plus de capitaux du tiers monde qu'ils ne lui en fournissaient sous forme de prêts nouveaux. En revanche, on peut considérer que les effets sur l'économie européenne sont plus ambigus, notamment en raison du frein que représentent les taux d'intérêts. Particulièrement, pour un pays comme la France, qui, à l'intérieur de la Communauté économique européenne (CEE) et dans le cadre du Système monétaire européen, doit, pour s'aligner sur l'Allemagne, maintenir un taux de change surévalué et un taux d'intérêt élevé.

Pour l'ensemble des pays de l'OCDE, la période 1983-89 a finalement été moins morose que prévu; on peut la replacer dans une périodisation à moyen terme.

La première récession généralisée (1974-75) a conduit à un net ralentissement de la croissance, qui est passée de 4,7 à 2,8 %. La seconde (1980-82) mène à une nouvelle marche d'escalier. Enfin, la dernière période (1983-89) correspond avec 3,5 %, à une croissance encore inférieure à celle des années d'expansion, mais supérieure à celle de la période 1973-79. Les évolutions du taux de chômage épousent cette même périodisation : pour l'ensemble des pays de l'OCDE, il passe de 3,1 % en 1970 à 5,2 % en 1975, première marche d'escalier, puis à 8,5 % en 1983, deuxième marche d'escalier. Puis il redescend, pour atteindre 6,2 % en 1989.

Les économies nationales

Cependant, comme le montre le tableau ci-contre, on doit constater que les économies nationales se sont comportées de manière différenciée au cours de ces quinze années de croissance ralentie. Le Japon n'a jamais dépassé le taux de chômage jugé normal en Europe occidentale durant les années d'expansion. Les EtatsUnis ont abordé cette période avec un taux de chômage supérieur à celui de l'Europe, qui a ensuite considérablement augmenté ; puis, les années 80 ont con-

Performances comparées des pays capitalistes PIB EMPLOI 83-89 83-89 AUTRICHE 2,4 0,3 BELGIQUE 2,2 0,5 ESPAGNE 3,6 1,2 FRANCE 2,3 0,1 ITALIE 2,8 0,5 NORVEGE 4,1 0,8 PAYS-BAS 2,4 0,9 RFA 2,7 0,5 ROY.UNI 3,5 1,7 SUEDE 2,5 0,8 SUISSE 2,5 0,3 CEE 2,8 0,8 USA 3,8 2,4 JAPON 4,4 1,2 OCDE 3,5 1,5 PIB : taux de croissance moyen en % 1983-1989 EMPLOI : taux de croissance moyen en % 1983-1989 Taux de chômage standardisé • Source : OCDE, Perspectives économiques, décembre 1990 duit à une baisse de ce taux qui a retrouvé le niveau d'avant la crise. Le Japon et les Etats-Unis se sont ainsi opposés à l'Europe, et notamment à la CEE, où le taux de chômage a considérablement augmenté et n'a que faiblement décéléré après la récession du début des années 80. Cependant, certains petits pays européens, non-membres de la CEE ont obtenu de bons résultats : c'est le cas notamment pour la Suisse, l'Autriche et la Suède.

Ces différences de performances renvoient, en premier lieu, à la capacité de chaque pays à assurer une croissance plus vigoureuse de son économie. La capacité de croître rapidement sans venir buter sur une contrainte d'équilibre du commerce extérieur, ou de tension sur les capacités de production, peut être obtenue grâce à un avantage de compétitivité, qui peut lui-même être issu d'un avantage technologique ou sur la base de coûts salariaux inférieurs, ou encore, comme dans le cas du Japon, à partir d'une combinaison dynamique des deux. Les Etats-Unis, quant à eux, ont profité durant la période d'un privilège spécifique, celui de s'endetter au-delà des normes habituelles.

La disparité des résultats économiques renvoie ainsi à la capacité de chaque pays à imposer ses produits sur le marché mondial. Le commerce international a, en effet, joué un rôle moteur durant les an-

TAUX DE CHOMAGE nées 80, puisque les exportations de l'ensemble des pays de l'OCDE ont progressé de 6,4 % en moyenne, entre 1983 et 1989, alors que leur production n'augmentait que de 3,5 %. Le Japon tire évidemment son épingle du jeu, avec une progression moyenne de ses exportations de 6,9 %, sur la base d'une triple avance de compétitivité reposant sur des salaires inférieurs, une productivité en croissance rapide, et sur une supériorité technologique pour des produits en pleine expansion. Malgré le renchérissement progressif du yen, le Japon dégage un excédent commercial considérable, même si celui-ci tend à se réduire.

On retrouve donc l'opposition entre les Etats-Unis, qui importent plus qu'ils n'exportent et fondent leur croissance sur ce déficit, et le Japon qui, au contraire, vend plus qu'il n'achète sur la base d'un avantage concurrentiel, et dont les capitaux (ainsi que ceux de l'Allemagne) viennent financer le déficit nord-américain (voir le tableau de la page 22).

L'Europe dans son ensemble se caractérise par une situation intermédiaire : elle ne dispose d'une suprématie technologique que dans un nombre réduit de créneaux industriels. Elle n'est pas en mesure d'imposer au reste du monde le financement de son déficit. De plus, les capitalismes européens se heurtent, pour

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le bradage des acquis, à la résistance des travailleurs et à l'instauration d'un marché du travail à deux vitesses (objectif réel de ce que l'OCDE baptise "ajustement structurel"). Chaque pays se différencie selon divers facteurs (dynamisme démographique, gestion de l'immigration, extension des formes d'emploi précaires, compétitivité industrielle, etc.) qui définissent un mode de reproduction interne de l'économie nationale.

La crise ou les erises ?

La récession, qui a commencé avant l'invasion du Koweit par l'Irak, est marquée par l'hétérogénéité de la situation des différentes puissances. L'activité reste toujours soutenue en Allemagne : l'effondrement des activités productives de l'ex-République démocratique allemande (RDA), conjugué avec le maintien de la demande des ménages (produit des conditions spécifiques du processus de rétablissement du capitalisme à travers la réunification) fournit un débouché supplémentaire aux industriels de l'ancienne partie occidentale. L'Allemagne ne pourra cependant pas échapper à la perte de dynamisme de l'économie mondiale, mais la croissance devrait rester assez forte : une progression d'environ 3 % du Produit intérieur brut (PIB) est prévue pour l'ex-RFA en 1991 (contre 4,6 en 1990). Le ralentissement de l'économie japonaise devrait être également modéré (le taux de croissance passerait d'environ 6 % en 1990 à moins de 4 %).

En revanche, la tendance est nettement récessive dans les autres pays de l'OCDE. Aux Etats-Unis, seule la demande extérieure, dopée par la baisse du dollar, soutient encore l'activité. La croissance moyenne en 1990 a été de 0,9 % contre 2,5 % en 1989 (et 4,5 % en 1988) ; en fin d'année, la production industrielle a nettement baissé (à un rythme annuel de l'ordre de - 4 %) et devrait continuer à le faire durant le premier trimestre 1991. Au Canada et en GrandeBretagne, la récession est également très sensible : la croissance de la GrandeBretagne serait quasiment nulle en moyenne annuelle en 1991, et celle du Canada légèrement négative. Quoiqu'à un moindre degré, le climat économique est également morose en Italie, dans l'Etat espagnol et en France : l'activité a nettement décéléré au second semestre 90, surtout dans l'industrie. Dans ces trois derniers pays, le taux de croissance global restera vraisemblablement positif en 1991, mais le pronostic de l'OCDE à la fin 1990 (une croissance de l'ordre de 2,5 % dans ces trois pays), paraît d'ores et déjà = Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991 trop optimiste au vu des résultats les plus récents, tout au moins pour ce qui est de la France (la progression du produit intérieur français a été de 3,6 % en 1989 et d'environ 2,5 % en 1990). Dans tous les cas, l'emploi fera les frais du ralentisse-

Toutes les grandes branches industrielles sont touchées par le ralentissement. C'est notamment le cas de la chimie, en expansion forte depuis le début de la décennie, de l'électronique (le ralentissement de la demande est net dans l'informatique) et de l'automobile, dont le marché recule en Amérique du Nord et en Europe occidentale (à l'exception de l'Allemagne). Si les constructeurs d'automobiles japonais et allemands paraissent réussir à se maintenir, les annonces de réduction d'activité se multiplient dans les autres pays, avec leurs conséquences habituelles pour les salariés de la branche.

Quel sera en définitive le degré d'approfondissement de cette récession ? Les

BUSINESS

PROFITS FROM BUILDING MATERN

PRONTS TROM

PROFITS

WAR-TRICED INTEREST ON WAR SUPPLIES * ATHING

WAR LOANS pronostics sont toujours hasardeux mais, dans l'état actuel des éléments disponibles sur la conjoncture, le cas de figure le plus probable est un ralentissement plus limité que les deux précédents survenus depuis le début de la crise, qui s'apparentera aux récessions des années 60 (fin d'un cycle conjoncturel). La principale incertitude porte sur le profil du cycle économique dans la période à venir : "V" ou bien "U" très ouvert ? Autrement dit, l'activité économique connaîtra-t-elle un nouveau rebondissement au second semestre 1991, ou bien s'agira-t-il du début d'une phase assez longue de croissance ralentie ?

Plusieurs éléments tendent à conforter la seconde hypothèse, au moins pour les Etat-Unis. La récession survient en effet dans un contexte où le fort déficit budgétaire américain ne permet pas une politique de relance et où l'endettement est très élevé. Le déficit budgétaire (220 milliards de dollars, pour l'année budgétaire 1990, contre environ 150 milliards, pendant les trois années précédentes) limite les marges de manœuvre de l'Etat fédéral : en dépit du nouveau compromis intervenu à la fin de 1990 entre la présidence et le Congrès, il pourrait continuer à s'accroître du fait de l'incidence du ralentissement d'activité sur les rentrées fiscales, du poids des dépenses liées au renflouement des caisses d'épargne et de la guerre du Golfe. L'endettement du gouvernement fédéral s'accumule et atteint, au troisième trimestre 1990, 58,9 % du Produit national brut (PNB) (contre 37,8 % en

1972), tandis que la charge d'intérêt de la dette publique représente 16,5 % des dépenses budgétaires américaines. Le déficit des paiements extérieurs (en dépit de l'amélioration de la balance commerciale grâce à la dépréciation du dollar) limite, sur le moyen terme, la baisse possible des taux d'intérêt (pour limiter la récession, la Réserve fédérale a procédé à des baisses de taux, à la fin de 1990).

Un système financier fragile Par ailleurs, trois inconnues majeures sont susceptibles d'entraîner des développements imprévisibles. Il s'agit d'abord de la fragilité du système financier, dont les deux manifestations sont le recul des marchés financiers internationaux et la crise du système bancaire américain.

Tous les grands marchés financiers internationaux ont baissé en 1990. La baisse a été limitée mais significative à

Wall Street (- 4,3 % pour l'indice Dow Jones, - 6,5 % pour le Standard & Poors (2) qui couvre un champ plus large), plus accentuée en Europe (20 à 25 % selon les places) et surtout au Japon (- 39 %). Le krach financier de 1987 n'a pas eu de conséquences sur l'économie réelle, mais de ce constat ne résulte pas une loi économique qui dirait que, dans le capitalisme d'aujourd'hui, sphère financière et économie réelle sont désormais indépendantes. Assistons-nous, comme le soutiennent

2) Dow Jones et Standard & Poors sont respectivement les indices boursiers de New York et de Londres.

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Balances commerciales *

1989 1990 1991 USA -115 -116 -115 JAPON + 77 + 58 + 60 RFA + 77 + 81 + 66 * En milliards de dollars Source : Données et prévisions OCDE certains, à un simple "dégonflement" d'une bulle financière exagérément développée par rapport aux réalités fondamentales de l'économie — dégonflement au surplus explicable par divers "accidents de parcours" (l'année 1990 a été fertile en scandales boursiers et faillites d'intermédiaires financiers). D'autres observateurs s'interrogent sur la "dévaluation des actifs", mais sans en tirer de conclusions bien claires. Pourtant, classiquement, les actifs se dévalorisent quand il y a risque que les profits qui leur sont attachés ne soient pas aussi élevés qu'escompté. Dans ce cas, il y aurait bien un rapport entre la situation des marchés financiers et le climat économique général, et on ne peut écarter le risque d'un choc en retour sur l'activité, par le biais, notamment, d'une moindre distribution de crédits par les banques. Ainsi, le recul considérable de la Bourse de Tokyo a des conséquences sur le bilan des banques japonaises, ce qui pourrait les amener à restreindre leur distribution de crédit. Quelles peuvent être les conséquences de cette situation pour les entreprises et l'investissement dans un contexte de stagnation des bénéfices et de tassement de la demande mondiale ? N'existe-t-il pas un risque de ralentissement de l'activité plus long que celui actuellement prévu ?

On mesure mal également l'incidence possible des difficultés du système bancaire américain : 35 parmi les 200 plus grandes banques seraient proches de la faillite. La détérioration de la situation s'explique par la conjonction de la baisse de la rentabilité de leurs activités (en raison de la dérèglementation) et de la situation conjoncturelle (crise de l'immobilier, récession). Les autorités des Etats-Unis sont dans une situation contradictoire : le contexte impose d'augmenter les ressources du système d'assurance des banques (la FDIC), financées par une cotisation des établissements bancaires, mais un relèvement important du niveau de la cotisation ou des réserves obligatoires accroîtrait les difficultés des banques. On ne peut écarter le risque de crise du système financier nord-américain mais il convient toutefois de garder à l'esprit la moins grande concentration des banques des Etats-Unis. Il y a dans ce pays plus de 12 000 banques contre 400 en France : la portée d'une faillite est donc plus réduite. La manifestation immédiate de ces difficultés est constituée par des restrictions importantes de crédit aux entreprises, mais elles n'ont pas encore débouché sur le "credit crunch" (raréfaction du crédit). redouté par certains économistes, qui paralyserait l'activité car le crédit est un lubrifiant indispensable dans une économie capitaliste.

Guerre et commerce

A cette inconnue financière s'ajoute une inconnue commerciale : les négociations de l'Uruguay Round, menées pour aboutir à une nouvelle réduction des

ECONOMY

droits de douane sont actuellement dans l'impasse, notamment en raison du conflit entre les Etats-Unis et la Communauté européenne sur le soutien à l'agriculture. Certains milieux patronaux sonnent l'alarme, ainsi un communiqué récent de la Confédération de l'industrie britannique dénonce le risque d'un échec définitif de ces conversations : « Il conduirait à un accroissement dramatique de l'incertitude économique, à la menace de mesures discriminatoires et à une multitude de conflits commerciaux » (Financial Times du 26-27 janvier 1991). On peut toutefois douter de la vraisemblance, dans le contexte actuel, d'un tel scénario négatif.

Troisième grande inconnue : la guerre. Les commentaires journalistiques sur la question mettent souvent l'accent sur l'impact récessif d'une hausse importante du prix du pétrole : certes, celle-ci ne s'est pas produite au lendemain du déclenchement des hostilités (ce qui en dit long sur le caractère largement spéculatif de l'évolution des marchés depuis août 1990), mais le risque existe toujours, en cas de destructions importantes infligées aux puits saoudiens ou koweitiens. De façon moins superficielle, d'autres commentateurs mettent l'accent sur le rôle de soutien de la conjoncture économique du sur-

Un article d'analyse de la situation britannique paru dans le Financial Times du 14 janvier 1991, s'intitule ainsi : "La guerre comme substitut à un New Deal". Même si ce titre néglige le fait que la politique de Roosevelt n'a pas suffi à sortir le capitalisme américain de la crise des années 30 et que la Seconde Guerre mondiale y a puissamment contribué, il vend en partie la mèche : la guerre pourrait avoir un impact favorable sur la conjoncture économique à l'instar des conflits coréen et vietnamien On peut noter que le discours libéral sur la réduction nécessaire des dépenses publiques s'est estompé depuis août 1990 (soyons sûrs qu'il reviendra quand il faudra discuter des salaires des fonctionnaires et des dépenses de santé et d'éducation). Par ailleurs, il faut s'interroger sur l'impact du fait que, plus que jamais, les Etats-Unis guerroient à crédit : si Japonais et Allemands payent pas suffisamment, soit le contribuable américain devra le faire (mais l'augmentation des impôts ne serait pas favorable à la croissance), soit l'Etat fédéral devra s'endetter pour couvrir l'accroissement du déficit (mais cela risque de lui coûter cher).

Quel sera en définitive l'impact de la guerre ? Il est trop tôt pour en pondérer les conséquences multiples, beaucoup de choses dépendront de la durée des hostili-

3) Voir Inprecorn° 318 du 9 novembre 1990.

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choses dépendront de la durée des hostilités, mais retenons que, même dans le "capitalisme tempéré" qui constitue l'horizon indépassable du Premier ministre socialiste français, Michel Rocard, la guerre continue de participer à la régulation du système....

La erise fondamentale du système

Derrière la guerre et la récession, les tendances essentielles continuent en effet à jouer. Des trois contradictions principales du capitalisme mondial, la plus grave par l'ampleur de ses effets porte sur le fractionnement de l'économie mondiale, qui résulte du poids de la dette du tiers monde, des modes de répartition du revenu et, enfin, de la fonction ségrégative des nouvelles technologies. La loi du développement inégal et combiné joue de façon de plus en plus régressive au sein même des pays capitalistes industrialisés et dans les rapports que ceux-ci entretiennent avec les nations dominées. Les pays de l'Est commencent à en expérimenter les effets et il faut prendre la mesure du fait que, pour la première fois depuis longtemps, des zones entières régressent, comme l'Afrique, le Moyen-Orient, une bonne partie de l'Asie (voir l'article de Peter Drew, page 24).

L'éclatement des trajectoires nationales est une autre contradiction essentielle. D'un côté, il y a une tendance claire à la mondialisation : les firmes multinationales en sont les vecteurs actifs, et beaucoup d'entre elles raisonnent d'emblée à l'échelle mondiale. La vitesse de croissance du commerce mondial en fait foi. Mais, dans le même temps, les Etats nationaux continuent à jouer un rôle clé dans la régulation du capitalisme et des relations entre classes et c'est l'une des raisons qui expliquent pourquoi on assiste, dans la période récente, à une désynchronisation des économies nationales, que ce soit entre l'Europe et les Etats-Unis, ou à l'intérieur même du vieux continent. Cette persistance de la dimension nationale explique aussi pourquoi l'Europe tarde à constituer un espace économique homogène, et n'a pu mener à bien une politique de relance coordonnée à l'échelle de la CEE (4).

Le début des années 90 est donc marqué par le retour des difficultés pour le capitalisme mondial. C'est, en réalité, la contradiction fondamentale, entre profits et débouchés, qui refait ainsi surface. Les années 80 ont été celles du rétablissement des profits — sur la base d'une compression des salaires et d'une sévère restructu— Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991 ration industrielle. Les débouchés ont été assurés par l'intensification des échanges par l'endettement interne et externe des instable, tant dans sa dimension internationale qu'à l'intérieur de chaque pays, et la récession en cours doit être interprétée comme l'entrée en crise de ce montage international. Fondamentalement, elle siexpansion des débouchés compatible avec la rentabilité du capital et une croissance potentielle très élevée de la production. Si on veut aller à la racine des choses, il faut même parler de crise fondamentale du système, puisque ce qui est mis en cause, c'est le principe même du temps de travail comme critère de rationalité économique.

Pas de miracle à l'Est

La transition effective au capitalisme des Etats bureaucratiques sera plus difficile et longue que ne se l'imaginaient, au début 1990, les chantres du libéralisme. Lors d'une interview, le secrétaire d'Etat français au Plan, Lionel Stoléru s'avoue « très pessimiste » et déclare en guise de bilan, pour l'année 1990, sur la transition au capitalisme dans les pays de l'Est : «Tout était possible, rien n'a été fait » (5). En réalité, ce n'est pas vrai, des choses ont été faites, notamment dans des pays comme la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie où, au-delà des aléas, le pouvoir politique est aux mains de forces déterminées à réaliser le retour au capitalisme. Mais les difficultés de la transformation des pays d'Europe centrale et orientale sont bien réelles et signifient, contrairement aux espoirs qui pouvaient régner début 1990, que la dislocation du bloc de l'Est n'aura vraisemblablement pas, à court terme, d'effet d'entraînement sur la conjoncture des pays capitalistes développés (en dehors, naturellement, des conséquences de la réunification allemande) (6).

L'ampleur de la récession (aussi bien dans les pays où la réforme économique a été réellement entreprise que dans les autres) en a fait un débouché limité en 1990 : les exportations de l'OCDE vers les pays européens de l'ex-CAEM (Conseil d'assistance économique mutuelle), sauf la RDA, ont reculé au premier semestre 1990 de 5 % en moyenne par rapport au premier semestre 1989 ; tous les pays de la zone ont moins importé, à l'exception de la Roumanie. En 1991, la situation devrait être analogue : la part des produits importés des pays de l'OCDE s'accroîtra sans que cela corresponde à une hausse en valeur absolue des importations, en raison des problèmes de financement, des politiques de stabilisation et de la poursuite de la récession. Sauf pour l'Union soviétique, dont la hausse du prix du pétrole peut améliorer la situation

(dans la mesure toutefois où ses effets ne se voient pas annulés par la baisse de la production). Par ailleurs, les incertitudes politiques tendent à limiter les perspectives de profit et donc les initiatives des capitalistes privés (entreprises ou banques). Les banques privées tendent à ne plus prêter aux gouvernements des pays de l'Est, sauf garantie d'un Etat occidental : la Deutsche Bank vient ainsi d'annoncer que tout prêt d'une banque allemande à l'URSS était exclu, sauf garantie à 100 % du gouvernement de Bonn. Les statistiques récemment publiées par la Banque des règlements internationaux (BMI) (7) montrent ainsi, au cours des six premiers mois de 1990, une baisse de 5,3 % des prêts bancaires à l'Europe de l'Est. Les entreprises sont prêtes à des opérations d'investissement mais cela représente (sauf exception) des apports limités de capitaux par rapport aux

4 février 1991

4) Voir Inprecor n° 308 et 321 des 4 mai et 21 décembre 1990

5) Le Figaro du 2 janvier 1990.

6) Voir Inprecorn° 313 du 13 juillet 1990.

7) AGEF/du 8 janiver 1991.

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