Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

L'affaire Gladio

· Inprecor n° 324, 15 février 1991 · p. 26-27 · 1 766 mots

Italie Paix et armements

d'une catastrophe économique (Somalie) ou disposant de petites économies extrêmement spécialisées (Bahamas, Barbades, Seychelles, Oman, etc.).

Barbarie capitaliste

L'ensemble de ces données nous permet de synthétiser la situation de l'économie mondiale capitaliste depuis le début des années 80 quant aux conditions de vie de la population des pays capitalistes. Leur trait principal est la croissance rapide de la proportion de ceux pour lesquels se creuse l'écart avec les conditions de vie des pays impérialistes, ou qui connaissent un recul net de leur PIB/t. Ces deux catégories réunies sont passées de 47 % de la population du monde capitaliste en 1967-1970 à 71 % en 1980-1987.

La logique de la phase actuelle du développement capitaliste est donc claire : loin d'ouvrir une nouvelle période de libéralisation et de progrès, le capitalisme a développé ses tendances les plus barbares depuis la période 1930-1940. Il a cessé de faire progresser l'économie mondiale comme un ensemble relativement unifié et entrepris un assaut sans précédent en direction de l'Afrique, de l'Amérique latine et du Moyen-Orient, s'accompagnant d'une vague croissante de paupérisation relative et, pour la première fois depuis 1945, d'une extension considérable de la paupérisation absolue.

Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité que l'idée selon laquelle nous serions en train d'assister à une nouvelle expansion du capitalisme libéral. Ce qui se passe c'est, au contraire, la vague d'attaques impérialistes et de paupérisation la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. Après avoir déferlé sur trois continents, le capital se tourne maintenant vers l'Europe de l'Est. Ce qui se développe n'a rien de commun avec un quelconque "libéralisme" : il s'agit plutôt d'une nouvelle barbarie. *

Février 1990

L'affaire Gladio

Depuis l'automne 1990, la vie politique italienne est dominée par les révélations sur certaines aspects parmi les plus obscurs et suspects des coulisses du pouvoir, par ce que les médias ont désormais appelé l"affaire Cladio". Enzo TRAVERSO *

UNE ENQUETE a été ouverte. Un document officiel, envoyé le 19 octobre 1990, au Parlement par le chef du gouvernement, Giulio Andreotti, révèle l'existence d'une structure clandestine (secrète, mais non pas illégale) dont le nom, Gladio (glaive), évoque un des symboles de la République de Salo (le régime dirigé par Mussolini dans les régions du nord de la péninsule italienne occupées par les nazis, entre 1943 et 1945).

Il s'agit d'un "réseau occulte de résistance" créé, pendant les années de la guerre froide, afin de faire face à une éventuelle attaque des troupes du Pacte de Varsovie. Cette organisation, qui avait pour but d'intervenir en cas d'occupation ennemie, était préparée à récolter des informations, développer la propagande anti-communiste, organiser des actions de sabotage et de guérilla. Fondée en 1951, elle a été placée sous le contrôle des services secrets en 1956, et restructurée en 1980. Elle disposait, par ailleurs, d'un équipement militaire considérable.

En réalité, le document présenté au Parlement par le chef du gouvernement ne dit presque rien de nouveau et ne fait que confirmer ce que l'on savait ou l'on soupçonnait déjà, y compris dans l'opinion publique. Gladio n'est qu'un frag ment, "nettoyé", pour être plus ou moins présentable, d'une structure beaucoup plus vaste, articulée et compromettante, liée aux appareils de l'Etat, qui a été une composante active et importante de la vie politique italienne pendant les 35 ou 40 dernières années.

La nouveauté réside ailleurs : c'est la première fois qu'un représentant du gouvernement, et notamment le chef du cabi-

ITALIE net, admet ce qui, pendant très longtemps, avait été nié avec obstination. Il faudrait dire plus précisément qu'il s'agit de la deuxième fois : déjà au mois d'août 1990, Andreotti avait fait référence à ce réseau, devant le Parlement , en affirmant cependant qu'il aurait été dissout en 1972, alors que, selon toutes les informations maintenant disponibles, Gladio a survécu jusqu'à novembre 1990 et serait aujourd'hui suspendu en attendant des jours meilleurs. Le 7 janvier 1991, la presse italienne a publié une liste détaillée de 577 personnes ayant appartenu à cette organisation.

Les liaisons dangereuses

Pendant les années 70, l'idée qu'il existait un lien entre les massacres (les bombes à la Banque de l'agriculture à Milan en 1969 ; lors d'un meeting antifasciste à Brescia en 1974 ; et dans les trains, à plusieurs reprises), les fascistes et l'Etat était assez répandue, surtout dans les grandes villes du Nord. Plus tard, la naissance de groupes armés de gauche, comme les Brigades rouges, a été utilisée pour imposer la vision du terrorisme qui serait une nébuleuse indistincte et sans coloration précise. Ensuite, le recul politique et culturel de ces dernières années a éteint la mémoire d'une période de l'histoire italienne où la méfiance vis-à-vis de l'Etat paraissait tout à fait légitime.

La gravité des déclarations d'Andreotti, reconnaissant l'existence d'une telle structure, ne réside pas seulement dans le caractère inconstitutionnel de l'organisation apparemment innocente qu'il a décrit. Si l'on considère les circonstances de ses révélations, l'organisme devant lequel elles ont été faites (la commission parlementaire enquêtant sur les massacres cités plus haut), ainsi que la barrière de se-

* Cet article a été rédigé à partir d'un dossier paru dans Bandiera Rossa.

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crets d'Etat, de protections et de dépistages dont l'organisation a bénéficié jusqu'à présent, ce que le chef du gouvernement a écrit apparaît comme une confirmation officielle et publique.

Or, la thèse de la nature défensive de Gladio (contre l'éventualité d'une invasion ennemie) n'est absolument pas crédible. Peut-on croire que, en dépit de ses réseaux d'information, l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) craignait une invasion soviétique dans un territoire que les accords de Yalta avaient attribué à l'Occident, et cela en 1951, en 1956, en 1972 et en 1980? En réalité, cette structure clandestine a été créée pour empêcher l'entrée au gouvernement du Parti communiste italien (PCI), qui s'appuyait sur le plus important syndicat italien et tirait sa force d'une phase de luttes massives et radicales. C'est ce que reconnaît le directeur du principal quotidien italien, Eugenio Scalfari : « Il apparaît désormais avec une clarté dramatique ce que nous répétions depuis longtemps, à savoir que les différents projets appelés Solo, Gladio et Sigma ne sont qu'un seul et même ensemble de structures militaires et paramilitaires, extérieures aux institu-tions publiques de sécurité et visant à empêcher et, si nécessaire, à réprimer l'accès au pouvoir du Parti communiste italien » (La Repubblica du 16 novembre 1990).

On voit aussi, avec la même clarté dramatique, que les massacres, les gens déchiquetés dans les trains, le terrorisme contre le mouvement ouvrier, les espions et les néo-nazis ont été des options encouragées par le régime de la démocratie-chrétienne, dans l'après-guerre, afin de défendre les intérêts de classe du système qu'elle représente.

La toile d'araignée

Depuis des années, toutes les enquêtes parlementaires sur les massacres, les tentatives de coups d'Etat et les complots de la Loge P2 (loge maçonnique anti-communiste, infiltrée en profondeur dans l'appareil d'Etat) sont dévoyées ou paralysées par l'intervention d'une organisation clandestine — qui a changé mais dépend toujours du même pouvoir - située à michemin entre l'OTAN et les services secrets. Là se cachent les structures illégales, militaires et paramilitaires, mentionnées par Scalfari. Déjà en 1974, enquêtant sur les activités d'une organisation d'extrême droite, la Rosa dei Venti (Rose des vents), le juge de Padoue, Giovanni Tamburino avait découvert que cette dernière était liée à une structure clandestine des services secrets. L'un de ses responsables, l'assassin Gianfranco Bertoli, exécuteur du massacre de la rue Fatebenefratelli, à Milan, figure aujourd'hui dans la liste des membres de Gladio. Il est inutile de préciser que l'enquête fut soustraite au juge de Padoue et transférée à Rome, où elle n'avança plus d'un pouce. On pourrait citer plusieurs autres exemples de ce genre.

Un autre élément mérite d'être précisé. Dans certains milieux de gauche, et notamment autour du journal Il Manifesto, l'affaire Gladio a été interprétée comme la preuve de la « souveraineté limitée » de l'Etat italien et de sa dépendance à l'égard des Etats-Unis. Il s'agit d'un lieu commun totalement faux. C'est vrai que le document d'Andreotti parle d'un « organisme militaire, institué dans le cadre de l'OTAN » et il est bien connu que ce dernier a élaboré plusieurs plans d'intervention contre le "danger communiste". On sait, par exemple, que les membres de certains groupes terroristes d'extrême droite, responsables de ladite "stratégie de la tension" durant les années 70, ont été recrutés par les services secrets et formés dans la base de l'OTAN de Capo Marrangiu. Mais il ne s'agit que d'éléments secondaires.

Si l'on pense aux temps et aux formes de l'activité des services secrets, aux intérêts qu'ils ont défendus et couverts et aux décisions politiques qui déterminent les changements au sein de la hiérarchie militaire, alors il devient absolument évident

ITALIE que l'affaire Gladio est surtout une affaire nationale. Le cadre international dans lequel elle se situe s'explique par ses ramifications et ses répercussions, mais n'en constitue pas l'origine. Les Etats-Unis et l'OTAN peuvent avoir collaboré, mais toutes les décisions opérationnelles concernant Gladio ont été prises au niveau national.

Giadio contre la gauche

En conclusion, comment expliquer l'existence d'une telle structure clandestine ?

Dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, le développement économique, le changement du rapport de forces entre les classes sociales, la montée des syndicats et des mouvements de gauche dans les pays capitalistes avancés ont produit des processus de démocratisation qui ont remplacé les dictatures de l'entre-deux-guerres. Mais il y a eu aussi le fascisme dans l'Etat espagnol et au Portugal jusqu'aux années 70, la Grèce des colonels, et l'Italie de Gladio, avec ses massacres et ses coups d'Etat avortés.

Dans ce dernier pays, le secteur principal des classes dominantes a choisi d'utiliser la "stratégie de la tension", de se servir de la provocation et de la menace, sans modifier le cadre institutionnel démocratique, et en utilisant avec modération les appareils répressifs de l'Etat. Il aurait semblé plus "convenable" d'attendre que les syndicats et le PCI parviennent à contrôler l'élan anticapitaliste de la classe ouvrière et des autres mouvements sociaux, mais si cette dynamique se révélait incontrôlable par les directions réformistes ? Alors il aurait fallu envisager d'autres possibilités. Un coup d'Etat, un affrontement généralisé avec les appareils de répression ne pouvait pas être exclu a priori.

La leçon de l'affaire Gladio est claire et remet en cause toute la politique suivie par la gauche italienne officielle depuis la fin de la guerre : si l'on veut bâtir une société qui ne soit plus dominée par le profit et où il n'y ait plus de division entre exploiteurs et exploités, alors il faut forcément s'affronter aux appareils répressifs

Décembre 1990 = 27

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