Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Les ouvriers face au chaos

· Inprecor n° 324, 15 février 1991 · p. 10-13 · 4 239 mots

Syndicalisme URSS et Russie

Ignorant volontairement le référendum sur le maintien dans l'Union, prévu par

Gorbatchev pour le 17 mars 1991, le Parlement indépendantiste de Lituanie a indépendante ? » Le taux de participation à cette consultation, déclarée "illégale"

par Gorbatchev et boycottée par les anti-indépendantistes, a dépassé 84 % et le corruption des directions des entreprises. Dans cet article, David Seppo analyse

Les ouvriers face au chaos organisé, le 9 février 1991, un "sondage" demandant aux habitants de la

Lituanie: « Etes-vous pour un Etat lituanien, République démocratique nombre de "oui" a atteint 90,5 %. Forts de cette approbation massive, les parlementaires indépendantistes de Vilnius entendent maintenant agir complètement indépendamment de Moscou.

Dans le reste de l'Union, la désorganisation et la crise économique s'accentuent, poussant certains secteurs ouvriers à riposter à l'incurie et à la le degré et l'évolution de l'organisation ouvrière face à cette situation.

David SEPPO

L'IMPORTANCE de plus en plus grande de la question du pouvoir dans l'économie et le déclin accéléré de la situation économique ont un impact direct sur le mouvement ouvrier. Au début de la perestroika, les conflits dans les entreprises éclataient surtout sur les salaires et les conditions de travail; si ces questions restent encore centrales, un nouveau type de conflit est apparu en 1990 : au lieu de se limiter à des revendications économiques et de faire pression sur les directions pour qu'elles y répondent, les travailleurs cherchent à jouer un rôle actif dans la gestion de leurs entreprises. Ces luttes, plus offensives, posent directement la question du pouvoir dans l'entreprise ; elles sont surtout apparues dans l'industrie mécanique, qui est un secteur vital et qui, contrairement aux mines, n'avait connu aucun mouvement de grève coordonné.

Début 1990, l'usine automobile

AZLK — où sont fabriquées les Moskvich — semblait peu propice à la "mobilisation" sociale. Comme nombre d'usines moscovites utilisant beaucoup d'ouvriers peu ou non qualifiés, les deux tiers des employés d'AZLK sont des limitchiki, des travailleurs venus de province, avec un permis de résidence temporaire à

Moscou, qui peuvent être renvoyés à tout moment; ils sont tout particulièrement vulnérables et se tiennent généralement tranquilles. De plus, même les vrais Moscovites subissent la pression et l'influence corruptrice du système interne de distribution (1), qui se développe de manière inversement proportionnelle à l'aggravation des pénuries dans les magasins d'Etat.

La révolte d'AZLK

Déjà, en 1989, un ouvrier de cette usine s'était plaint, dans une conférence syndicale, des achats de matériel inutile réalisés en Europe de l'Ouest ; des participants avaient répondu que c'était la faute de la direction qui avait décidé d'envoyer le fils du directeur en Occident, plutôt que des ouvriers ou des ingénieurs vraiment au courant des besoins techniques. Cette même année, le directeur d'AZLK n'avait pas pris en compte la décision du conseil du collectif de travailleurs (CCT) (2) et adopté l'objectif de 120 000 voitures pour le plan contre l'avis des salariés, allant jusqu'à licencier son directeur adjoint qui avait insisté sur le fait que l'on ne pouvait pas produire plus de 80 000 véhicules.

En réalité, seulement 74 000 voitures furent fabriquées en 1989, mais le directeur réussit à persuader le ministère de "corriger" le plan, grâce à ses "relations". Ainsi, il avait pu obtenir des fonds supplémentaires, dont certains avaient servi à acheter le matériel qui n'a jamais été installé. C'est aussi en 1989 que les travailleurs d'AZLK avaient rejeté la proposition de la direction de travailler durant quinze samedis, quand le directeur, se pliant à la mode du moment (tout à fait abandonnée depuis), avait décidé de les consulter.

Mais, hormis ces péripéties, les ouvriers se contentaient de constater en silence l'incapacité des directions à organiser rationnellement la production et à leur fournir des conditions de travail normales, ainsi que leur corruption croissante. Puis, dans la Komsomolskaya Pravda, est paru un article décrivant la mauvaise gestion d'AZLK, rédigé à partir d'informations fournies par les militants syndicaux de l'usine. Alors qu'en 1985 17 500 ouvriers produisaient 175 000 voitures, en 1989, 16900 ouvriers en fabriquaient moins de la moitié... Cela a été suivi d'un reportage télévisé, révélant que cette entreprise avait dû payer un demi million de roubles d'amende car elle n'avait pas rempli un contrat établi avec une firme ouest-allemande. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase a été l'annonce que le prix de vente des Moskvich augmenterait de 50 %, passant à 13 500 roubles, sans aucune amélioration substantielle de la voiture; l'usine pouvait ainsi garder 1 000 roubles supplémentaires pour ses besoins.

En janvier 1990, le CCT de l'atelier d'assemblage, dirigé par un groupe de travailleurs, également membres du PCUS, a convoqué une réunion syndicale pour parler de la situation; les travailleurs y sont venus très nombreux. Les revendications suivantes ont été présentées à la direction:

• démission du directeur et élection de son remplaçant ;

• réintégration du directeur adjoint licencié ;

• nouvelles élections dans le CCT (l'ancien était totalement soumis à la direction) ;

• refus de l'augmentation du prix de la Moskvich - des intervenants ont expliqué que cela permettrait sans doute à l'usine d'augmenter les salaires, mais que si toutes les entreprises appliquaient des hausses injustifiées, les augmentations salariales seraient rapidement dépassées ;

• égalité des droits entre les limitchiki et les ouvriers résidents permanents ;

• rythme de travail régulier (sans temps perdu ni cadences infernales) ; rémunérations selon le travail fourni — d'importantes différenciations salariales existent entre ateliers pour le même type de tâches.

1) Voir Inprecor n° 323 du 1er février 1990.

2) Voir Inprecorn° 320 du 7 décembre 1990.

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Certains participants ont aussi demandé que le personnel technique et d'encadrement soit réduit, afin d'utiliser les économies réalisées pour mieux payer les

Dans une lettre à la Pravda, Sergei Novopolski, président du CCT de l'atelier d'assemblage a expliqué les raisons de cette mobilisation : « Nous sommes convaincus que la perestroïka n'a pas besoin de travailleurs silencieux-comme le souhaiterait la direction actuelle — mais de gens qui pensent, qui comprennent, et qui savent comment travailler pour être utiles au pays » (3). Pour sa part, le directeur a tout mis sur le dos des "intrigues de l'appareil", qu'il a accusé de malmener la nouvelle démocratie et la glasnost, et a accepté la tenue d'un référendum sur son administration, qu'il a gagné. Les ouvriers ont obtenu de nouvelles élections du CCT et la diminution de moitié de la hausse de prix proposée ; beaucoup de leurs problèmes ne pourront être résolus qu'à des niveaux de décision supérieurs et essentiellement politiques. Tout nouveau mouvement, s'il veut gagner, devra tisser des liens avec les travailleurs d'autres entreprises, pour être efficace et prendre des formes stables et organisées.

Quelques semaines après le meeting de l'AZLK, un événement similaire s'est produit à plusieurs milliers de kilomètres dans l'usine de générateurs électriques Sibelektrotiazhmash de Novossibirsk. Les plaintes des employés se bornaient, traditionnellement, à la cafétéria, au chauffage et à l'isolation déficients, à l'absence régulière d'eau chaude, etc.

Le mécontentement fait boule de neige

C'était une entreprise de construction typique, hormis peut-être les Toyota flambant neuves garées en face du bâtiment de l'administration — bien que cela aussi devenu "normal" en cette cinquième année de perestroika.

Le sujet principal de la réunion, convoquée par un groupe de militants, était la mauvaise gestion. Le directeur, élu en 1989, n'avait pas réalisé son programme et aucune forme nouvelle d'organisation du travail n'avait été introduite ; avec le même nombre d'ouvriers, la production était moitié moins importante que vingt ans auparavant; la brigade d'assemblage n'avait rien à faire depuis des semaines, alors que les ouvriers des ateliers voisins travaillaient dix heures par jour pour le même salaire ; le fil de cuivre, coûtant des milliers de roubles, était tout emmêlé à cause du manque de bobines ; le laisser-aller avait atteint des proportions catastrophique. Alors que le directeur attribuait tout cela à l'encadrement intermédiaire, qu'il accusait de saboter ses initiatives, les travailleurs, eux, se plaignaient de ne le voir que très rarement dans l'usine, et jamais dans les ateliers ; alors que le collectif était en pleine effervescence pour préparer le meeting, il est parti à Moscou participer à une réunion.

L'accusation la plus insistante contre la direction concernait les coopératives - prétendument créées pour aider l'entreprise à remplir le plan de l'Etat lui demandant d'augmenter sa production de biens de consommation.

Selon les ouvriers : « Les directeurs sont aux petits soins pour les coopératives qui volent les entreprises. Le cuivre des transformateurs est donné aux coopératives ; qui fait cette transaction ? Nous n'avons pas de surplus de cuivre. Le surintendant du premier département a reçu 1 500 roubles de l'une des quinze coopératives organisées dans l'usine pour produire des biens de consommation. En réalité, il a été récompensé pour avoir ruiné l'atelier - disons les choses telles quelles sont. Aujourd'hui, l'atelier travaille pour les besoins de la coopérative et non de l'usine ; quarante soudeurs ont quitté l'atelier pour aller travailler dans la coopérative, obligeant les autres ateliers à dégager des gens pour le renforcer. L'organisateur du Parti s'est aussi sali les mains dans ces affaires. Les gens sont dégoûtés. Que se passe-t-il autour de nous ? Nous devons changer les choses, nous ne pouvons pas continuer à vivre

Cette réunion a élu un comité de travailleurs (représentant uniquement les ouvriers manuels) pour qu'il dirige l'usine, et a décidé de tenir de nouvelles élections du CCT (auquel participent tous les employés, dont les cadres et la direction), car l'ancien n'avait servi qu'à distribuer des produits manquants sur le marché. Il a été décidé que le journal de l'entreprise ne serait plus sous le contrôle de l'administration, des comités du Parti et du syndicat, mais sous celui des travailleurs. Le nombre de cadres devait être réduit de moitié, et un nouveau directeur élu — le comité des travailleurs a finalement décidé de laisser six mois supplémentaires à l'ancien, avant que les ouvriers ne prennent une décision définitive.

Jugeant que les relations de l'entreprise avec le ministère et les gouvernements régionaux et fédéraux étaient à sens unique (elle leur verse 70 % de ses revenus, ce qui laisse peu de chose pour le développement social), la réunion a décidé de négocier une réduction de ce tribut. Le comité des travailleurs a été chargé d'étudier, avec l'aide d'économistes, la possibilité de se dégager progressivement du ministère — les travailleurs sont conscients que les choses iraient peut-être plus mal sans celui-ci, car il joue un rôle de redistribution au sein de la branche. Haro sur les coopératives Il a été exigé que les coopératives, accusées de « piller les ressources de l'entreprise et d'encourager la corruption morale des ouvriers », ne fonctionnent plus dans l'entreprise, et l'on a interdit au personnel administratif et aux employés du département financier d'y travailler. Il a été demandé aux présidents des coopératives d'établir des rapports complets sur leurs activités et leurs finances. Le meeting a aussi évoqué les effets néfastes du système interne de distribution pour les travailleurs, et a décidé que des produits de consommations rares ne seraient vendus qu'après décision de l'assemblée des travailleurs. Enfin, au sujet des Toyota, un rapport a été demandé au surintendant du département des transports sur le coût des voitures et des camions de l'entreprise, et sur son budget de 1989.

L'élection d'un comité des travailleurs par la base est caractéristique de nombre de ces conflits. Comme le déclarait un ouvrier : « Dans la majorité des cas, les CCT, élus par l'ensemble du personnel, ne sont pas indépendants vis-à-vis de la direction ; ils ont, en général, été

3) Pravda, 8 février 1990.

4) EKO n° 8, 1990.

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créés par en haut. Les comités des travailleurs qui ne représentent que les ouvriers manuels ne sont, eux, redevables de leur naissance à personne ; ils n'émanent pas d'une initiative d'en haut, mais de la conscience que c'est à nous de faire changer les choses car, si nous ne le faisons pas, qui le fera ? » (5). La formation de ces structures reflète, en partie, l'hostilité croissante des ouvriers vis-à-vis des "cols blancs" — la réduction du personnel administratif et technique est une revendication très populaire (6). Mais c'est également une réponse au fait que les personnels tant administratifs que techniques ne peuvent pas protester contre un licenciement, et sont donc très dépendants des directions.

Contre les cols blanes Un dirigeant ouvrier expliquait : « Les ingénieurs des ateliers sont nos frères ; ils travaillent dans la même crasse que nous et connaissent les mêmes difficultés. Nous n'avons rien contre eux ; ils devraient être à nos côtés. Notre niveau de connaissance ne nous permet pas de tout faire, surtout en matière économique. Mais, pour l'instant, nous avons décidé de créer un comité des travailleurs, avec des membres issus uniquement de la classe ouvrière. Nous possédons un bon outil : la grève. La direction doit tenir en compte cette éventualité et prendre le prolétariat au sérieux. Mais, cependant, nous acceptons la participation du personnel technique et des ingénieurs dans les CCT » (7).

Le rôle souvent joué par les militants ouvriers du PCUS est un autre aspect intéressant de ces conflits. Cela contredit le climat général d'hostilité à l'égard du parti parmi les travailleurs, qui sont nombreux à le quitter.

Dans une petite usine de construction de machines de Voronej, mal organisée et en mauvaise santé économique, le directeur détournait l'équipement et le matériel de l'entreprise pour son compte. A l'initiative du comité du Parti, une large majorité du CCT a convoqué une conférence des ouvriers, qui a élu un comité de travailleurs, mandaté pour enquêter et restaurer l'ordre dans l'usine. Le directeur a été remplacé après des élections pluralistes, et les affaires ont commencé à s'améliorer rapidement (8).

Dans une usine de machines-outils de Novossibirsk, les salariés ont fermé une coopérative à laquelle la direction avait fourni des stocks et le service de transport de l'entreprise. Cela s'est passé après qu'un groupe d'ouvriers a forcé le coffre-fort d'un directeur et découvert un document prouvant que la coopérative l'employait et qu'il lui avait discrètement vendu les matériaux bruts de l'entreprise, deux ou trois fois plus cher que le prix fixé par l'Etat (9).

Dans les entreprises soviétiques, les conflits concernant le pouvoir, c'est-àdire l'autogestion ouvrière, risquent de se multiplier si la désintégration économique et politique du pays continue, et si les administrateurs des usines et des entreprises, dans le dos des travailleurs, transforment celles-ci en compagnies par actions, les font entrer dans des holdings, transfèrent des départements entiers aux coopératives, ou établissent des joint ventures et des banques commerciales avec leurs fonds.

Jusqu'à une date récente, l'on ne pouvait cependant pas parler de l'existence d'une activité autogestionnaire en Union soviétique. Le mouvement ouvrier organisé, qui a commencé avec les grèves des mineurs de l'été 1989 (10), était caractérisé par une orientation fondamentalement syndicale. Après leur lutte, les mineurs ont transformé leurs comités de grève en comités de travailleurs, qui se sont unis sur des bases régionales. Leur fonction principale était de veiller à l'application de l'accord signé avec le gouvernement. Les mineurs ont aussi tenu deux congrès nationaux, en juin et octobre 1990, qui ont abouti à la création d'un syndicat indépendant.

Luttes victorieuses et...

Contrairement au syndicat officiel, qui regroupe tous les employés du ministère de l'Industrie du charbon, ce dernier limite l'adhésion aux travailleurs des mines de charbon et des usines de traitement de ce minerai. La Ve Conférence des comités de travailleurs du Kouzbass — la région la plus militante et la plus politisée, avec le bassin de la Petchora — en septembre 1990, a aussi déclaré que son objectif central était la formation d'un mouvement syndical "normal" (11).

Pour un mouvement parti de zéro, après 60 ans de répression efficace, il s'agit de victoires organisationnelles impressionnantes ; cependant, il est en crise aujourd'hui. Il n'a pas réellement réussi à

5) Rabotchaya Tribuna, 15 juin 1990.

6) Chez les ouvriers, l'opinion est très répandue que "ces gens-là" ne travaillent pas. Un autre facteur, qui contribue à cette hostilite, est la réforme des salaires, qui a débuté en 1987. Les salaires du personnel technique et administratif ont augmenté significativement plus vite que ceux des ouvriers. Sotsialisticheski Troud n° 8, 1990.

7) EKO n° 8, 1990.

8) Rabotchaya Tribuna, 15 juin 1990.

9) EKO n° 8. 1990

10) Inprecor n° 293 du 18 septembre 1989.

11) Natcha Gazeta (Novokouznetz) n° 33, 2 octobre 1990.

s'imposer au-delà des régions minières. Les syndicats de comités de travailleurs qui sont apparus dans d'autres régions concernent surtout de petits groupes de militants, qui ne sortent de leur isolement qu'en cas de conflits sérieux dans leurs entreprises. En dehors de celles issues des régions minières, aucune des organisations ayant participé au Congrès des organisations et mouvements des travailleurs indépendants, en mai 1990 à Novokouznetz (qui a fondé la Confédération du travail), ne possède un semblant de base de masse (12). Y compris dans les régions minières, le militantisme à la base a diminué, et les liens entre les syndicats de comités de travailleurs et les ouvriers se sont affaiblis (13). Lors du Ile Congrès des mineurs, dans le Donetsk, fin octobre 1990, de nombreux délégués ne semblaient pas certains que la décision de fonder un nouveau syndicat trouverait un écho enthousiaste à leur retour dans les mines.

... limites du syndicalisme

Ce désarroi illustre essentiellement une crise d'orientation politique, sur fond de crise économique croissante. La tentative, par une activité purement syndicale, de préserver le niveau de vie et les conditions de travail, dans une économie en plein délabrement, a atteint ses limites. Les mineurs eux-mêmes ont reconnu que le gouvernement n'avait pas les moyens de mener à bien certaines parties de l'accord signé durant l'été 1989 et que de nombreux acquis économiques avaient été rapidement mis à mal par l'inflation.

En outre, dans la situation soviétique actuelle, on assiste souvent à la solidarité entre les travailleurs et leur propre administration, au détriment du reste de la population. Ainsi, la journée de grève des postiers du 15 juin 1990 a été organisée par le ministère des Communications lui-même (14). Quant au Ile Congrès des mineurs, il a été financé par le ministère de l'Industrie du charbon, qui a des représentants dans le comité organisateur. Cela soulève plusieurs problèmes quant aux intérêts des divers clans bureaucratiques qui soutiennent ces mouvements sociaux(15).

12) Inprecor n° 312 du 26 juin 1990 ; Rabotchi Vestnik n° 5, mai 1990.

13) Cela a, par exemple, été pointé par V. Golikov dans son rapport devant la Ve Conférence, les 29 et 30 septembre 1990. Natcha Gazeta n° 33, 2 octobre 1990.

14) Kazanski Rabotchi (Kazan) n° 2, juillet 1990.

15) Les gens proches du syndicat (officiel) de l'industrie charbonnière ont annoncé que le ministère favorisait la création d'un nouveau syndicat afin de diviser les travailleurs. Bien que cela soit sans doute en partie vrai, la plupart des délégués qui ont fondé le nouveau syndicat pensaient que toute tentative supplémentaire pour réformer l'ancienne structure était inutile.

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Les mineurs ont, bien sûr, avancé des revendications politiques importantes concernant la démocratisation de l'Etat. Mais une question fondamentale reste sans réponse : que faire de cette démocratie, une fois obtenue ? Les éléments les plus politisés (souvent très fortement influencés par les libéraux) ont tenté de défendre une orientation syndicale pour le mouvement ouvrier qui revendique la réforme de marché.

Le piège du marché

Des représentants du syndicat des comités de travailleurs du Kouzbass qui, sous la présidence de Viacheslav Golikov, a eu l'orientation pro-libérale la plus marquée, ont participé au travail de commission ChatalineYavlinski qui a élaboré le plan économique des 500 jours (16). Le syndicat du Kouzbass a été un fervent défenseur de Boris Eltsine et du Parlement russe, avec lequel il a conclu un accord de paix sociale, en échange de l'appui de cette assemblée à la création d'une "zone de joint ventures" dans le Kouzbass. Mais Golikov, dans son rapport devant la Ve Conférence du syndicat, fin septembre 1990, a été obligé de reconnaître les "déformations" qui apparaissaient déjà dans cette région à cause de l'expansion du secteur privé et des relations de marché. L'Appel aux travailleurs du Kouzbass, lancé par la Conférence, souligne : « Le programme de transition vers le marché et la création d'une zone de joint ventures dans le Kouzbass sont, en général, perçus positivement par les travailleurs de la région. Mais, dans le même temps, le tournant des entreprises vers la gestion privée et l'auto-financement a déjà provoqué des licenciements et la fermeture d'usines peu rentables. Avec la transition vers le marché, ce processus s'accentuera » Mais, au lieu de remettre en question cette réforme, le document demande seulement la création d"authentiques syndicats" pour défendre les travailleurs (17).

L'orientation libérale des dirigeants du Kouzbass repose, dans une large mesure, sur le fait qu'ils pensent que cette région est bien située pour profiter du marché. Le coût de l'extraction du charbon y est relativement bas, car l'industrie est nouvelle en comparaison d'autres régions et le charbon se trouve en surface, permettant souvent l'exploitation à ciel ouvert. Des contrats d'exportations ont déjà été signés avec le Japon. Certains économistes disent, cependant, que l'optimisme des travailleurs du Kouzbass sera de courte durée. La région se trouve à 6 000 kilomètres de la mer et les exportations bénéficient des faibles taux de fret soviétiques; si ces derniers augmentaient au niveau mondial, il faudrait dire adieu aux contrats avec l'étranger.

L'avenir est encore plus sombre pour les mineurs du Donbass. Leurs mines sont vieilles, profondes — et souvent pratiquement vides — et les coûts de production élevés. La transition vers le marché menace la région d'un chômage massif et de la mort de villages et de villes entiers.

Il n'est donc pas surprenant, qu'à l'extérieur du Kouzbass et du bassin de Petchora (qui a des contrats d'exportation avec la Suède transitant par les ports arctiques), le mouvement des mineurs soit plutôt réticent vis-à-vis du marché. Après la publication du plan en 500 jours de Chataline, qui prévoit la fin des subventions et la libération des prix, des dizaines d'associations de mineurs et d'entreprises ont envoyé des télégrammes de protestation au gouvernement.

Une délégation de mineurs de Yakoutougol s'est rendue à Moscou pour protester contre la volonté de démantèlement de l'administration centrale de l'industrie minière et contre la fin des subventions. Elle a expliqué que : « Les conditions naturelles et géographiques varient d'une mine à l'autre ; elles ne peuvent donc pas toutes être aussi rentables. Chez nous, le coût moyen du charbon varie de 1 à 18 roubles, mais, dans le Donbass, il oscille entre 40 et 120 roubles. Sans la redistribution centralisée des fonds, sans subventions, le Donbass ne survivra pas. Sans une gestion centralisée, toutes sortes de malheurs et de chocs menacent notre

Le comité organisateur du Ile Congrès des mineurs a ainsi décidé de refuser l'application du plan des 500 jours. L'un de ses membres, un mineur du Karaganda, a déclaré : « On se dispute dans les collectifs et dans le comité d'organisation à propos de la transition vers le marché. C'est intéressant que nous ayons nous-mêmes participé à l'élaboration de l'un des programmes-celui de Chataline. Mais nous hésitons. Pourquoi ? Avant tout, parce le coup le plus dur sera porté contre les industries d'extraction, et que nous voulions avoir un programme de transition vers le marché séparé pour notre branche. Bien sûr, une partie de la population comprend qu'il faudra accepter certains sacrifices, mais de nombreuses personnes disent aussi : "En quoi ai-je besoin de ce marché si cela ne va pas dans le sens de mes intérêts, si je perds des avantages sociaux et la sécurité de l'emploi ?" Nous sommes également inquiets parce que le programme de Chataline exigerait un pouvoir présidentiel fort. Or, voilà peu de temps, nous proclamions la démocratisation de la société et l'autogestion » (19). Le comité organisateur a demandé le maintien, durant la période de transition au moins, de l'administration centrale de l'industrie et des subventions (20).

Aller au-delà du syndicalisme

Lors du Ile congrès des mineurs, fin octobre 1990, les délégués ont été déçus du rapport sur la transition vers le marché effectué par le ministre de l'industrie du charbon, bien que ce dernier leur ait assuré qu'il n'y aurait pas de licenciements en 1991, affirmant : « Si un seul mineur est licencié, vous n'aurez pas à venir vous plaindre auprès de moi, car j'aurai démissionné. » La discussion a clairement montré que bien que de nombreux travailleurs aient peur du marché, ils rejettent totalement l'ancien système. Mais, le ministre n'a offert aucune perspective nouvelle, évoquant seulement la nécessité de demander des subventions supplémentaires au gouvernement. Les délégués ont répondu en décidant de créer leur propre commission d'experts pour développer un plan pour l'industrie.

Cette décision représentait une reconnaissance implicite des limites de l'approche strictement syndicale que défendaient certains des délégués du Kouzbass. Pour eux, la tâche principale du congrès était la création d'un syndicat dont la fonction première serait d'obtenir des augmentations salariales. Mais la plupart des délégués semblait se rendre compte que le nouveau syndicat ne pourrait pas abandonner les tâches de gestion et de restructuration de leur industrie à d'autres. *

Janvier 1991

16) Komsomolskaya Pravda, 29 septembre 1990 ; Inprecor n° 315 du 28 septembre 1990.

17) Natcha Gazeta n° 33, 2 octobre 1990.

18) Rabotchaya Tribuna, 25 septembre 1990.

19) Komsomolskaya Pravda, 4 octobre 1990.

20) Rabotchaya Tribuna, 21 octobre 1990.

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