barbarie capitaliste l'offensive économique impérialiste entamée dans les années 70, surtout depuis mouvement est habilement dissimulée à la conscience de la population des pays impérialistes. Un coin du voile a été soulevé grâce à l'excellent livre de Susan
George (Jusqu'au cou, La Découverte, 1989), mais celui-ci ne présentait qu'une petite partie de ce qui se passe réellement. Peter Drew tente ici de dresser un
La nouvelle
Il est difficile de rendre compte avec précision de l'ensemble des effets de
l'avènement du "reaganisme" aux Etats-Unis, tant la profondeur de ce tableau du stade actuel de développement du capitalisme. Peter DREW *
LA PRINCIPALE tendance est le ralentissement progressif de la croissance du Produit intérieur brut par habitant (PIB/t) au cours des trois dernières décennies. Il est, en effet, passé de 2,6 % par an en 1960-70 à 1,6 % en 1970-80, puis à 1,3 % en 1980-87 (période la plus récente pour laquelle on dispose de données). Sur les trente dernières années, la croissance du PIB/t de l'économie capitaliste mondiale a ainsi été réduite de moitié (voir tableau en page 25).
Cette tendance est cependant très différenciée : ainsi, en Asie, la croissance du PIB/t ne s'est pas ralentie, mais a, au contraire, augmenté. Le taux de croissance annuel du PIB/t des pays impérialistes a ralenti, passant de 3,6% en 1960-70 à 2,3 % en 1970-80 et 2,1 % en 1980-87. Mais le phénomène le plus frappant est que, depuis 1980, le taux de croissance du PIB/t en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine est négatif. Le PIB/t, fournissant une indication globale quant à l'évolution des conditions de vie, la baisse constatée dans ces trois régions signifie qu'un processus de paupérisation absolue s'est mis en place (1). Ces taux de croissance négatifs ont été de - 1 % par an pour l'Amérique latine et les Caraibes, de - 2,2 % pour l'Afrique, et de - 2,7 % pour le Moyen-Orient pour la période 1980-1985. Ceci correspond, sur l'ensemble de cette période, à une baisse absolue du PIB/t de 14% en Afrique, de 10% au
Moyen-Orient, et de 7 % pour l'Amérique latine et les Caraibes.
Jusqu'à la fin des années 60, toutes les zones du monde progressaient, même si c'était de manière inégale. Dans la période s'étendant des années 50 au début des années 70, le capital pouvait donc légitimement prétendre qu'il réussissait à développer l'ensemble de l'économie capitaliste mondiale — même s'il était par ailleurs difficile d'accepter les conséquences de ce type particulier de "développement". A partir des années 70, cela n'est plus vrai.
Le tiers monde en panne de développement
Des continents entiers ne se développent tout simplement plus. L'économie capitaliste mondiale a cessé de fonctionner comme un tout organique, elle s'est fractionnée en deux ensembles : les pays industrialisés et l'Asie continuent à connaître une croissance du produit par habitant, tandis que l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Amérique latine enregistrent, pour leur part une baisse. Les deux premiers groupes — pays de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) et d'Asie — tendent d'ailleurs à constituer un ensemble unifié, puisque la croissance rapide d'un petit nombre de nouveaux pays industriels (NPI) d'Asie — Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong — résulte d'un afflux colossal de capitaux en provenance des pays impérialistes, qui a pu représenter plus de 50% de leur investissement total. Une telle méthode de croissance reste hors de portée de l'immense majorité de la population mondiale car l'impérialisme ne pourrait disposer des sommes nécessaires : ce n'est donc pas par hasard si tous les NPI sont de petits pays.
La tendance au déclin qui s'est amorcée dans de vastes régions du monde est nette. Il faut souligner qu'il s'agit là d'un processus cumulatif, et pas seulement cyclique, car le cercle de la paupérisation ne cesse de s'étendre : une fois frappée, une région ne peut plus reprendre le dessus.
Le premier continent à avoir enregistré une baisse du PIB/t, et donc une paupérisation absolue, a été l'Afrique. La croissance du PIB/t a cessé en 1974, stagné jusqu'en 1977, et décliné ensuite. En 1987, le PIB/t africain avait baissé de 15 % et était revenu au niveau de 1969 : le continent africain a donc été ramené en arrière de presque deux décennies, en terme de développement économique. La croissance du revenu par habitant au Moyen-Orient a cessé en 1977, et il recule depuis. En 1985, il avait connu un recul de 10 %, revenant à son niveau de 1971 ; une décennie et demie de développement économique ayant été ainsi perdue. Le PIB/t en Amérique latine a atteint un sommet en 1980, puis a baissé de 10 %. La reprise ultérieure a permis de rattraper 4 points, avant la nouvelle vague des programmes d'austérité. Cela donne, en 1987, un PIB/t inférieur de 6 % à celui de 1980, et équivalent à celui de 1977, soit une décennie de développement perdue.
La fin des investissements
Pour mieux évaluer l'impact de telles évolutions, nous allons examiner les tendances du développement en termes absolus. Cela soulève plusieurs problèmes, en raison des dévaluations ou des réévaluations monétaires, ainsi que des distorsions introduites par les structures de prix relatifs de chaque pays. A quelques exceptions près, tous les calculs donnent cependant des résultats convergents et ne laissent donc planer aucun doute sur les processus à l'œuvre.
Les études les plus sérieuses sur les positions économiques relatives s'appuient sur des données en parité de pouvoir d'achat (PPA) prenant en compte les différences de prix relatifs. On ne dispose malheureusement pas de telles données pour l'Afrique et le Moyen-Orient durant une longue période. Cependant, l'économiste Angus Maddison a construit des
* Cet article est une traduction condensée de l'article de Peter Drew "The latest stage in world capitalist development", *evier-mars 1990. Traduction et mise en tion, n° 6, forme de Michel Champfleury.
1) Voir Inprecor n° 313 et 316 des 13 juillet et 12 octobre 1990.
données agrégées portant sur plusieurs pays de l'OCDE, POPULATION d'Asie, d'Amérique latine et, à titre de Pays de l'OCDE comparaison, sur
Croissance du PPT l'Union soviétique supérieure à celle de l'OCDE (URSS). Ces chiffres concernent 32 pays Croissance du PPT inférieure représentent à l'OCDE mais non négative 85 % du PIB mondial Croissance du PPT négative et 76 % de la popula-
Total des pays tion mondiale. capitalistes + Chine
Commençons par examiner les écarts absolus de PIB/t. En
Population fin de période, en millions. Amérique latine, le
PPT : PIB par tête PIB/t moyen représentait 41,8 % de • Sources : FMI, Banque Mondiale celui des pays de l'OCDE en 1900, 44,9 % en 1913, 44,7 % en 1929, 45,3 % en 1950, mais 35,1 % en 1973 et 29,7% en 1987. En d'autres termes, alors que l'Amérique latine réussissait à combler son retard vis-à-vis des pays de l'OCDE entre 1900 et 1913, maintenait ou améliorait légèrement sa position relative entre 1913 et 1950, le continent a commencé à reculer de plus en plus à partir de 1950. Le PIB moyen par habitant en Asie représentait 26,7 % de celui des pays de l'OCDE en 1900, 24,2 % en 1913, 14,2 % en 1950, 13,5 % en 1973, et 19,1 % en 1987. La position relative de l'Asie par rapport à l'OCDE s'est donc progressivement détériorée entre 1900 et 1950 avec, y compris, une baisse absolue importante entre 1930 et 1940 ; elle a stagné ou baissé entre 1950 et 1973, puis s'est améliorée à partir de 1973. Cette amélioration laisse cependant l'Asie plus loin derrière les pays industrialisés en 1987 qu'en 1900-1929 : en 1900, le PIB/t moyen des principaux pays d'Asie représentait un quart de celui des pays de l'OCDE ; en 1987, il n'en représente plus qu'un cinquième. Si le rattrapage récent de l'Asie est substantiel, il n'a donc pas permis de regagner le terrain perdu depuis le début du siècle.
Le fait qu'il ne s'agisse pas d'un mouvement cyclique mais bien d'un processus cumulatif se trouve confirmé par l'examen de l'investissement, car ce dernier est le moteur de la croissance. Il n'est pas possible pour un pays, ou pour un continent, de se développer, ou de se redresser, sans un niveau élevé d'investissement. Or, les taux d'investissement exprimés en pourcentage du PIB font apparaître un effondrement encore plus marqué que celui du PIB/t dans le cas de l'Afrique et de l'Amérique latine. La formation brute de capital fixe (FBCF) est tombée en Afrique de 31 % du PIB en 1977, à 19 % en 1987. En Amérique la= Inprecor n° 324 du 15 au 28 février 1991
Croissance du Produit intérieur brut par habitant
1967-70 1970-80 662 717 530 604 979 1192 60 189 2231 2702 tine, cette proportion est passée de 25 % du PIB en 1974, à 18 % en 1987. Les données concernant le Moyen-Orient montrent une baisse de 31 % en 1983 à 26 % en 1985, et les données par pays indiquent qu'après 1985 la chute a été encore plus marquée. La proportion du PIB consacrée par les pays d'Asie à la FBCF était, au début des années 60, la plus basse de tous les continents. Par la suite, le taux d'investissement a vivement augmenté au cours des années 70, atteignant 28 % en 1981, et encore 25 % en 1986.
L'écart se creuse entre riches et pauvres
Si l'on considère maintenant les pays, et non plus les continents, trois tendances apparaissent:
• L'inégalité économique internationale a atteint, à la fin des années 80, son point le plus élevé dans l'histoire de l'hu-
• Le nombre de pays conservant leur position par rapport aux pays industrialisés, en termes de PIB/t, s'est réduit des trois quarts au cours des années 80.
• Le nombre de pays connaissant un recul absolu de leur PIB par tête a quadruplé depuis les années 60, et la population concernée est passée de 60 à 774 millions depuis les années 60, soit plus du double de celle de l'Europe de l'Ouest.
En ce qui concerne le développement à long terme de l'inégalité économique, l'étude de Maddison fait autorité car elle s'appuie sur les meilleures données. Sa conclusion est la suivante: « Le niveau moyen du PIBIt dans l'OCDE représentait à peu près cinq fois celui de l'Asie et trois fois celui de l'Amérique latine en 1900, mais ces disparités se sont creusées depuis. En 1987, l'écart entre le pays le plus pauvre et le pays le plus riche allait de l à 36 ; en 1900 la différence était beau1980-87 coup plus réduite : de 1à8.» 743 La situation des pays connaissant une pauvreté extrême, 167 pour lesquels n'existent pas de données 1492 suivies sur une telle 774 période, est encore plus déplorable. Examinant la période la 3176 plus récente, les Nations-Unies, dans leur rapport de 1989, concluaient : « L'écart entre ceux-ci [les pays les plus pauvres, ndlr] et les pays les plus riches est en train de se creuser. Le revenu moyen par tête des pays industrialisés représente environ cinquante fois celui des pays les moins dé-
Des études de la Banque mondiale, menées sur la période d'après-guerre, montrent qu'en 1967 le rapport du PIB/t du pays le plus riche (les Etats-Unis) au pays le plus pauvre (le Rwanda) était de 82 à 1. En 1987, ce même rapport, cette fois entre Etats-Unis et Ethiopie, est de
Pour les années 1960-1970, 13 pays, regroupant 60 millions de personnes, soit 2,7 % de la population des économies capitalistes, ont connu un recul du PIB/t. Pour 1970-1980, ce nombre est passé à 26 pays, totalisant 189 millions de personnes, représentant 7 % de la population des pays capitalistes. Pour 1980-1987, leur nombre s'est élevé à 59, avec une population totale de 774 millions de personnes, soit 24,4 % de la population des pays capitalistes. A l'intérieur de celle-ci, le nombre de ceux qui souffrent d'un recul du niveau de vie a augmenté, passant d'une personne sur 37 à une sur 4 (voir tableau ci-dessus ).
Quant aux pays progressant autant que les pays industrialisés, leur nombre s'élevait à 24 en 1967-70 et à 35 en 1970-80, pour retomber à 14 en 1980-1987. La population concernée a baissé encore plus nettement, passant de 604 millions en 1970-1980 à 167 millions en 1980-87. Bref, les NPI, qui rattrapent effectivement les pays industrialisés, ne reflètent pas une tendance généralisée mais apparaissent comme autant d'exceptions à la règle. A part ces "miracles" économiques d'Asie du Sud-Est, le nombre d'Etats améliorant leur position économique relative a brutalement chuté et regroupe, pour l'essentiel, des pays recevant une aide étrangère massive (Egypte), se remettant