L' ENTREPRISE Videoton est l'un des fleurons de l'industrie hongroise et, à ce titre, elle est exposée à des projets de restructuration et de ventes à l'étranger. Cette entreprise couvre trois secteurs de production : l'électronique domestique, l'informatique et la radio-technique militaire. Depuis 1968, elle produit des téléviseurs couleurs, et des ordinateurs depuis 1970, sous licence française (Bull). Parmi les pays de l'Est, la Hongrie s'est spécialisée dans le "piratage" des modèles informatiques et Videoton bénéficie d'une bonne expérience dans le domaine. La production est exportée à 80 % et, jusqu'en 1990, 80 % de ces exportations allaient vers les pays du Comecon.
Restructurations et découverte du chômage
La crise a commencé au milieu des années 80, quand est apparu le retard technologique de la firme : ses performances ont pris du retard en termes de productivité, notamment en raison d'un niveau de qualification qui ne progressait plus assez rapidement. Face à ces difficultés, le groupe s'est peu à peu transformé en un holding chapeautant 22 sociétés, et la participation du capital étranger a progressivement augmenté de 25 à 49 %. Il s'agissait de favoriser le développement des accords de coopération qui existaient déjà avec des groupes comme Thomson, Alcatel, Bull, Akaï ou Philips. Plus récemment, la réduction des exportations vers l'Union soviétique, qui constitue un des axes de la politique économique du gouvernement, accentue les difficultés de l'entreprise, de même que la réduction des crédits et la montée des taux d'intérêt.
Depuis deux ou trois ans, Videoton est donc en permanence confronté à des perspectives de restructuration. Rien qu'en 1990, les effectifs ont été réduits de 17 000 à 15000 emplois. Seul un petit syndicat, récemment créé, et lié à la Ligue démocratique des syndicats indépendants s'est réellement opposé à ce projet ; le syndicat officiel, majoritaire, s'est tenu à l'écart de la grève qui a éclaté le 21 septembre 1990. A l'issue du mouvement, le gouvernement a obtenu la démission = Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991 d'une bonne partie de la direction, et a mis en place un Commissaire du gouvernement. En novembre 1990, le plan de l'ancienne direction a finalement été retenu : 170 personnes partent en pré-retraite, et 900 personnes doivent être licen-
Men échange d'une prime d'environ 120 000 forints (moins de 10 000 francs, mais 15 mois de sa-
Le débat auquel nous avons pu assister — entre le directeur du personnel, rescapé de l'ancienne équipe et le dirigeant local du syndicat — met en lumière les paradoxes de la situation. Le syndicaliste se vantait de son esprit de responsabilité, qui l'a conduit à ne pas faire grève, alors que celle-ci était animée par un syndicat lié à l'opposition de droite favorable à une privatisation à marche forcée. A ce premier chassé-croisé, a fait écho la réponse du directeur du personnel, qui reprochait au syndicaliste de ne pas avoir aidé la direction à désigner les travailleurs dont il aurait fallu se séparer et d'avoir fait passer la solution d'une liste ouverte. En effet, finalement 1 700 travailleurs ont profité du petit pécule de départ, et pas forcément, proteste le directeur du perfallu. Ce petit dialogue, entre deux compères bureaucrates d'hier, montre à quel point appareils, points de repère et stratégies individuelles de carrière ont éclaté depuis que le PSOH a perdu le pouvoir.
La grande innovation, c'est donc, malheureusement, la découverte du chômage. Dans le district de Székesfehérvar, où est située la principale usine de Videoton, le nombre de chômeurs est passé de 172 début 1990, à 1 860 début 1991, soit un taux de chômage local de 2,6 %. Les bénéficiaires d'allocations-chômage sont passés dans le même temps de 47 à 719. La région a d'ailleurs été décrétée "zone critique" et pourra bénéficier à ce titre de l'aide gouvernementale.
L'entreprise a été placée sous expertise, et l'audit confié à la société anglaise James Capel, qui doit proposer un plan de restructuration, en février ou mars. Il proposerait de ne garder que 5 à 6 000 travailleurs (sur 15 000 aujourd'hui !), de créer une société de commercialisation et plusieurs petites entreprises, après quoi il serait possible d'intéresser le capital étranger au noyau dur de l'entreprise. Ce type de projet correspond tout à fait à la dynamique aujourd'hui à l'œuvre en Hongrie. Dans les entreprises les plus performantes, on cherche à séparer le bon grain de l'ivraie et à extraire de chacun des groupes le noyau compétitif qui peut intéresser les capitaux occidentaux. Dans le cas de Videoton, par exemple, le groupe français Bull s'intéresse au département informatique, non pas en tant que tel, mais surtout parce que Videoton dispose en URSS d'un réseau de commercialisation employant 450 personnes. Videoton servirait donc surtout de relais commercial, et le développement d'une production spécifique ne constituerait pas l'objectif principal de cette forme d'association. Du coup, le groupe risque de rester cantonné à la fabrication en sous-traitance d'imprimantes ou de terminaux pour des groupes américains (et même japonais) !
Reconversion à quoi ? Dans l'immédiat, il faut au contraire prévoir une montée du chômage, et une désarticulation accrue de l'appareil productif hongrois. Or, il s'agit, avec des groupes comme Tungsram, Ikarus ou Videoton, de l'une des industries les plus performantes des pays de l'Est. Enfin, dans un tel contexte, le sentiment dominant est évidemment l'angoisse de l'avenir. Le personnel de Videoton est à 60 % féminin. Il compte 35 % d'ouvriers non qualifiés, 30 % d'ouvriers qualifiés, 10 % de techniciens diplômés d'université et 18 % d'employés de niveau secondaire, le reste, soit 7 % environ, correspondant aux cadres de direction. Des coupes sombres sont annoncées parmi les travailleurs de Videoton. On parle de reconversion pour ceux qui ne perdront pas leur emploi, mais comme l'exprime un autre syndicaliste, par une formule qui résume bien le désarroi des travailleurs hongrois : « Reconversion à quoi? » *
Maxime DURAND Janvier 1991