Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

La « guerre nouvelle »

· Inprecor n° 327, 29 mars 1991 · p. 14-16 · 2 781 mots

Paix et armements France Golfe et Irak Allemagne

CHANGEMENT de lieu, changement de décor, où est la différence ? La guerre totale long temps envisagée par les hommes du Pentagone, en Europe devait être conduite au milieu d'un dense tissu urbain entre des forces sensiblement équivalentes.

Elle s'est déroulée dans les sables du désert, sans oublier naturellement les villes, avec d'emblée une écrasante supériorité des "croisés" de l'Occident dans les airs et sur mer. Ces derniers ont eu plusieurs mois pour opérer le plus gigantesque effort de logistique de l'histoire, tandis que les Irakiens étaient, eux, confrontés à un embargo à peu près total.

Lorsque, le 17 janvier 1991, les opérations militaires ont commencé, les premiers ont pu saturer les défenses adverses alors que les seconds voyaient leurs marges de manœuvre sur le terrain réduites à néant. Ainsi, apparaissent clairement les enjeux des joutes diplomatiques qui n'avaient d'autre objet que de laisser le temps d'acheminer à pied d'œuvre un formidable arsenal servi par plus de 700 000 soldats. L'embargo des Nations-Unies (ONU) signifiait déjà l'affrontement, et les possibilités d'être efficace pour le mouvement anti-guerre se situaient sans aucun doute possible dans sa capacité à entraver l'effort de guerre bien avant le 16 janvier 1991.

Pour autant, était-il fatal que ce mois et demi de guerre se déroule de la sorte, assurant une victoire des forces coalisées sans que celles-ci ne paraissent rencontrer la moindre résistance sérieuse de la part des forces irakiennes. Evidemment non, l'armée de Saddam Hussein était naturellement en état de grande infériorité technique, mais pas au point de subir une défaite apparemment "humiliante et sans combats". Elle s'était sortie non sans mal, mais honorablement, d'une confrontation de huit ans avec le régime iranien -qui s'appuyait sur des appels à la mobilisation de masse lui offrant, sur la durée, une réserve de soldats sans commune mesure avec celle des forces irakiennes.

Dans la dernière phase de cet interminable conflit, l'état-major irakien avait fait preuve d'une capacité de manœuvre certaine dans une situation militaire pourtant difficile. Les matériels livrés à Saddam par l'Union soviétique et la plupart des pays occidentaux, au premier rang desquels l'impérialisme français, ne relevaient pas de la "quincaillerie" de seconde main. Cette armée, forte d'un peu plus de 600 000 hommes, sans compter les réservistes, relativement bien équipée et sortie aguerrie de la guerre avec l'Iran, comptait parmi les toutes premières du monde. Ces données, admises comme fiables par la plupart des experts et instituts spécialisés, ont servi de bases pour les projections des états-majors de la coalition. Il en résulta une double estimation quant à la durée de l'engagement terrestre d'une part, de quelques semaines à quelques mois, et quant au nombre de victimes d'autre part, plusieurs milliers au moins parmi les forces coalisées.

Ces prévisions ne se sont pas vérifiées. Non pas qu'elles aient été sans fondement, mais bien plutôt parce que la réalité dans la première phase de la guerre dépassa tout ce qui avait été envisagé.

Certes, l'opération de désinformation et de mise en coupe réglée des médias par les généraux américains, britanniques ou français n'est plus à démontrer, mais lon aurait tort d'avoir recours à une théorie du complot pour expliquer a posteriori les événements militaires, quand bien même les forces irakiennes auraient été surestimées à dessein. On en trouverait sans aucun doute la preuve a contrario dans l'attitude euphorique aux premiers jours du conflit des mêmes états-majors. Personne, en effet, ne connaissait en pratique les conséquences de ces bombardements, combinant l'utilisation des munitions classiques et celle des systèmes d'armes dits intelligentes qui n'avaient jusqu'alors jamais été utilisées sur un théâtre d'opérations.

Guerre propre

You barbarie ?

Tout indique pourtant que, si surprise militaire il y a eu, c'est justement dans la terrible efficacité de ce "pilonnage" par l'aviation, et au moins autant par les unités navales alliées. Paradoxalement, les sous-marins croisant dans le bassin oriental de la Méditerranée et leurs missiles ont probablement été l'une des armes les plus redoutables de cette guerre du désert. Quant à la gigantesque bataille de chars tant attendue, elle s'est résumée à un jeu de piste pour les alliés, consistant, à la faveur d'une couverture électronique aérienne et satellitaire sans précédent, à repérer et à détruire sur le champ, les trois-quarts au moins des chars irakiens en quelques heures à peine. On s'est par exemple beaucoup interrogé sur ce qui aurait pu relever d'une tactique de l'état-major irakien, évitant de riposter pour demeurer dans une posture défensive jusqu'au contact direct et rapproché avec les premières lignes adverses engageant l'offensive terrestre. D'où une série d'hypothèses fantaisistes émises par les "journalistes kaki", et autres consultants galonnés sur les positions enterrées de l'armée

La g

6nou

Les experts militaires et les comment durant la décennie écoulée sur l'éventu prises les principales puissances occider alliés du pacte de Mais, et c'est là le premier enseignemen avait été prévu — les scénarios planili mesure, les matériels produits à cette utilisé sur un autre théâtre Jean-Lou irakienne, y compris le mauvais gag des "pistes d'aviation souterraines" (sic). L'armée irakienne était bien plutôt clouée au sol, comme tétanisée par le feu ininterrompu, imprévisible et donc totalement imparable qu'elle subissait. D'un certain point de vue, on se trouve placé dans une situation analogue à celle qui suivit les bombardements nucléaires d'Hiroshima et de Nagazaki.

Il faudra du temps pour mesurer dans toute leur ampleur les dégâts directs, et surtout indirects, de tous ces systèmes d'armes utilisés en très grand nombre et de manière combinée. L'introduction de ces armes dans la panoplie des armées d'aujourd'hui est de nature à modifier radicalement la stratégie militaire elle-même, puisqu'elle semble autoriser des guerres éclairs, sans coût humain important et où l"art de la guerre" est renvoyé au musée des pratiques anciennes. Dans ces conditions, et lorsqu'ils disposent d'une supériorité technique écrasante, mêmes les généraux américains sont capables de gagner des guerres ; ils viennent d'en faire la démonstration. Les mots font défaut pour décrire cette nouvelle réalité militaire. On a jadis inventé le terme de "vitrification" pour décrire les effets du feu nucléaire. L'armée et la population civile irakiennes ont vraisemblablement subi, du fait de ces bombardements, un des actes de guerre les plus barbares et les plus déstabilisants de toute l'histoire. Sur ce

Page 15

Ierre elle"

leurs politiques ont beaucoup disserté lité d'une guerre en Europe mettant aux lales d'une part, l'Union Soviétique et ses arsovie, de l'autre. majeur de la guerre du Golfe, tout ce qui s par les états-majors et, dans une large in par les industries de guerre — a été l'opération, celui du Colfe. is MICHEL point, tout reste à faire pour évaluer, comprendre et combattre ce nouveau fléau. Comme toujours, derrière le militaire, il y a le politique. Comment expliquer la démarche suicidaire de Saddam Hussein ? Non pas même l'enfermement dans une logique conduisant inexorablement vers la guerre, dès lors que la décision avait été prise à Washington dès le début d"aller jusqu'au bour", mais de s'y laisser conduire dans les pires conditions qui puissent être imaginées. Ainsi, l'armée irakienne semble avoir été décapitée à la faveur de purges à répétition de la plupart de ses officiers compétents. On songe ici à Staline s'appliquant avec méthode à détruire l'Armée rouge à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Lui, aussi, ne croyait pas à la guerre... Viennent ensuite les fanfaronnades grotesques d'un dictateur imbécile, annonçant un nombre ridiculement faible de victimes civiles quand tout indique que les morts se comptaient, dès la fin janvier, par milliers, voire dizaines de milliers à Bagdad com-me à Bassorah, transformée en véritable ville martyre. Autrement dit, Saddam Hussein, dont le régime et les pratiques odieuses constituaient déjà un frein puissant à l'organisation des mobilisations contre la guerre un peu partout dans le monde, en a rajouté en niant lui-même le caractère terriblement meurtrier de l'agression impérialiste. Le seul registre — Inprecor n° 327 du 29 mars au 11 avril 1991 où il a tenté de mobiliser l'opinion arabe fut celui de la présence d'impies sur les lieux saints de l'Islam", délaissant pour l'occasion la tradition "laïque" de son régime.

Lors de l'offensive terrestre, c'est une armée irakienne, vraisemblablement coupée de tout soutien populaire, dépourvue d'une logistique élémentaire permettant de nourrir les homines et d'assurer un minimum de communications rapides, qui a été offerte en victime expiatoire au boucher de la Maison blanche et à ses acolytes de Paris et Londres. Si l'on en croit les indications fournies depuis le cessez-le-feu par certains médias, les unités stationnées dans la proche banlieue de Bagdad n'avaient pas d'autres moyens de communiquer que le recours à... l'estafette.

Ce qui donne d'ailleurs une idée des destructions massives de toutes les infrastructures dans le pays. Et là, une question se pose quant au sort réservé par les armées de la coalition à quelques 100 000 au moins de ces malheureux soldats irakiens. Ils n'ont pas été faits prisonniers ; ils n'ont pas eu le temps et les moyens de déserter et de se réfugier, par exemple, en Iran. Ont-ils été purement et simplement exterminés alors qu'ils étaient déjà hors combat ? Là encore, la vérité reste à établir sur ce qui constituerait un crime de guerre à la dimension des massacres perpétrés en Chine par l'impérialisme japonais ou d'un Katyn à la puissance 10. Quel nouvel ordre militaire ?

Au-delà, la guerre du Golfe aura des conséquences en chaîne qui sont difficilement mesurables à chaud, rendant aléatoire tout pronostic par trop précis. Pour autant, avec la prudence requise, il semble possible, et nécessaire, d'esquisser une série d'évolutions probables. A l'évidence, le contexte militaire international est bouleversé. A l'ordre bipolaire, issu de la Seconde Guerre mondiale et mis à mal par l'effondrement de la puissance militaire soviétique, succède apparemment une situation de "domination impériale" de la machine de guerre des Etats-Unis. Apparemment, parce que le déclin relatif du capital nord-américain par rapport à ses concurrents nippon et européens, que confirment tous les indicateurs économiques, devrait en limiter l'ampleur et sans doute plus encore la durée. Cela dit, c'est un formidable potentiel global qui a été mobilisé par les Etats-Unis dans cette

Des opérations militaires d'une telle ampleur n'ont été -endues possibles qu'à la faveur d'un considérable effort de logistique adossé à une mobilisation à l'arrière que peu d'observateurs se seraient aventurés à juger envisageable il y a quelques mois seulement. Les difficultés rencontrées par Washington au Viêt-nam dans une guerre longue, il est vrai, ou même dans des conflits de plus basse intensité, ne laissaient pas présager pareille mobilisation. Bush a bénéficié et aussi réuni des conditions politiques extraordinairement favorables : montage et maintien durant tout le conflit d'une coalition hétéroclite d'une trentaine d'Etats, soutien de Gorbatchev, atonie du mouvement ouvrier international, manipulation à peu de frais de TONU, le tout sous la bannière idéologique du droit et d'un nouvel ordre international. La conséquence la plus pratique en fut la hauteur du financement de l'effort de guerre américain, non seulement par les pétro-monarchies de la région mais aussi par les partenaires concurrents et non directement belligérants que sont l'Allemagne ou le Japon. Toute la question est de savoir si cette conjonction de circonstances peut d'une manière ou d'une autre perdurer, au-delà du conflit militaire, voire permettre d'autres opérations semblables à l'avenir.

Débats stratégiques

Les partenaires des Etats-Unis dans le camp impérialiste sortent de cette guerre dans des positions bien différentes. Tokyo reste dans une large mesure inféodé au plan militaire, quelle que soit sa puissance économique. Son incapacité à accélérer son effort de militarisation et l'opposition qu'une telle perspective rencontre dans l'opinion rend, pour l'heure, peu probable un accroissement du rôle politique du Japon sur l'arène internationale. La situation des Etats européens est tout autre. La Grande-Bretagne et la France ont participé à la guerre en stricte position de subordination tant militaire que politique, prolongeant chacune à sa manière l'illusion de jouer, si ce n'est le premier rôle, au moins les principaux seconds rôles. Mais il ne fait aucun doute que ces puissances impérialistes sont sur le déclin et que la guerre, notamment dans le cas de la France, va aggraver la crise de leurs économies militaires respectives. A Londres com-me à Paris, les gouvernements capitalistes ont promptement réagi dès la fin du conflit pour tenter d'enrayer ce qui apparaît comme une inévitable spirale du déclin.

Les Britanniques se tournent vers l'Allemagne pour lui proposer la mise sur pied d'une force binationale à déploiement rapide, qu'elle devrait naturellement financer. Mitterrand propose, quant à lui, l'ouverture d'un débat national sur la politique militaire de la France, tant l'impasse

Page 16

GOLFE paraît évidente mais qui ne saurait, selon lui, remettre en cause la sacro-sainte force de frappe nucléaire nationale et prétendument indépendante. Toutes les hypothèses tournent désormais autour de l'inconnue allemande, après que l'Europe politique à prétentions militaires a sombré, dès le début du conflit, dans la paralysie et le ridicule, quoi qu'en dise l'actuel président français de la Commission de Bruxelles, Jacques Delors. Des opérations de co-productions européennes d'une série de matériels militaires vont voir le jour dans la toute prochaine période mais, parce que limitées et surtout non finalisées comme partie intégrante d'une politique militaire commune, elles ne seront pas en mesure de changer le cours des choses.

L'Allemagne, quant à elle, dispose des atouts qui lui permettraient de tenir sur l'arène internationale la place correspondante à sa montée en puissance économique, pour peu que ses dirigeants en aient la volonté. D'autant que ses forces armées, bien que privées de capacités nucléaires autonomes et non directement engagées dans le conflit, sont en état — équipement, entraînement, commandement — de jouer un rôle militaire de tout premier plan. Son double ancrage du côté de Washington par le biais de l'Alliance atlantique (OTAN) et de l'Europe communautaire par le rôle qu'elle y joue, sans compter sa fonction d'intermédiaire obligé par rapport à l'Europe de l'Est, la rend incontournable. C'est donc de Bonn ou de Berlin que peut venir l'initiative, mais c'est aussi en Allemagne que le mouvement pacifiste du début des années 80 fut le plus vigoureux, et c'est encore dans ce pays que l'opposition à la guerre américaine dans le Golfe a mobilisé le plus massivement, en particulier dans la jeunesse.

La course aux armements

Reste la très probable relance de la course aux armements et à la militarisation, comme conséquence logique de la guerre et des conditions de son déroulement. Les bombes et autres missiles consommés en grand nombre par les armées occidentales, avant tout américaines, ont été prélevés sur les stocks importants constitués en prévision d'un conflit dans le centre de l'Europe. De ce fait, les industries américaines n'ont pas reçu de commandes visant à renouveler ces stocks. Le reste du matériel (chars et autres blindés, pièces d'artillerie, véhicules divers, etc.) est venu en grande partie d'Europe. Quant à l'aviation, les pertes subies ne sont pas telles qu'elles entraînent un besoin immédiat de remplacement. On assiste donc à une première dans la mesure où les industries de l'armement n'ont pas été re• lancées par les besoins de la guerre elle-même. Résultat, il faut plutôt s'attendre à une relance qualitative à l'issue de cette guerre.

L'exemple des missiles antimissiles l'éclaire assez bien. Les Patriot ont fait merveille... contre les Scud il est vrai, et du coup le vieux rêve reaganien d'un bouclier antimissiles à peu près hermétique va retrouver une nouvelle jeunesse. L'armée et les industries d'armement américaines vont donc s'orienter vers la mise au point de systèmes d'armes encore plus sophistiqués sur la base des recherches antérieures, nécessitant dans un premier temps un investissement lourd dans les études et programmes. Une autre partie du matériel, la "quincaillerie" précisément, sera soldée aux alliés peu argentés, bon moyen de s'assurer une clientèle obligée et de réduire la concurrence, notamment française, à la portion congrue, surtout au Proche et Moyen-Orient.

Pour le mouvement ouvrier et les opposants à la guerre, cette perspective exige une activité qui est certes plus difficile à mettre en place mais qui est incomparablement plus efficace. Plus difficile parce que la militarisation ne s'incarne pas dans des matériels en voie d'installation, mais dans des programmes à long terme qui restent plus abstraits. En revanche, il est clair qu'une fois un système d'armes au point, le fait de peser sur son déploiement, de pouvoir empêcher son installation en nombre devient très aléatoire. La grande bataille contre les euromissiles l'a suffisamment prouvé. Autant de questions auxquelles le mouvement ouvrier doit ré pondre avec précision s'il entend ne pas rester dans la position de "hors jeu" qui a été, pour l'essentiel, la sienne durant la guerre du Golfe. S'il ne le faisait pas, il se condamnerait à la marginalité et les dirigeants politiques et militaires de la bourgeoisie n'en auraient que d'avantage les mains libres. *

12 mars 1991

Une erreur sur cette page ?