semaine de grève ; un quart des mines de charbon du pays sont paralysées (les deux tiers dans le Kouzbass en Sibérie et dans le Donbass en Ukraine). Ignorant les appels à reprendre le travail du Premier ministre Pavlov, les mineurs — qui résolution ordonnant la "suspension" de la grève, qui pourrait, y compris, être mouvement. C'est d'ailleurs pour exprimer son soutien aux mineurs, et bien sûr demandent la destitution du rival de Gorbatchev. Cette mobilisation, interdite par le gouvernement central, a cependant rassemblé près de 100 000 personnes..
Momir Bulatovic [le président du Monténégro], tout le monde est sûr que son objectif final est de dominer. Il doit aussi porter le poids mort de l'idéologie communiste, rejetée par quatre des six républiques. Milosevic perd des points lors des négociations, et c'est sûr qu'il va bientôt tout faire pour qu'elles s'arrêtent. Bien que cela semble être une aventure dangereuse, voire sans espoir, Milosevic essayera de changer de moyens.
Les rêves pan-serbes
» Le lien entre le Parti socialiste de Serbie (PSS, nouveau nom de la formation de Milosevic) et la Ligue des communistes-Mouvement pour la Yougoslavie est évident. La LC-MY repose sur l'armée dont Milosevic demande de plus en plus l'aide — bien que cela mine sa position en tant que dirigeant national serbe. La LC-MY, quant à elle ne peut compter nulle part sur une victoire électorale, pas même en Serbie. Ce parti et ses dirigeants n'ont sans doute aucune illusion à cet égard, mais cela ne les empêche pas d'agir de plus en plus agressivement et avec des ambitions affichées. Leur seule chance est que l'armée prenne le pouvoir, après quoi la LC-MY prendrait la place occupée avant par la LCY.
» Ce projet de retour du pouvoir communiste est, bien sûr, sans espoir. La conduite de la Serbie durant les négociations suggère cependant qu'elle compte sur cette option. Le fait qu'elle ne les prenne pas au sérieux prouve qu'elle se repose sur le pouvoir de l'armée. Dans sa tentative pour renouveler la Yougoslavie socialiste, l'armée parviendrait à ce que tous les Serbes vivent dans le même Etat, ce que dit vouloir Milosevic. Cependant, un coup d'Etat militaire signifierait la fin de Milosevic, de l'idéologie socialiste, de la Yougoslavie et du rêve d'un Etat pan-serbe. » *
10 mars 1991
Gorbatchev dans son labyrinthe
Des dizaines de milliers de mineurs soviétiques entament leur quatrième disent aujourd'hui poursuivre leur mouvement de l'été 1989 — annoncent qu'ils ne cesseront la lutte qu'une fois leurs revendications économiques et politiques (démission de Gorbatchev, notamment) acceptées.
La production de charbon a chuté de 60 à 65 % en mars, ce qui affecte gravement l'industrie métallurgique. Le Soviet suprême vient de voter une appliquée par la force. L'équipe d'Eltsine s'intéresse de très près à ce à Eltsine, que le mouvement Russie démocratique avait appelé à une manifestation à Moscou, le 28 mars, jour de l'ouverture de la session extraordinaire du Parlement de Russie convoquée par les conservateurs qui
David SEPPO
LORS du référendum du
17 mars 1991, il était demandé aux cisoviétitoyens ques s'ils « considéraient nécessaire le maintien de l'Union des républiques socialistes soviétiques en tant que fédération renouvelée de républiques souveraines égales, où les droits de l'homme et les libertés de toutes les nationalités seraient pleinement garantis ». Au fur et à mesure, ce plébiscite a pris la forme d'une lutte entre Gorbatchev et Eltsine, dont la vieille rivalité a atteint une intensité sans précédent.
Le 19 février, à la télévision nationale, Eltsine a, pour la première fois, demandé la démission de Gorbatchev :
« Comme les faits lendent à le prouver, le centre ne permettra pas aux républiques d'aller vers l'indépendance (...). Gorbatchev lutte pour le pouvoir personnel absolu. Il conduit le pays à la dictature, la baptisant poliment "gouvernement présidentiel". Je prends mes distances vis-àvis de cette position et de la politique du président et je demande sa démission immédiate. J'ai confiance dans la Russie et je vous appelle, chers citoyens de Russie, à croire en notre Russie. J'ai fait mon choix et je ne m'en écarterai pas. » (1)
A Minsk, le 27 février 1991, Gorbatchev a accusé les "démocrates" — citant nominalement Eltsine et Gavril Popov, le maire libéral de Moscou — d'essayer de détruire l'union et de restaurer le capitalisme par des tactiques "néo-bolcheviques" et extra-parlementaires (2). Quelques jours plus tard, dans un discours relativement plus conciliateur, il a appelé de ses vœux un accord national "centriste" autour du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), en tant que force d'intégration, et de sa conception d'un "socialisme renouvelé". D'après lui, un tel compromis devrait convenir à tous les radicaux raisonnables, mais pas aux "aventuristes" (3).
Les efforts d'Eltsine pour saboter le plan de traité de l'Union de Gorbatchev, en signant des traités bilatéraux entre la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan (les quatres républiques les plus peuplées et majoritairement habitées par des Slaves), ont été freinés quand les représentants des parlements de huit républiques (les sept autres qui n'ont pas voté
1) Komsomolskaya pravda, 22 février 1991.
2) Troud, 1erfévrier 1991.
3) Troud, 2 mars 1991.
sont les Pays baltes, les républiques de Transcaucasie et la Moldavie), tout comme ceux de dix-huit des anciennes républiques autonomes qui ont proclamé leur souveraineté, ont donné leur accord de principe à un nouveau projet de traité de l'Union (4).
Le 9 mars, dans un discours enflammé, Eltsine a déclaré que Gorbatchev mentait en prétendant que la Russie était prête à signer le traité (alors que Rouslan Krasboulatov, vice-président et proche d'Eltsine, avait déjà paraphé le projet) et il a demandé aux militants démocrates d'imiter les mineurs en grève et de « déclarer la guerre à la direction du pays qui nous mène dans un bourbier et qui agit de moins en moins démocratiquement » (5). Des rassemblements de masse, organisés par Russie démocratique, un regroupement large de libéraux, à Moscou, Léningrad et dans certaines autres villes, ont soutenu Eltsine et le vote pour le "non" lors du référendum. Les partisans d'Eltsine au Parlement russe ont réussi à ajouter une question au référendum sur l'élection au suffrage direct du président de la Russie (actuellement, le président de l'Union est élu par le Congrès des députés du peuple ; Eltsine est le président du Soviet suprême de la Russie).
Le duel Eltsine-Gorbatchev
Eltsine, contrairement à Gorbatchev, a une grande chance de remporter des élections directes; son pouvoir en Russie et sa légitimité vis-à-vis de Gorbatchev en sortiraient significativement renforcés.
Qu'y a-t-il derrière ce conflit ? D'un côté, bien sûr, on trouve les rivalités personnelles. Tant Eltsine que Gorbatchev veulent renforcer les assises respectives de leur pouvoir : le premier comme président de Rus-sie, le second en tant que président de l'Union ; or, l'un ne pourra l'emporter qu'au détriment de l'autre. L'un des rares éléments constants du comportement public de ces deux hommes a été leur volonté de maintenir et d'accroître leur pouvoir personnel.
Mais, derrière les rivalités personnelles, on trouve différentes forces sociales, intérêts et programmes.
Durant l'été 1990, après avoir habilement vaincu la fronde conservatrice qui s'était manifestée lors du 28e Congrès du PCUS, Gorbatchev semblait enfin prêt à adopter le programme de réformes des libéraux, confirmant ainsi son évolution, souvent hésitante, mais finalement assez
• régulière vers ce qui est appelé la "gauche". Acclamés par les libéraux, le ler août 1990, Gorbatchev et Eltsine ont accepté ensemble de mettre en place une commission d'experts chargée de rédiger, avant la fin du mois, un programme de réformes radical pour remplacer celui du Premier ministre Rijkov, durement critiqué par les libéraux. A l'époque, Rijkov lui-même avait reconnu la logique intrinsèque des propositions les plus radicales des libéraux mais les avait rejetées sur une base politique, les jugeant trop explosives socialement. Vers fin août 1990, Gorbatchev a même laissé entendre sa préférence pour le plan en 500 jours de Chataline, avec des privatisations massives et une transition rapide vers une économie dominée par le marché - en d'autres termes, capitaliste (voir Inprecor n° 315 et 316 des 28 septembre et 12 octobre 1990).
Le programme de Chataline a été adopté par le Parlement russe le 12 septembre 1990. Mais Gorbatchev s'en est éloigné, et a proposé de le remplacer par ses "Directives de base pour la stabilisation de l'économie et la transition vers une économie de marché", adoptées le 19 octobre par le Soviet suprême. Ce programme prévoyait en premier lieu une série de mesures visant à stabiliser l'économie, et ensuite une transition plus lente et prudente vers le marché, où l'Etat et la propriété d'Etat devaient jouer un rôle plus important. Pour la troisième fois en neuf mois, Gorbatchev a demandé et obtenu des pouvoirs extraordinaires spéciaux pour appliquer ce plan.
A l'époque, Eltsine avait déclaré au Parlement russe qu'il avait été dupé par Gorbatchev, tout en accusant surtout Rijkov (d'après lui c'était essentiellement les bureaucrates dirigés par le Premier ministre qui, désireux de garder leur contrôle sur l'économie, avaient fait reculer Gorbatchev) et en affirmant qu'il était d'accord sur le fond avec Gorbatchev, malgré quelques différences sur la tactique et les rythmes (6). Cette déclaration d'Eltsine suivait la ligne de conduite des libéraux durant les mois précédents, qui demandaient la démission du gouvernement, tout en épargnant Gorbatchev.
Or, Rijkov avait toujours été étroitement associé à Gorbatchev qui, c'est certain, détenait clairement le mot de la fin à propos des programmes de réformes soumis au Parlement. Mais, l'attitude des libéraux envers le secrétaire général du PCUS était dictée par le fait qu'ils avaient besoin de lui ; Gorbatchev était le seul homme capable à la fois de pousser les bureaucrates réformateurs à s'allier avec les libéraux et de limiter l'opposition des conservateurs, surtout de ceux appartenant aux organes de répression. Liaisons dangereuses Dans un long article paru dans la revue libérale Ogoniok, en décembre 1990, Gavril Popov a expliqué pourquoi la transition vers le marché nécessitait un « régime où l'exécutif ait les mains libres », et puisse agir indépendamment de tout contrôle populaire parce que la population était malheureusement le produit de l'ancien système et subissait l'emprise de valeurs égalitaristes et du désir de justice sociale. Il a rejeté l'idée selon laquelle les "démocrates" (les libéraux) devraient prendre le pouvoir seuls pour mener à bien la réforme de marché, car cela nécessiterait une mobilisation de la population pour renverser la bureaucratie. Or, selon lui, une telle mobilisation « conduit toujours à la terreur et au massacre, comme en octobre 1917 ».
Mais surtout, les "démocrates", s'ils arrivaient au pouvoir portés par un mouvement populaire, seraient incapables d'imposer une réforme de marché à une population résistante, qui, en fin de compte, serait devenue leur base politique. A la place de cela, Popov appelait à une coalition entre une partie des "démo-
4) Rabotchaya tribuna, 2 mars 1991.
5) Gazette (Montréal), 9 mars 1991.
6) Vecherniaya Moskva, 7 octobre 1990.
7) Gavril Popov, Ogoniok n° 50 et 51.
crates" et une partie de l'appareil : les "démocrates du marché" (et non les "démocrates populistes", , qui valorisent davantage la démocratie que le marché) et les apparatchiks qui ont des tendances réformistes (le "centre"), mais pas les conservateurs (7).
Pourquoi alors Eltsine a-t-il décidé de "déclarer la guerre" à Gorbatchev ? La réponse réside, en partie seulement, dans le virage de ce dernier du "centre" vers la "droite" durant les quatre derniers mois : en rejetant le plan Chataline et en essayant (apparemment sans grand succès) de restaurer un certain contrôle central sur l'économie ; en nommant des conservateurs à des postes clés du gouvernement ; en versant le sang dans les Pays baltes ; en octroyant au KGB de larges pouvoirs pour enquêter sur les délits économiques (ce que les libéraux considèrent comme une attaque contre le secteur privé en pleine expansion) ; en créant les patrouilles conjointes de l'armée et de la police dans les villes ; en limitant la glasnost, surtout à la télévision nationale, et en autorisant le retour partiel des techniques de propagande de l'ère Brejnev.
Gorbatehev et sa conscience
Gorbatchev, quant à lui, affirme qu'il n'a abandonné ni la réforme de marché ni la démocratisation, mais qu'il a été forcé de prendre ces mesures pour éviter l'effondrement imminent de l'Etat et de l'économie, de plus en plus minés par les forces centrifuges libérées par la perestroika. C'est d'ailleurs une explication plausible.
A la fin de l'été 1990, une large majorité de la population reconnaissait qu'il fallait rapidement prendre des mesures d'urgence pour introduire un semblant d'ordre dans le chaos croissant.
En théorie, Gorbatchev avait trois options. L'ancien système administratif s'effondrant sans résurrection possible, il aurait donc pu choisir le plan Chataline qui, malgré un calendrier apparemment précis et une "orientation sociale", , était, en fait, une formule permettant l'introduction rapide du capitalisme par l'écroulement du système et la crise économique — avant que la population ait la possibilité de comprendre ce qui se pasPrière de remplir le questionnaire du capitaine Gorbatchev. A) Avez-vous confiance dans les qualités de pilote du capitaine ? B) Voudriez-vous faire demi-tour ? sait et de réagir de manière efficace. Gorbatchev a hésité devant cette possibilité qu'il jugeait aventuriste d'un point de vue politique et économique. Les promesses du plan d'une amélioration économique en quelques centaines de jours n'étaient absolument pas crédibles (il suffit de regarder ce qui se passe actuellement en Europe de l'Est). L'explosion sociale tant appréhendée était sa conséquence la plus probable, la population se révoltant contre les souffrances terribles infligées par les mesures proposées. De plus, ce plan exigeait une réduction drastique du rôle de l'Etat central ; ce qui ne convenait ni à Gorbatchev, en tant que dirigeant de cet Etat, ni à sa base bureaucratique — surtout l'appareil économique de l'industrie lourde, l'armée et le KGB.
Un second choix, encore plus radical, aurait consisté à mobiliser la population autour de l'urgence nationale, en établissant une régulation et un contrôle démocratiques de l'économie aux niveaux locaux et national, avec des conseils élus d'autogestion agissant aux côtés d'organisations de soviets et de consommateurs. Bien sûr, étant donné le passé de Gorbatchev et sa base politique, une telle option était encore plus inacceptable que la première.
Gorbatchev a finalement choisi la troisième option, de nature bureaucrati que, qui tente de maintenir l'Etat et l'économie grâce aux seuls appareils nationaux qui restent encore plus ou moins intacts : l'armée, le KGB et la bureaucratie du PCUS. Ces secteurs largement conservateurs ont, bien sûr, leurs propres intérêts que Gorbatchev ne pouvait plus négliger. Les pressions de ces nouveaux alliés expliquent probablement les mesures les plus extrêmes adoptées durant les derniers mois, ainsi que les nouvelles professions de foi socialistes de Gorbatchev. Mais les méthodes qu'il a choisies n'ont absolument pas réussi à ralentir les processus de désintégration : la production et le revenu national continuent à chuter à toute allure (8).
Les exigences de la nomenklatura
Les "démocrates populistes" ont certainement été exaspérés par le virage de Gorbatchev vers l'autoritarisme. Mais, qu'en est-il des "démocrates de marché" qui, eux, demandaient avec insistance une "poigne de fer" (9) ? Des libéraux, tels Popov et la sociologue Zaslavskaya, ont prétendu pendant un moment qu'il existait deux variantes concurrentes de la réforme de marché, l'une bureaucratique et l'autre "démocratique". Bien que le résultat soit le même (une société de marché, avec une classe minoritaire d'entrepreneurs privés et une majorité de salariés), dans la première variante, les capitalistes sont surtout des bureaucrates convertis, alors que, dans la seconde, ils sont issus de toutes les couches de la population. Donc, la seconde est présentée comme "démocratique", même si elle devait être imposée à la population contre son gré (10).
Après ses hésitations de l'été 1990, Gorbatchev représente maintenant clairement l'option bureaucratique, qui a gagné du terrain durant ces derniers mois: actuellement, bien que les sociétés n'aient pas été formellement privatisées, elles sont en train de devenir autonomes. Leurs directeurs les font entrer dans une "association", qui se trouve être, en fait, l'ancien ministère devenu, officiellement, in-
8) Voir Inprecorn° 326 du 15 mars 1991.
9) En février 1991, l'économiste S. Sougouchev, en citant le "modèle chilien", a demandé la formation d'un bloc des vrais entrepreneurs" et des militaires. Pinochet était totalitaire en politique, mais pas en économie, a-t-il expliqué ; et il était compétent, étant même diplômé d'une école de commerce américaine connue. Komsomolskaya pravda, 2 février 1991.
Il faut comparer cela avec la déclaration du membre du bureau politique du PCUS, Y. Prokofiev, selon laquelle, en Union soviétique, comme au Japon, en Corée du Sud, en Espagne (et - je n'ai pas peur d'évoquer le Chili » a-t-il ajouté) des structures d'Etat centralisées et autoritaires sont nécessaires pour créer un marché et ses structures en peu de temps et de manière organisée. Financial Times, 22 février 1991. Voir également l'interview d'Alexandre Bouzgaline dans Inprecor n° 322 du 18 janvier 1991.
10) Izvestia, 17 décembre 1990.
dépendant de l'Etat central. Contrairement au ministère, dont le chef était payé par les autorités de l'Etat central et devait, au moins formellement, leur rendre des comptes, le conseil de directeurs de cette nouvelle association est élu par bas", c'est-à-dire par les directeurs des entreprises qui la forment. Ces derniers, bien sûr, font de leur mieux pour que leurs employés ignorent tout de ces changements ; mais cela ne les empêche pas de demander, tout comme la direction du PCUS, le transfert des entreprises aux collectifs de travailleurs. Cet "ouvriérisme" soudain cherche à cacher la situation de quasi-propriétaires des administrateurs — qu'ils envisagent probablement comme une étape intermédiaire vers la propriété totale. C'est également une arme contre les partisans de la variante "démocratique" de la privatisation.
Le bilan des "libéraux?
Mais si la variante bureaucratique n'est pas la voie favorite des "démocrates de marché", nombre d'entre eux sont cependant prêts à s'y adapter, comme seule alternative réaliste. Après tout, c'est la bureaucratie qui détient le pouvoir économique, or elle ne pourrait être délogée que par une révolution populaire, qui menacerait à la fois les deux variantes de la transition. Ces libéraux voudraient rester dans l'opposition, tout en étant l'aiguillon des réformateurs bureaucratiques, les poussant vers un "vrai" marché. Malheureusement pour eux, à l'issue des élections du printemps 1990, dans de nombreux soviets - dont ceux de Russie, de Moscou, de Léningrad et de plusieurs autres centres urbains — les libéraux ne sont plus dans l'opposition et la population les rend responsables de la situation économique de plus en plus mauvaise (11).
Les "démocrates" se défendent en disant que leur pouvoir est uniquement formel, car la bureaucratie et le gouvernement central détiennent le vrai pouvoir; pourtant, cela ne les avait pas empêchés, au printemps 1990, de faire des promesses mirifiques d'une vie meilleure à leur électorat. Popov a, par exemple, expliqué qu'il n'avait pas de réel pouvoir, car il ne parvenait pas à trouver des locaux pour les compagnies étrangères ou à protéger les petites entreprises privées des ingérences de l'Etat (12).
Mais, même s'il est vrai qu'il ne contrôle pas tous les leviers pour encourager l'entreprise privée, en tant que maire de Moscou, il pourrait déjà faire beaucoup de choses pour améliorer la vie de ses concitoyens. Il pourrait, en particulier, utiliser pose afin de mobiliser et organiser les citoyens en tant que consommateurs pour réguler le secteur des services de la ville, qui est totalement corrompu : les magasins d'Etat et les marchés privés, les taxis d'Etat ou de coopératives, les restaurants, les hôtels, etc., qui sont tous des fias" qui contribuent à faire de l'existence quotidienne à Moscou une lutte pour la survie difficile et dégradante. Mais, les intérêts économiques et politiques qu'il représente empêchent Popov d'agir en ce sens. D'ailleurs, sous les administrations libérales, opposées idéologiquement et politiquement à la régulation économique et à la mobilisation populaire, les "mafias" sont devenues plus libres que jamais d'exploiter et d'opprimer la population (voir Inprecor n°323 du ler février
Comme le mouvement "démocratique" se divisait de manière importante et perdait rapidement tout appui populaire, Eltsine et ses amis ont décidé de passer à l'offensive contre Gorbatchev, pour canaliser à nouveau la colère de la
PERESTR population contre le centre et pour retrouver leur base populaire et leur unité — les critiques acerbes du centre et des conservateurs contre les "démocrates" servant à augmenter la popularité de ces derniers.
Mais, cette tactique ne mène nulle part, tant que les "démocrates" pas prêts à mobiliser réellement la population dans le sens d'un renversement révolutionnaire de la bureaucratie ; ce que, pour la plupart, ils jugent inacceptable — en revanche, il est possible que la population se mobilise sur ses propres bases, si sa patience est portée à bout, attirant certains libéraux dans son sillage.
Les libéraux peuvent aussi restaurer une alliance critique avec le "centre". Certains commentateurs ont déjà recommencé à accuser le Premier ministre et son cabinet de toutes les conséquences des mauvaises mesures prises par le gouvernement (censé être composé de représentants du complexe militaro-industriel ; or, c'est là que le Premier ministre d'Eltsine a passé le plus gros de sa vie professionnelle), tout en épargnant Gorbatchev qui, nous dit-on, reste lui-même favorable au changement démocratique et au marché, mais qui se voit entraîné dans une autre direction par les forces conservatrices (13). Si Gorbatchev se montrait un peu plus désireux de poursuivre la réforme de marché, une telle coalition "centriste" renouvelée serait probable.
La grogne populaire
Où se situe la masse de la population dans ces discussions, et en particulier la classe ouvrière, seule force sociale avec un niveau d'organisation de masse significatif, bien qu'encore limité (à part les mouvements nationaux dans les régions non-russes) ? Selon différents observateurs et sondages, durant les mois qui ont précédé le référendum, Gorbatchev et le gouvernement central jouissaient d'un soutien très faible. Début mars 1991, lors des plébiscites sur l'indépendance dans les Pays baltes, le nombre significatif de votes des russophones (qui étaient traditionnellement les plus farouches partisans de l'Union) montre que la population a perdu toute confiance en Gorbatchev et son gouvernement (14). Lors de leur grève politique de juillet 1990, les mineurs demandaient la démission de Gorbatchev, mais pas celle de son gouvernement (voir Inprecor n° 312 et 314 des 28 juin et 14 septembre 1990). Mais, au cours de la grève qui a commencé le 4 mars 1991, à propos des salaires et des retraites, l'exigence de la démission de Gorbatchev et de la dissolution du Soviet suprême est de plus en plus fréquente (15).
Avant l'appel d'Eltsine à la démission de Gorbatchev, pratiquement la plupart des observateurs de la scène politique soviétique s'accordaient à dire que la désaffection politique envers les "démocrates", dont Eltsine, s'accentuait rapidement : les gens s'intéressaient de moins en moins aux soviets et aux élections ; el aucun des nombreux partis libéraux n'avait été capable d'obtenir un soutien
11) Nedelia n° 48, 1990.
12) Washington Post, 25 novembre 1990.
13) Komsomolskaya pravda, 9 mars 1991.
14) Le Monde, 3 mars 1991.
15) Gazette, 19 mars 1991. 16) Komsomolskaya Pravda, 20 décembre 1990 et 7 février 1991.
= massif (16). La plupart des gens n'avaient pas l'impression que leurs intérêts étaient représentés dans l'éventail politique limité à la "droite" conservatrice et à la "gauche" libérale. Et, jusqu'à présent, les socialistes n'ont pas réussi à peser réellement sur la conscience de la population.
Fin 1990, dans une interview, Zaslavskaya a expliqué que la vraie lutte se déroulait autour de la question suivante : « A partir de quelles classes existantes se formera la nouvelle classe des entrepreneurs. Certains disent : à partir de la nomenklatura. D'autres sont des démocrates, et luttent pour que cette classe se constitue avec les gens les plus énergiques et les plus talentueux, indépendamment des groupes auxquels ils appartiennent » (17). Mais, un de ses collègues libéraux a récemment noté que « quand les nouveaux bolcheviques [c'est-à-dire les "défenseurs du socialisme" teurs] lancent à la population le slogan "Nos enfants ne deviendront pas une main-d'œuvre louée aux nouveaux bourgeois", les gens sont tout à fait d'accord. Mais ils ne veulent pas non plus être loués à l'ancienne nomenklatura ! » (18).
Les dessous du référendum
Selon les premières estimations, 77 % de ceux qui ont voté lors du référendum du 17 mars ont répondu "oui" à la question de Gorbatchev (19) ; si cela ne supposait en aucun cas un soutien à Gorbatchev ou une approbation de sa politique visant à conserver les républiques baltes dans l'Union par la force, cela montre les limites de l'audience de masse des "démocrates", puisque Russie démocratique avait appelé à voter "non" pour montrer la défiance vis-à-vis de Gorbatchev.
D'autre part, environ 75 % des votants ont approuvé l'élection au suffrage universel du président russe; cela exprime un appui important à Eltsine et le désir de le renforcer. Mais le soutien dont il jouit n'est pas le fruit de son programme social, dont la majorité de ses partisans n'a qu'une très vague idée, mais de son opposition aux prérogatives et aux privilèges de la bureaucratie, au pouvoir central et à Gorbatchev. Pour beaucoup de gens, il apparaît comme la seule alternative crédible.
Aujourd'hui, les mineurs font grève
KGB exemple) avec une "main de fer" (20). transition vers le marché ! que le projet de Constitution des libéraux gestion des travailleurs — écartant effectivement ces derniers du processus (21). luttes se développent dans les entreprises; elles n'opposent pas, comme l'a présenté Zaslavaskia, les variantes bureaucratique et "démocratique" de la privatisation, mais la privatisation bureaucratique et l'aspiration des travailleurs à l'autogestion et à la démocratisation de l'économie. D'après le témoignage d'un militant re, dans plus de 500 entreprises, des travailleurs se sont élevés contre les manœuvres de leur direction qui essayait de changer les statuts derrière leur dos (22). sine est conditionnelle et fragile; il ne jouit pas du crédit qu'avaient les dirigeants de Solidarité quand ils sont arrivés au pouvoir. Et les travailleurs soviétiques n'ont pas connu une défaite comparable à celle des Polonais en 1981. Si Eltsine venait à prendre le pouvoir sous la poussée
Il arrive que, parfois, nous devions faire quelques pas en arrière.. ARMEE augmentations salariales de 100 à 150 %, mais, comme l'a noté l'économiste hongrois J. Kornai, récemment converti au capitalisme, la transition vers le marché exige un Etat fort pour imposer servateurs. des réductions de salaire réel (ce que les travailleurs polonais ont connu, par Pourtant Eltsine a promis durant l'été 1990 que personne ne souffrirait de la
Les sondages et le Congrès des Conseils de collectifs de travailleurs (CCT) de décembre 1990 ont clairement montré que la plupart des travailleurs voulaient que la "désétatisation" prenne la forme d'un transfert des entreprises aux CCT. Or, tant le plan des 500 jours de Chataline pour la République russe réclament une privatisation totale et ne prévoient rien en matière de propriété collective ou d'auto-
Aujourd'hui, dans toute l'Union, des du mouvement autogestionnaison budget. "
En somme, même la popularité d'Eltmars 1991. York, 1990. 1991.
d'un soulèvement populaire (essayera-t-il d'exploiter la colère qui ne manquera pas de se manifester à l'occasion de la prochaine hausse des prix ?), il est plus que douteux qu'il puisse mener à bien une transformation libérale.
Le récent référendum a donc changé peu de choses dans la situation politique soviétique, dont la classe ouvrière détient toujours la clef. Comme toujours, la question qui reste posée est de savoir si elle deviendra un acteur politique indépendant et si elle réussira à introduire sa propre option authentiquement démocratique (et donc socialiste)
dans un paysage politique monopolisé, pour l'instant, par les libéraux et les con-
21 mars 1991
ERRATUM
Dans Inprecor n° 326, du 15 mars
1991, une coquille s'est glissée dans l'article "Les illusions perdues" de Lazlo
Andor, page 21. Il fallait lire : « En 1988 une famille moyenne hongroise utilisait la moitié de son revenu pour des dépenses
1991, à de première nécessité (...) ; en cause de l'inflation croissante ces mêmes dépenses représentent les trois quarts de
17) Izvestia, 17 décembre 1990.
18) Sobvesdenik n° 2, 1991.
19) Ainsi environ 59 % des 178 millions de votants potentiels ont participé au référendum. Les sept autres républiques comptent environ 10 millions de votants. New York Times, 20
20) J. Kornai, The road to a free economy, Norton New-
21) Ekonomika i zhizn n° 8, 1991.
22) Troud, 2 février 1991 et Inprecor n° 324 du 15 février