LE VIe Congrès du PCV s'était tenu, en décembre 1986, sous le drapeau de la réforme (3). Le projet de rapport politique avait été rejeté au profit d'une rédaction plus auto-critique. Nguyen Van Linh, alors réformateur affiché, avait été élu Secrétaire général. Les formules clés doi moi (renouveau) et tu duy moi (nouvelle pensée) répondaient non seulement à la notion de perestroika (libéralisation économique), mais aussi à celle de glasnost (transparence). Le mot d'ordre en vogue n'était-il pas « Noi thang noi that », « Parler droit [parler clair], parler vrai » ? La période 1987/mi-1988 fut celle d'une libéralisation politique et intellectuelle (4).
Pourtant, face à l'acuité des tensions internes et à l'évolution de la situation mondiale, le bureau politique du PCV a rapidement opéré un repli bureaucratique et répressif. Il a, par exemple, dénoncé en Solidarité la "contre-révolution" polonaise et fait silence sur le massacre de Tiananmen de juin 1989, en Chine, et semble n'avoir tiré que des leçons conservatrices de la crise des régimes de l'Est européens et de l'URSS. Il sait que l'arrêt de l'aide reçue de ces anciens "pays frères" annonce des temps difficiles, malgré une amélioration temporaire de nombreux indices économiques. Il a, par ailleurs, pris note de ce que les Etats-Unis ont maintenu leur embargo contre le Viêt-nam, en dépit du retrait de ses forces du Cambodge.
Succès économiques
Get pétrole
Le 18 juillet 1988, Nguyen Van Linh lui-même a levé toute ambiguïté en déclarant sans ambages : « Nous rejetons les appels de ceux qui réclament la libre existence de plusieurs écoles politiques comme cela se fait dans plusieurs pays socialistes » (5). Depuis, la direction du PCV cherche à poursuivre la libéralisation sur le plan économique tout en la gelant dans le domaine politique ; elle espère que le Parti pourra maintenir cette orientation, sans provoquer la même opposition de masse qu'en Europe de l'Est. Elle mise sur la légitimité historique du PCV qui, à la différence de la plupart de ses homologues européens, l'a gagnée de haute lutte, au cours de son long combat pour la libération nationale et la révolution sociale.
L'enracinement historique, révolutionnaire et national du PCV est incontestable. Cela le différencie radicalement des partis communistes de Pologne ou d'Allemagne de l'Est, par exemple. Mais ce n'est pas une garantie en soi contre la dégénérescence bureaucratique, "l'éloignement d'avec le peuple", la crise générale du régime. Les précédents des partis comrusse, chinois et yougoslave sont malheureusement là pour le confirmer — tous trois ayant bénéficié d'une telle légitimité, et le premier d'entre eux ayant même été armé d'un programme de démocratie socialiste supérieur à tout ce que le PC vietnamien a jamais eu. Aujourd'hui, au Viêt-nam, le PCV n'est plus jugé sur son passé, mais sur son action présente ; et c'est sur ce terrain que son
La direction du PC combine des mesures de répression et des concessions économiques en faveur de certains secteurs sociaux. Davantage de facilités ont été accordées aux paysans pour récupérer l'usage de terres collectivisées; le marché des produits agricoles est, pour l'essentiel, libre et le commerce privé fleurit. Quand les étudiants ont manifesté, en mai 1990, dénonçant leurs conditions de travail, des fonds ont été immédiatement débloqués pour répondre à leurs revendica-
Le régime se sent conforté par un certain nombre de succès dans les domaines monétaire, budgétaire et agraire. L'inflation avait atteint de 700 à 1 000 % en 1988 ; en 1989, elle était ramenée à moins de 10 %. La valeur du dong (la monnaie vietnamienne) s'est temporairement raffermie face au dollar. Et, surtout, l'alignement du taux de change officiel sur celui du marché libre à permis de juguler le trafic dont il était l'objet. La politique des prix a été réformée ; les transactions sur l'or ont été libérées ; les dépenses militaires ont été progressivement réduites ; le produit national brut (PNB) a recommen-
Le résultat le plus spectaculaire concerne la production de riz. En 1987, le Viêt-nam n'avait produit que 15 millions de tonnes de riz; 12 % de la population était frappée de malnutrition et de disette. Le redressement s'est amorcé en 1988, à la suite de la généralisation des khoan (les contrats forfaitaires, autorisant l'expansion de l'agriculture familiale) ; des réformes décidées par le VIe Congrès du PCV ; de l'introduction de contrats à long terme (15 ans), donnant de meilleures garanties aux paysans ; d'investissement publics dans l'irrigation ; et d'un climat relativement clément.
En 1989, le Viêt-nam est devenu le troisième exportateur de riz du monde, derrière les Etats-Unis et la Thailande — en dépit d'un véritable barrage commercial construit par le gouvernement américain, pour défendre ses propres agriculteurs. En 1990, il en a produit 21,5 millions de tonnes, chiffre record. Mais, d'importants contrastes régionaux continuent à se manifester ; la province du
Ruptures
Papproche
Le VIle Congrès du Parti communiste vietna longtemps, la direction travaille à la rédaction dixième plénums du comité central, en août el mettre au point. Deux projets de résolution on!
onzième plénum, convoqué en janvier 1991, s six jours de réunion, seul un bref communiqué nombreuses idées importantes avaient été prési rapport politique » (2). Ce qui, en clair, veut di
Les divisions qui se manifestent au sein de la di une situation nationale et internationale dran continue de s'éroder. Le bureau politique c réformes démocratiques engagé par le précéde en Union soviétique et en Europe de l'E
Nghe-Tinh, pauvre, située au centre du pays, a encore été frappée de famine; la malnutrition enfantine n'a pas été eradiquée ; 90 % des capacités d'exportation proviennent en fait du riche delta du Mékong, dans le Sud ; mais le delta du fleuve
Rouge, au Nord, surpeuplé, atteindrait néanmoins l'autosuffisance (6).
Le Viêt-nam a promulgué une loi sur les investissements étrangers réputée la moins restrictive d'Asie et a créé des zones franches d'exportation, alors que le
et crise à du congrès nien (PCV) doit se tenir en mai 1991. Depuis les documents préparatoires ; les neuvième et novembre 1990, avaient pour ambition de les été soumis à la discussion générale (1). Mais, le est terminé sur un constat de désaccord. Après été publié, annonçant qu'à cette occasion « de rées en vue d'améliorer la qualité du projet de e que le document initial est remis en question.
ection du PCV sont profondes ; elles reflètent atique pour le régime, tant l'autorité du parti erche, en effet, à étouffer le mouvement de it congrès. Or, l'ampleur des bouleversements t rencontre un large écho au Viêt-nam.
OUSSET bilan d'autres pays en la matière est loin d'être positif (7). Récemment, les capitaux ont commencé à arriver en plus grand nombre; ils sont destinés avant tout à la prospection pétrolifère off-shore, à l'agriculture et aux produits de la mer.
Comme les capitalistes américains sont encore placés hors-jeu par l'embargo décrété par leur gouvernement contre le
Viêt-nam, les Européens se taillent la part du lion, suivis par des Asiatiques (Singapour, Taïwan, Hong-Kong, Inde, Corée
= Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991 du Sud, etc.), l'Australie et maintenant le
Shell (Grande-Bretagne/Pays-Bas), British Petroleum (Grande-Bretagne) et Total (France) sont déjà sur place. Les exportations de charbon peuvent aussi être stimulées par la hausse des produits pétroliers. L'isolement économique du Viêt-nam diminue. Mais le veto des Etats-Unis interdit toujours aux institutions financières internationales de débloquer une aide au développement.
L'administration vietnamienne se défend de vouloir réaliser une libéralisation sauvage. Ngô Ba Thanh, présidente de l'Union des femmes, juriste ayant participé à l'élaboration de la loi sur les investisétrangers, a ainsi déclaré « Nous ne voulons pas de l'anarchie que nous voyons en Union soviétique et en Europe de l'Est, où il y a de terribles problèmes de chômage » (8). Pourtant, le redressement financier s'est opéré à la suite d'un véritable plan d'austérité qui a valu au Viêt-nam les félicitations du Fonds monétaire international (FMI) de fort entre les couches sociales qui ont bénéficié des réformes (paysans, commerçants, etc.) et celles dont les revenus s'érodent, les salaires n'étant plus indexés sur la hausse des prix (ouvriers et employés, fonctionnaires et enseignants, cadres).
Le chômage est un problème majeur. Les nombreux travailleurs vietnamiens émigrés en Europe de l'Est et au Moyen-Orient - dont 16 000 en Irak — sont expulsés ou privés de ressources, et sont trop souvent confrontés à un racisme débridé dans les anciens "pays frères" (9). L'armée est partiellement démobilisée ; de nombreux fonctionnaires sont licenciés pour réduire le poids d'une administration pléthorique ; et de nouvelles générations de jeunes arrivent en masse sur le marché de l'emploi.
De multiples entreprises d'Etat ont fait faillite, privées des subsides publics traditionnels, soumises à la concurrence du nouveau secteur privé, des importations massives de produits de consommation bon marché (en provenance notamment de Chine) et d'une contrebande qui prend des proportions considérables. Avec l'autonomie accordée aux unités de production, les rapports marchands se développent entre les entreprises. La part du
1) Il s'agit du Programme pour la construction du socialisme durant l'étape de transition et d'un texte intitulé Stratégie de développement économico-social d'ici l'an 2 000 et orientations principales du plan quinquennal 1991-1995.
2) Communiqué du 14 janvier 1991, cité par Murray Hiebert, Far Eastern Economic Review (FEER), 31 janvier 1991.
3) Voir Inprecor n° 234 du 19 janvier 1987.
4) Camille Scalabrino, Le Monde diplomatique, septembre 1990.
secteur économique d'Etat dans le PNB a chuté. Les autres secteurs (privé, familial, ateliers collectifs et petites coopératives) produiraient 90 % du riz, 56 % du café, pratiquement 100 % des fruits, des légumes et des œufs, et 50% des produits industriels (10).
Austérité, chômage et nouveaux déséquilibres
Les services publics de santé et d'éducation se dégradent ; les médicaments et le matériel scolaire font défaut ; quant au personnel de ces services, remarquablement nombreux pour un pays du tiers monde, il est souvent obligé de se consacrer à d'autres tâches pour gagner sa vie. Le coût des logements augmente. Ainsi, certains des principaux acquis sociaux de la révolution vietnamienne, comme la santé gratuite, sont remis en question. Pour la première fois, le régime a introduit un impôt progressif sur le revenu.
La crise sociale risque, dans ces conditions, de s'approfondir à moyen terme, au lieu de se résorber. La corruption fait des ravages, alimentée par une importante économie parallèle ; des milliers de cadres ont été exclus du PC pour cela. La drogue et la prostitution redeviennent des fléaux sociaux. De plus, les récents gains économiques peuvent-être rapidement re-
Plusieurs scandales financiers ont éclaté à partir de mars 1990, réveillant l'inflation. L'URSS, quant à elle, se retire stratégiquement de la péninsule : elle abandonne l'usage de la base aéronavale de Cam Ranh et a mis fin, en 1991, aux contrats de commerce privilégié qui la liaient au Viêt-nam. Parallèlement, le PCV a symboliquement dégradé le traitement de ses relations avec Moscou, en supprimant la section spéciale du comité central, chargée de suivre cet élément clef de sa politique internationale.
Les conséquences du repli soviétique seront lourdes ; le niveau de l'aide devrait chuter de 50 % en 1991, et continuer à baisser ultérieurement. Dorénavant, les importations vietnamiennes devront être payées en devises fortes, aux prix du marché mondial. Les contrats d'exportations vers les "pays frères" européens se réduisent rapidement; or, en 1989, l'URSS comptait pour 100 % des importations
5) Cité par Daniel Hémery et Nguyen Duc Nhuan, Le Monde diplomatique, octobre 1989.
6) Murray Hiebert, FEER du 10 mai 1990 ; Camille Scalabrino, op. cité.
7) Voir Inprecorn° 319 du 23 novembre 1990.
8) Citée par Tim Shorock, La Brèche du 27 décembre 1990.
9) Voir à ce sujet le dossier publié dans Chroniques vietnamiennes n° 8-9, printemps-été 1990. 10) International Herald Tribune, 20 août 1990.
d'essence (le Viêt-nam ne possède pas de raffinerie), 90 % pour l'acier, 80 % pour le coton, 80 % pour les engrais. La nouvelle politique de Moscou peut donc très directement contribuer à relancer l'inflation, accroître le chômage, ralentir la croissance, augmenter le déficit commercial, réduire les réserves de devise, et décourager, en conséquence, les investisseurs occidentaux.
La direction vietnamienne reconnaît aujourd'hui que la période qui s'ouvre va être fort difficile. La fragilité du redressement économique vietnamien avait été au cœur des polémiques ouvertes par la position triomphaliste et répressive adoptée en mars 1990 par le huitième plénum du
L'hebdomadaire du Front de la patrie (large front dirigé par le PCV) écrivait : «Il ne peut y avoir de stabilité quand les droits démocratiques du peuple sont gravement violés, quand le chômage s'étend au lieu de se résorber, quand les différenciations sociales s'accentuent et que la justice sociale est bafouée, quand les ces s'investissent dans des secteurs попproductifs, lorsque toute une couche de gens vit dans un luxe insolent grâce à l'escroquerie, à la corruption, au trafic de devises et de quotas d'exportation, à la contrebande de marchandise importée, (...) quand des officiels, dont les responsabilités sont établies, risquent tout au plus d'être condamnés à des peines avec sursis, quand des cadres, en lesquels le peuple n'a plus confiance, continuent à être nommés à de nouveaux postes, quand l'éducation, la santé et la sécurité sociale continuent de se dégrader partout sauf dans les conférences et les colloques » (11).
Normalisation intellectuelle
Une vive opposition s'exprime sur la question de la démocratie au sein même du Parti, de ses organisations périphériques, comme dans l'administration et la presse autorisée. C'est celle-ci que la direction veut avant tout faire taire.
Durant l'été 1988, les Partis socialiste et démocratique — des satellites du PC qui, en 40 ans, n'avaient pourtant jamais fait preuve d'insubordination - ont été dissous. Leurs journaux, où s'exprimaient assez librement de nombreux intellectuels communistes, ont disparu : To Quoc (Patrie) et Doc Lap (Indépendance).
De fait, on assiste a une attaque en règle contre la liberté de la presse... communiste ! Nguyen Ngoc, rédacteur en chef de la revue Van Nghe (Lettres et Arts), est révoqué ; Xuan Cang, celui de l'hebdomadaire syndical Lao Dong (Le Travail), remplacé; To Hoa, celui du quotidien Saigon Giai Phong mis à la retraite ; l'écrivain Bui Minh Quoc, rédacteur en chef de la revue Lang Bian, exclu du PC. A Ho Chi Minh-Ville, Tuoi Tre (Jeunesse) est prié de modérer son ton ; à Hué, le Song Huong (La Rivière des parfums) est interdit de publication pour raisons "administratives". D'autres journaux régionaux disparaissent. Tran Do, ancien général durant la bataille historique de Dien Bien Phu et membre du comité central, s'est vu retirer de fait ses responsabilités à la commission des Affaires culturelles et artistiques (12).
Duong Thu Huong, femme écrivain communiste, volontaire durant la guerre américaine pour travailler dans une des provinces les plus bombardées du Viêt-nam, a été exclue du PCV. Interrogée, en mars 1990, par la Commission centrale de l'organisation, elle n'avait pas caché ses opinions: «Personne dans le bureau politique actuel n'est en mesure de répondre aux aspirations du peuple. Tout au plus pourrait-on y trouver des personnalités aptes à assurer la transition, à aider l'histoire à changer de cours (...). Si l'Etat et le Parti n'entreprennent pas de réformes véritables et radicales (...), il est alors certain que le sang coulera. Les décennies de rancœur et de refoulement, le poids de la bureaucratie, oppressante et omniprésente, le désespoir des masses (et surtout des jeunes) devant l'avenir, leur exigence de vivre enfin comme il faut, leurs espoirs entretenus par les informations venues de l'extérieur (et qu'on ne peut plus arrêter), tout cela rend le bouleversement inévitable. Notre peuple a versé trop de son sang, il faut à tout prix lui épargner des souffrances inutiles. Ce pays est parsemé de cimetières. N'en rajoutons pas à ce spectacle de désolation.»
Le spectre de la répression chinoise de Tiananmen, en juin 1989, hante nombres de militants au Viêt-nam. Ta Ba Tong, un représentant du Club des vétérans du Sud Viêt-nam, dénonçant le blocage des réformes politiques, notait que «Tiananmen devrait servir d'avertissement au
Parti en montrant qu'il s'agit là d'une orientation dangereuse » (13).
L'ombre de Tiananmen
La politique de normalisation frappe aussi les "viet kieu patriotes", les Vietnamiens de la diaspora favorables au régime. Le 22 janvier 1990, 34 militants et dirigeants d'associations de Vietnamiens à l'étranger ont rendu publique une Lettre adressée aux dirigeants du Viêt-nam, aux Vietnamiens de l'intérieur et d'outre-mer sur la restructuration des institutions politiques, qui dit, entre autres : « En l'es pace de sept mois, la répression sanglante en Chine et la chute de la dictature de Ceausescu ont montré la faillite totale d'un certain modèle de socialisme, établit par Staline en Union soviétique dans les années 30 (...). Pour éviter à notre pays de sombrer dans la tragédie de Tiananmen et de Bucarest, il faut avant toute chose se convaincre que la crise profonde dans laquelle le Viêt-nam se débat actuellement ne peut être résolu par la répression ou la violence, mais par des voies politiques appropriées. »
Pour les signataires de cette lettre : « Les dirigeants actuels du Viêt-nam, qui ont tant contribué à la cause de l'indépendance et de l'unité nationales, devraient entreprendre sans tarder une restructura tion du système politique existant : en sé parant l'appareil du Parti de toutes les institutions de l'Etat, rendant à ce dernier l'intégralité de ses pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires, afin qu'aucun individu, aucune organisation ne puisse se placer au-dessus de l'Etat ni s'ingérer dans son fonctionnement ; en instaurant une démocratie pluraliste qui garantisse réellement la sécurité des personnes, ainsi que les libertés d'expression, d'information, de réunion, d'association, de formation des partis politiques, tous les Vietnamiens sans distinction pouvant, à travers des élections libres, contrôler la marche de l'Etat ; dans l'immédiat, en ouvrant un dialogue sincère avec l'ensemble de la société civile (...), pour jeter les bases d'un régime qui émane réellement du peuple » (14).
11) Dinh Hieu, dans Dai Doan Kèt n° 20 du 9 mai 1990. Cité par Phong Quang, Doan Kèt (Paris) n° 423 , mai 1990
12) Voir Phong Quang, Doan Kèt n° 414-415 de juin-juillet 1989, et n° 417 d'octobre 1989.
13) Le texte presque intégral des réponses de Duong Thu Huong est reproduit en français dans Doan Kèt n° 425 de juillet 1990. Ta Ba Tong est cité par Nick Maloni, FEER du 29 mars 1990.
14) Cette lettre est reproduite dans Chroniques vietnamiennes n° 8-9, printemps-été 1990. Fin juin 1990, elle avait reçu 650 signatures. Sur le début de la crise dans les organisations des "viet kieu patriotes" à l'étranger, voir l'article de Hoang Giang dans Chroniques vietnamiennes n°6-7, automne-hiver 1989.
La Lettre ne faisait que présenter des éléments essentiels à toute réforme démocratique d'un régime de transition au socialisme. Mais elle mettait en cause la conception traditionnelle du PCV selon laquelle le "Parti dirige", alors que l'Etat se contente de "gérer" la société, et que le peuple exerce (comment ?) son "droit de maître collectif". En fait de "dialogue sincère", le pouvoir a eu recours à la rétorsion. Certains signataires se sont vus interdire l'entrée du Viêt-nam jusqu'en 1995, en l'an 2000, ou pour l'éternité ! L'accusation d'anticommunisme a été brandie dans les médias contrôlés. Selon un bulletin intérieur destiné aux membres du PC, à Hanoï, deux des signataires feraient même partie d'un « complot international visant à renverser l'Etat socialiste » (15).
Zigzags et divergences au sommet
En mars 1989, le septième plénum du comité central a majoritairement condamné le "pluralisme", ainsi que toute notion de "contre-poids" à son pouvoir. Il a réaffirmé le rôle constitutionnellement dirigeant du PCV — défendant ainsi le régime du parti unique et le monopole exercé par la bureaucratie sur la vie politique. A l'occasion du 60e anniversaire de la création du PCV, le secrétaire général Nguyen Van Linh a réitéré ce point de vue, affirmant qu'au Viêt-nam, « mis à part le Parti communiste, aucun parti représentant une classe ou une couche sociale n'est en mesure d'assumer ce rôle (dirigeant). Dans les conditions du Viêt-nam d'aujourd'hui et de demain, il n'existe aucune nécessité objective à la création de partis d'opposition » (16).
A la notion de parti unique correspondent celles de monolithisme interne, de solidarité des milieux dirigeants qui doivent régler entre eux leurs différends, sans faire appel aux militants ou à la population, sans rendre publics leurs propres débats. Mais, en 1989, la pression des événements a été trop forte pour que les tensions n'apparaissent pas au grand jour. L'effondrement du régime stalinien allemand a certainement été vécu de façon dramatique, la République démocratique d'Allemagne restant presque un modèle.
Pour le septième plénum du comité central, les événements de l'Est européen n'étaient que le produit d'un complot impérialiste; mais, cette position devenant intenable, le bureau politique a dû adopter, le 3 décembre 1989, une résolution rendant les "partis frères" responsables de la crise, provoquée "tout d'abord" par la politique de la direction du Parti « qui a gravement violé la démocratie socialiste (...), et refusé de prendre en compte le = Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991 rôle du peuple ». D'autres erreurs ayant été commises, « des contradictions nonantagonistes nées dans les pays socialistes (...) le sont devenues » (17).
Lê Quang Dao, président de l'Assemblée nationale et membre du Bureau exécutif du comité central, est revenu sur cette question lors d'une réunion organisée par la revue Dai Doàn Kèt. A propos de l'URSS, il a déclaré qu'il jugeait erronées les orienl'abandon de la Nouvelle politique économique (NEP) à la fin des années 1920 ; l'instauration d'un régime totalitaire : « A la dictature de classe, [exercée par) l'ensemble du peuple travailleur, s'est substituée la dictature exercée par le Parti au nom des travailleurs. C'est le Parti qui décide de tout. Dans la réalité, ce n'est même pas lui, mais ses comités, et parfois un groupe de personnes, voire une seule personne. Il en résulte un régime totalitaire basé sur des privilèges, qui a produit une couche de dirigeants privilégiés exerçant le pouvoir au-dessus du peuple, s'opposant au peuple, un régime d'injustice sociale qui n'avons pas correctement pris conscience des rapports entre le parti et le pouvoir (...). Après la conquête du pouvoir, le Parti est [devenu] bureaucratisé. »
Briser les vieux carcans
En conclusion de son analyse, Lê Quand Dao dressait un tableau fort sévère de l'état du PCV, jugeant que, du fait notamment de la corruption: « 30 % des membres du Parti sont bons à jeter dehors, et 50 % n'ont pas commis de fautes majeures justifiant leur exclusion, mais ne servent pas à grand chose. Dans la période précédant la conquête du pouvoir, nous avions une théorie sur la construction du parti. Après avoir pris le pouvoir, nous l'avons oubliée.»
En décembre 1989 également, un membre du bureau politique, Tran Xuan Bach, s'est attaqué publiquement à la ligne de la direction, déclarant : « Ceux qui cachent les informations et les empêchent de circuler sont les derniers des sots. Il faut donner toutes les informations pour que chacun puisse choisir. Il est impensable de prétendre que l'Asie connaît la stabilité alors que l'Europe est en ébullition (...). Tous les pays socialistes, portés par ce mouvement de progrès, connaissent de grandes contradictions ; ils doivent briser leurs vieux carcans. Personne ne saurait se rassurer en se croyant à l'abri ; un jour, on se vante d'être au-dessus de la mêlée, la semaine suivante on est renversé. » Il affirme qu'il faut savoir « marcher sur deux jambes » et mener de pair les réformes économiques et politiques. « Nous devons demander pardon à Marx pour avoir déformé sa doctrine. Nous avons choisi un modèle [de développement] qui n'est autre que la combinaison entre le modèle occidental [stalinien] et le [maoïste]. La question aujourd'hui est de trouver le moyen d'abandonner ces deux modèles dogmatiques » (18). Pour prix de son indiscipline, Tran Xuan Bach a été démis de toutes ses fonctions par le huitième plénum du comité central, en mars 1990.
La direction vietnamienne est, de toute évidence, le théâtre d'intenses conflits internes ; reflets de luttes de clans et de fractions, ils n'en touchent pas moins à de vraies divergences d'orientation. Ce qui se passe en URSS ou en Europe de l'Est montre qu'ils ne doivent pas être ignorés. La crise couve au Viêt-nam et il est encore bien difficile de prédire comment les différentes composantes de l'appareil y feront face.
Le secret des délibérations facilite les chassés-croisés. Nguyen Van Linh, hier porte-parole des réformateurs, s'affiche aujourd'hui comme un ultra de la normalisation. Tran Xuan Bach, qui se place aujourd'hui en quasi-dissidence, était un protégé de Le Duc Tho, décédé il y a peu, et considéré comme le chef de file des conservateurs.
Seul quelques personnalités gouvernementales, comme Vo Nguyen Giap, ministre de la Défense, et Nguyen Co Thach, ministre des Affaires étrangères ont la réputation d'avoir été, ces dernières années, des "réformateurs" conséquents. Tous deux doivent d'ailleurs régulièrement faire face à de fortes pressions bureaucratiques
Cependant, l'évolution des orientations et des rapports de force au sein de
15) Voir Tran Minh dans Doan Kèt n° 424 de juin 1990
16) Cité par Phong Quang, Doan Kèt n° 421 de février 1990
17) Cité par Phong Quang, Doan Kèt n° 420 de janvier 1990.
18) Ces deux discours, celui de Lé Quang Dao et celui de Tran Xuan Bach, devant le Club de l'Union des associations de sciences et techniques d'Hanoï, le 13 décembre 1989, ont été reproduits dans Chroniques vietnamiennes n° 8-9, printemps-été 1990.
l'appareil dirigeant du PCV est moins fondamental que le réveil de la "société civile" elle-même.
Le réveil de la société civile
Selon Phong Quang : « Le deuxième semestre de 1989 a vu l'émergencemieux, l'affirmation — des forums de la société civile. L'événement fut, sans conteste, le Ve Congrès de l'Union des écrivains du Viêt-nam qui s'est réuni fin octobre, dans la foulée du septième plénum et de la mise au pas de l'Union des journalistes. Les quelque 400 écrivains (dont les trois-quarts sont membres du Parti, et tous salariés de l'Etat socialiste) ont tenu tête avec une adresse étonnante à douze membres du Comité central (dont six du bureau politique, et le conseiller Le Duc Tho en personne), venus en force imposer la nouvelle direction de l'Union. Toutes ces manœuvres féodales ont été déjouées, à la plus grande joie du peuple d'Hanoï qui a suivi, d'heure en heure, le déroulement de cette assemblée. »
» On assiste (...) à la multiplication des clubs : Club de l'Union des associations de sciences et techniques à Hanoï, Club des vétérans de la résistance à Ho Chi Minh-Ville et en province, et début janvier 1990, Comité de liaison des anciens dirigeants du mouvement étudiant du Sud » (19).
Le Club des vétérans de la résistance du Sud serait fort d'environ 4 000 membres. Lors d'un rassemblement, en septembre 1989, il a réuni 6 000 personnes. Fondé par des anciens combattants et des responsables militaires aux passés inattaquables, il s'est fait l'écho de nombreuses critiques populaires à l'encontre du régime. Il a notamment organisé, en janvier 1990, une réunion à laquelle ont participé 600 personnes, où l'on a discuté de nombreuses questions : la situation en Europe de l'Est, la politique de réformes, etc.
Le membre le plus connu de ce Club était le général Tran Van Tra, conseiller de la direction. Ce dernier a été coopté, et peut-être neutralisé, à la tête d'une nouvelle Association des Vétérans constituée à l'échelle nationale. En mars 1990, le Club sudiste a été soumis a d'intenses pressions de la part de la hiérarchie du parti. De ce fait, son président, Nguyen Ho, et Ta Ba Tong n'ont pas été réélus à sa direction, et ont été remplacés par des éléments non-contestataires.
Les universités s'ouvrent aux échanges internationaux. Des éléments de la "troisième force" (20), du temps de la guerre américaine, poursuivent leurs activités, comme le père Chan Tin. La diversité traditionnellement propre au Sud se perpétue, avec la vitalité des communautés bouddhistes, catholiques et caodaïstes (membres d'une secte politico-ethnique). Des mouvements artistiques, littéraires et même écologistes offrent divers canaux d'expression.
Quel socialisme ?
En novembre 1990, c'était au tour de Bui Tin (plus connu sous son nom de plume Thanh Tin) de faire un esclandre lors d'une mission en France, en réclamant la réunion d'une conférence politique extraordinaire - une assemblée constituante. Journaliste introduit dans les milieux dirigeants, Bui Tin était le rédacteur en chef adjoint de Nhân Dân, l'organe central du PCV. Membre du PCV depuis 1946, colonel de l'Armée populaire, avec 37 ans de service, il avait participé, en 1954, à la bataille de Dien Bien Phu et avait reçu, en 1975, la reddition des autorités de Saïgon. Sa "pétition" a le mérite de situer clairement de nombreux enjeux du débat. Bui Tin dresse un tableau sévère de la situation : « La bureaucratisation, l'irresponsabilité, l'égoïsme, la corruption et la fraude se répandent sous le règne insolent des privilèges et des prérogatives. » Il cherche à définir un « projet d'ensemble pour résoudre la crise actuelle ». « Nous avions choisi la voie du socialisme. Cela se comprend. C'était une nécessité dans les conditions internationales de l'époque. Le socialisme, tel qu'il était édifié dans plusieurs pays et tel qu'il était esquissé chez nous a donné des résultats positifs. Il nous a donné de la force durant notre guerre de libération et de défense nationale.
» D'autre part, dans ces pays, comme chez nous, le modèle réalisé a également montré ses faiblesses, ses défauts et ses erreurs, qui empêchaient le plein épanouissement des principes fondamentaux du socialisme. Tous ces pays sont ainsi entrés dans une grave crise, tant théorique que pratique. Il est clair qu'on ne peut plus agir comme dans le passé. Mais comment faire autrement? Cette question mérite d'être étudiée, et ne trouvera de solution qu'avec le temps.
» Dans ces conditions, s'il est erroné de condamner, de nier ou de rejeter le socialisme, il est également imprudent et dangereux de poursuivre la pratique du passé, même avec des modifications plus ou moins importantes. (...) Il convient, à l'heure actuelle, d'édifier un régime démocratique authentiquement populaire avec une option socialiste (dont le contenu reste à déterminer). (...) Nous ne renonçons absolument pas aux idéaux du socialisme, nous reconnaissons simplement que le socialisme en tant que formation socio-économique caractérisée par une productivité élevée, la justice sociale et le bien-être pour tous, ce socialisme-là, dans les conditions du Viêt-nam, exige une période préparatoire relativement longue.»
Prônant I'« union et la réconciliation nationale » entre Vietnamiens et la « réconciliation avec tous les pays », il propose : la convocation d'une « conférence politique extraordinaire qui réunira des délégués représentatifs de toutes les composantes sociales ouvriers, paysans, intellectuels, artistes, ethnies, religions, diaspora - afin de discuter et d'adopter un nouveau programme d'action » ; l'élection d'une nouvelle Assemblée nationale; la formation d'un gouvernement de reconstruction nationale (21).
Bui Tin a été limogé de son poste à la direction de Nhân Dân. La direction réclame son exclusion du Parti — ce que sa cellule a refusé de faire une première fois, en janvier 1991. La radio britannique BBC diffuse régulièrement vers le Viêt-nam des entretiens avec lui, qui semblent être très écoutés et rencontrer un écho populaire considérable — les enregistrements de ces émissions circulant, par ailleurs, largement.
La tenue du VIle Congrès du PCV risque de catalyser toutes les divergences et les tensions qui se manifestent aujourd'hui au Viêt-nam. L'année 1991 s'annonce véritablement comme cruciale pour ce pays. *
4 février 1991
Les dessins illustrant cet article proviennent de Chroniques vietnamiennes n° 8-9, printemps-été 1990.
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19) Doan Kèt n° 421 de février 1990. Sur le Congrès des écrivains, voir également Chroniques vietnamiennes n° 8-9, printemps-été 1990.
20) Regroupement des opposants à la guerre qui ne se retrouvaient pas dans le projet du Front de libération nationale (FLN) dirigé par le PCV.
21) Voir Doan Kèt n° 428 de novembre 1990.