Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

La résistance des mineurs

· Inprecor n° 327, 29 mars 1991 · p. 24-25, 25-26 · 2 725 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

spectaculaire de l'inflation et le retour des capitaux étrangers s'est faite au prix d'un ajustement économique sauvage, qui a supposé une réduction drastique des effectifs de la classe ouvrière (notamment dans les mines) et un appauvrissement spectaculaire de la population (le pouvoir d'achat a chuté de 75 % en dix ans ; le taux de mortalité infantile est de 169 pour mille — comparable à celui des pays

Pour réussir celte "restructuration" du pays, le gouvernement bolivien devait disloquer la Centrale ouvrière bolivienne (COB), la plus organisée d'Amérique

Felipe Vazquez est mineur et dirigeant de la Fédération syndicale des travailleurs mineurs de Bolivie (FSTMB) à la mine de Huanuni. Il nous parle des luttes des

La résistance des mineurs

La Bolivie, présentée aujourd'hui comme un "bon élève" des institutions financières internationales paye très cher leurs bonnes grâces. La baisse d'Afrique noire).

latine.

mineurs boliviens.

INPRECOR : Le néo-libéralisme économique semble s'implanter sans trop de mal en Amérique latine, en tout cas dans certains pays.

La Bolivie a été un véritable champ d'expérimentation des mesures d'ajustement.

Felipe VAZQUEZ : En effet, c'est en Bolivie que l'offensive de l'impérialisme s'est faite le plus sentir, et que la politique néolibérale a été le plus violemment appliquée, depuis 1985, date de l'arrivée gouvernement du au

Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) (1). Le gouvernement de Paz Zamora a, par exemple, adopté un décret qui a légalisé l'application de cette ligne, dessinée par le nord-américain Sachs — celui-ci est actuellement conseiler du gouvernement polonais; avant il avait

"aidé" Menem, en Argentine, et Fujimori, au Pérou.

Ce plan vise fondamentalement à liquider l'avant-garde du mouvement ouvrier bolivien, c'est-à-dire le secteur des mines. Il a d'ores et déjà provoqué 23 000 licenciements de mineurs sur les 30 000 employés par le secteur nationalisé de la

Corporacion minera boliviana (COMI-

BOL) (2).

Le MNR a su tirer profit de la situation créée par l'échec du prétendu gouvernement de gauche — la bourgeoisie le considérait comme tel — de l'Union démocratique populaire (UDP), dirigé par

Hernan Siles Suazo (3), qui était composé du Parti communiste de Bolivie (PCB) et du Mouvement de la gauche révolution-

Manifestation à ia mine de Huanuni (DR) naire (MIR). Le discrédit de la gestion gouvernementale de l'UDP a ouvert la voie au MNR qui a pu ensuite s'attaquer au mouvement ouvrier.

Depuis le début, les mineurs se sont opposés à la politique économique du

1) En 1952, une insurrection de masse avait porté au pouvoir le MNR dirigé à l'époque par Victor Paz Estensorro. Le premier gouvernement du MNR a notamment nationalisé les mines d'étain et adopté une réforme agraire.

En 1971, le général Hugo Banzer a fait un coup d'Etat. En 1985, après des élections frauduleuses, le MNR est revenu au pouvoir et a décrété immédiatement un train de mesures d'austérité, sous la houlette du Fonds monétaire international (FMI).

En 1989, lors de nouveles élections, le dirigeant du MIR, Jaime Paz Zamora a été é u président de la République s'est allié avec le MNR et avec la formation de droite du général Banzer (Alliance démoc atique nationaliste - ADN) et a mis sur pied un gouvernement de "convergence et d'unité nationale".

2) Lors de la nationalisation de mines d'étain, une société

MNR. En août 1987, le gouvernement a décentralisé (voir encadré en p. 26) la COMIBOL ; les mineurs ont immédiatement riposté et organisé ce qu'on a appelé la Marche pour la vie, partie de Oruro avec 5 000 personnes et qui s'est rendue à Cajamarca. Le 28 août, les manifestants ont été encerclés par l'armée. La direction de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), dirigée notamment par le PCB, a cédé devant les soldats, malgré la détermination des mineurs qui voulaient briser le cercle ; cela a découragé les travailleurs.

En même temps, le MNR a essayé de désamorcer le mouvement en offrant le paiement d'une série de services sociaux supplémentaires, qui ne figurent pas dans la loi du travail. Il a, par exemple, proposé une prime annuelle, qui s'ajoutait à l'allocation-chômage ; il a dit qu'il était prêt à assumer les dépenses de déménagement de tous ceux qui accepteraient de quitter leur poste ; de leur donner une allocation-chômage de 80 bolivianos [monnaie nationale] par mois (le salaire des mineurs est de 60 bolivianos), etc. Ces propositions ont évidemment facilité le recul des travailleurs.

• La réduction numérique de la classe ouvrière active s'est-elle traduite par un affaiblissement de son influence politique dans la société ? Sans aucun doute, le licenciement de 23 000 mineurs a affaibli le mouvement ouvrier bolivien ; mais le gouvernement voulait aller bien plus loin : il cherchait à anéantir la combativité de cette couche de travailleurs et, évidemment, son influence au sein de la COB. Il veut, en fait, liquider la Fédération syndicale des travailleurs mineurs de Bolivie (FSTMB). Mais, jusqu'à présent, il a échoué dans la mesure où les 7 000 mineurs qui sont restés à leur poste de travail ont continué à résister, ce qui l'empêche de poursuivre l'application des autres mesures — la privatisation de l'éducation et de la santé et, évidemment, la fermeture nationale a été mise sur pied, la Coporacion minera boliviana (COMIBOL).

3) Le gouvernement de l'UDP était formé par le Parti communiste et le Mouvement de la gauche révolutionnaire. Cette coalition, dirigée par Hernan Siles Suazo, avait remporté les élections de 1980. Avant que ce dernier n'assume ses fonctions, le général Garcia Meza avait fait un coup d'Etat et instauré une junte militaire (de fut un des premiers "narco-gouvernements" d'Amérique latine). L'UDP est revenue au pouvoir en 1982. Pendant trois ans, elle a appliqué une politique économique a mi-chemin entre ses idéaux populistes et la "nouvelle ré alité" latino-américaine. Le néo-libéralisme a ainsi gagné du chemin, alors que le prix de l'étain - principale production du pays — chutait. En 1985, l'UDP était remplacée par le gouvernement du MNR, dirigé par Victor Paz Estensorro

Inprecor n° 327 du 29 mars au Il avril 1991 =

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des mines. Après les premiers licenciements, les travailleurs ont décidé que plus personne n'accepterait une mise au chômage, ni le transfert dans une autre entreprise ; les mineurs doivent rester à la mine et défendre leurs postes de travail. Nous sommes tous convaincus qu'une fois éloignés de leur centre minier et de leur syndicat, les mineurs n'ont plus aucune chance de rester organisés, ni de participer à la lutte politique.

• La politique économique du gouvernement de Paz Lamora prévoit aussi la prétendue "coopérativisation" des entreprises, qui pourraient paraît-il se réorganiser sous contrôle des travailleurs. Qu'en pensent ces derniers?

Les mineurs se sont opposés à cette "coopérativisation" des entreprises. Cela ne veut pas dire que nous soyons contre la coopérativisation dans le sens socialiste ; mais, en Bolivie, ces "coopératives" ressemblent beaucoup aux entreprises privées, avec des exploiteurs et des exploités. Elles ont un caractère capitaliste ; voilà pourquoi nous n'en voulons pas.

Quelle alternative présentez-vous face aux mesures économiques du gouvernement?

La COMIBOL et le gouvernement ont déclaré qu'ils ne pouvaient plus financer le fonctionnement des entreprises minières et qu'il fallait réaliser des investissements importants dans ce secteur. C'est ainsi qu'ils ont paralysé toute la production durant deux ans. Mais, au fond, ils

UE ESCLAVOS VIVR . EL C

Manifestation de femmes, lors de la marche des mineurs de 1987 (DR)

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voulaient que les mineurs se lassent de cette situation et acceptent une mise au chômage.

Mais cela n'a pas été le cas, bien au

Les travailleurs ont élaboré leurs propres plans alternatifs, entreprise par entreprise, tout en propesant un plan de réhabilitation. Le gouvernement a été contraint car, d'un point que, technique et administratif nous avons fait démonstrala tion qu'il n'était nécessaire pas d'effectuer des licenciements, mais, qu'au contraire, on avait besoin de plus de mineurs, et donc qu'il fallait créer de nouveaux postes de travail.

Le gouvernement a été forcé d'accepter notre programme de réhabilitation, tout en proposant qu'il ne dure que deux ou trois

Nous avons relevé ce défi et nous avons prouvé que l'on pouvait rééquilibrer une entreprise en trois à six mois, avec des salaires de 60 bolivianos par mois, tout en travaillant les heures qu'il faudrait, sans réclamer le paiement d'heures supplémentaires et sans revendiquer le niveau de qualification que nous

Le gouvernement a dû accepter, mais il était convaincu que cela n'allait pas

Nous, nous nous sommes mis au travail : nous avons pas réhabilité les entreprises en quatre mois, et non en deux ans et demi comme le prévoyaient les autorités. Les centres ont recommencé à pro-

Nous avions calculé qu'à partir d'un certain niveau de production les entreprises non seulement équilibreraient leurs dépenses, mais, en plus, feraient des bénéfices. Nous avons alors proposé que ces excédents soient distribués parmi les travailleurs. C'est alors que la COMIBOL a commencé à saboter nos efforts : nous n'avions plus d'argent pour acheter des pièces de rechange ni les équipements nécessaires. La COMIBOL voulait empêcher que les objectifs des mineurs ne se réalisent.

Nous nous sommes battus. Ensuite, la

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direction a profité de la chute des prix internationaux de l'étain pour justifier la fermeture de certaines entreprises.

Lorsque nous avons réhabilité les centres miniers, la livre d'étain était à 4 dollars (ce taux permettait d'envisager des bénéfices) ; aujourd'hui, le prix est tombé à 2,5 dollars. Dans ces conditions, avec une mauvaise gestion et des coûts surévalués, la majorité des gisements semblait vouée à l'échec.

Mais, nous n'avons pas lâché prise ; nous avons présenté un autre projet économique plus technique et plus solide. Nous avons ainsi fait la preuve que les mineurs sont non seulement capables de travailler, mais qu'ils peuvent aussi faire des incursions dans le domaine administratif. Nous avons obtenu des résultats positifs, mais le gouvernement continue ses manœuvres.

A cause de la chute de la production et de la baisse des prix, la COMIBOL a déclaré la mine d'Iloco en faillite. Il prétendait qu'il la remettait aux coopératives, or, en réalité, il en faisait une entreprise privée.

Les travailleurs ont demandé qu'on leur en donne le contrôle ; la direction et le gouvernement ont fini par accepter et les travailleurs ont loué ce gisement, avec un contrat.

La production a repris et a même été multipliée par trois ; cette entreprise a évidemment fait des bénéfices.

En voyant ce résultat, la COMIBOL a déclaré : « Nous vous avons loué cette entreprise et vous la faites produire ; mais ce sera à nous de la gérer, c'est-à-dire que nous allons administrer les ressources de la production et commercialiser les minéraux. Nous en déciderons les coûts, nous engagerons les salariés, etc. » Les travailleurs ont répondu : « Il n'en est pas question. Ce sera à nous d'embaucher le gérant et les techniciens. Nous avons notre propre équipe administrative. » La COMIBOL a riposté : « Non, la Constitution nous donne les moyens de ne pas brader les entreprises nationalisées. Donc, nous devons nous occuper des aspects financiers. »

Mais la COMIBOL a été encore plus loin et a commencé à organiser une provocation. Elle a engagé des mercenaires, de "coopérateurs", dans les mines de Catavi et de Siglo XX et les a transférés à Iloco. A lloco, il y a 200 mineurs ; la direction a envoyé 600 chômeurs les expulser, et il y a eu trois affrontements.

Aujourd'hui, les travailleurs d'lloco réclament le respect du contrat signé avec COMIBOL.

• A part ce cas concret, les mineurs ont-ils travaillé à une proposition économique plus générale ?

Nous avons discuté dans plusieurs assemblées générales face aux dangers imminents de voir les centres miniers remis à des entreprises privées ou de "risque partagé" — comme les appelle le gouvernement — ; nous avons adopté un contre-plan pour répondre à celui des Nord-Américains.

La COMIBOL prétend qu'elle a besoin de 35 millions de dollars pour remettre en route toutes les entreprises. La Fédération des mineurs a obtenu un financement de 70 millions de dollars ; malheureusement, cet argent venait des pays arabes qui aujourd'hui sont en guerre. Malgré tout, nous gardons confiance et nous pensons qu'en travaillant nous pouvons réhabiliter les entreprises.

Nous demandons qu'on nous remette les mines dans les conditions où elles sont, et malgré le bas prix de l'étain. Nous nous méfions de la gestion administrative de la COMIBOL, car elle obéit aux choix du gouvernement et vise implicitement à liquider les entreprises. Il est inutile de les faire changer d'avis ! On ne peut sûrement pas attendre que le gouvernement agisse de bonne foi, dans le sens des intérêts de la Bolivie.

Par ailleurs, les relations entre ouvriers et patrons n'existent plus. Très souvent, les travailleurs ne veulent même plus voir les techniciens et vice-versa. Il est impossible de s'arranger avec une telle administration. Voilà pourquoi nous avons demandé que les mines nous soient remises dans une lettre que nous avons donnée au gouvernement.

• Quelle a été la réaction du gouvernement ?

D'abord, il a décidé de mettre au chômage technique les 7 000 mineurs qui travaillaient encore et 30 % d'employés de la Fonction publique qui ne sont pas syndiqués. Près de 70 000 travailleurs vont ainsi se retrouver à la rue. Face à cela, il ne nous reste qu'à nous battre de toutes nos forces ; on ne peut plus chercher un accord avec les autorités.

Lorsque nous signons des conventions collectives, l'administration applique ce qui l'arrange et les parties concernant les droits des travailleurs sont violées.

En novembre 1990, nous avons signé un accord qui devait avoir une durée de 30 jours ; il entraînait une baisse de 50 % des revenus des travailleurs, car il prévoyait que les heures supplémentaires ne seraient plus payées. Selon le gouvernement lui-même, l'inflation atteint 15%, où les effets de la hausse des carburants tournent aux alentours de 35 %. Tout cela a eu un impact négatif sur les salaires des travailleurs ; en un an, entre août 1989 et août 1990, nous avons perdu 80 % de notre pouvoir d'achat.

Par ailleurs, le gouvernement a profité des mobilisations pour annuler le droit de grève, alors que la Constitution le garantit. Il profite de cet accord et prétend que les jours de grève sont des absences injustifiées. C'est ainsi que les femmes ont commencé à se mobiliser et à organiser des marches — à la place de leur compagnons, menacés de licenciements s'ils n'allaient pas travailler — pour appuyer nos revendications.

Les mois qui viennent seront décisifs. Soit le gouvernement remporte ce bras de fer et écrase la résistance des travailleurs, en privatisant les entreprises, et réussit son projet néo-libéral, soit les mineurs boliviens parviennent à réaliser leurs projets, prennent le contrôle des entreprises et font pencher le rapport de forces en leur faveur.

Propos recueillis par Gonzalo Molina et Cecilia Garmendia 12 février 1991 Solidarité!

Une motion de solidarité avec la classe ouvrière et le peuple de Bolivie a été adoptée par le Xille Congrès mondial de la IVe interationale, en tevrier 1991. En voici les principaux extraits

«Depuis 1985, le peuple bolivien affronte une offensive brutale de loligarchie et de limpérialisme qui, sous couvert de gouvernements civils et "démocratiques", se sont attelés au même objectif: démanteler une à une les conquêtes que, pendant des décennies de luttes, les exploités et les opprimés de ce pays avaient arraché — notamment les héroiques mineurs regroupés dans la Centrale ouvrière bolivienne (COB) et dans la Fédération syndicale des travailleurs mineurs de Bolivie (FSTMB). (...)

» Le gouvernement, sous prétexte de combattre la culture de la coca, a cédé la souveraineté bolivienne à l'impérialisme yankee, en permettant que des bases contrôlées par la Drug Endowment Agency (DEA) et des militaires yankees s'installent [en Bolivie] : ceci s'est traduit par une aggravation des violations des droits de l'homme, surtout de ceux des indiens boliviens.

» Les mobilisations, les grèves et autres actions réalisées par les travailleurs, les femmes et le peuple bolivien en général pour faire face à cette offensive méritent la solidarité la plus large. (...)

» Le XIlle Congrès mondial de la IVe Internationale appelle donc tous ses militant(e)s, tous les militants sociaux, au niveau international, pour qu'ils entreprennent des campagnes permanentes de soutien au peuple bolivien

• en défense de ses conquêtes historiques ;

• l'impérialisme yankee hors de Bolivie :

• pour le renforcement de la solidarité internationale avec la COB et la FSTMB. *

Février 1991

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