Le 6 mars 1991, le gouvernement minorilaire du parti Janala Dal (S), dirigé par
Chandra Shekhar a démissionné, cinq mois après sa prise de fonctions, suite à
Premier ministre Rajiv Gandhi, à propos de la guerre du Golfe (contrairement impérialiste) et du vole du budget. C'est le deuxième gouvernement conséeutif qui s'effondre depuis les élections de décembre 1989, permettant ainsi au Parti du Congrès de proclamer que, sans lui, l'Inde est ingouvernable. Des élections toire écrasante en 1993. Le dirigeant libéral d'obédience thatchérienne, John Hewson, se prépare déjà, en annonçant qu'il s'apprête à une partie de bras de fer avec le mouvement syndical, afin de supprimer tous les avantages des travailleurs qui ont survécu aux accords entre le gouvernement et l'ACTU.
Classe ouvrière abandonnée
Huit ans d'accords corporatistes ont vidé le mouvement syndical de sa substance. Durant les cinq dernières années, le taux de syndicalisation de la population active a chuté de 46 à 41 %, avec un déclin très net dans le secteur privé ; les accords ont coûté 437 000 membres au mouvement syndical entre 1983 el 1989. Si celte baisse est en partie due au chômage et aux modifications du marché de l'emploi, elle s'explique surtout par la perte de confiance des travailleurs envers des organisations qui ne sont plus que des courroies de transmission du gouvernement.
Les bureaucrates de l'ACTU sont en train de "rationaliser" le mouvement syndical au sein de "super-syndicats", des immenses conglomérats ne ressemblant plus du tout aux syndicats traditionnels de l'industrie, et où il sera encore plus difficile pour les adhérents d'exercer un quelconque contrôle. Ce seront de vrais "tigres de papier", une fois confrontés aux libéraux qui risquent fort de remporter la prochaine élection.
Une victoire libérale mettra fin aux relations corporatistes confortables que les dirigeants de l'ACTU ont entretenues avec le gouvernement de l'ALP. Mais, les travailleurs vont se retrouver avec un mouvement syndical affaibli, dirigé par des bureaucrates, livrés à eux-mêmes pour défendre leurs salaires, leurs droits
Paradoxalement, la gauche s'est affaiblie, le Parti communiste d'Australie et son journal Tribune se sont effondrés ; d'autres organisations connaissent des jours difficiles, ce qui n'est sûrement pas étranger à la fin du stalinisme en Europe de l'Est et à la crise de l'Union soviétique.
Melbourne, 8 avril 1991 = Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991
Développement du fondamentalisme l'apparition de plusieurs divergences avec le Parti du Congrès de l'ancien au Parti du Congrès, le Janala Dal a fermement appuyé l'intervention parlementaires anticipées devraient avoir lieu à la fin mai 1991.
Nous avons rencontré Mihir Desai, dirigeant de l'Inquilabi Communist
Sangathan (ICS, section indienne de la IVe Internationale), en février.
INPRECOR : Peux-lu nous expliquer le rôle que joue le Parti du Congrès dans la politique indienne ? A t-il changé avec le temps?
Mihir DESAI : Ce parti, dont les origines remontent au mouvement nationaliste indien, a quasiment toujours gouverné le pays depuis l'indépendance.
Après l'état d'urgence de 1975-1977, il a été battu par une coalition dirigée par le
Janata Dal. Mais, après la scission du Janata, des élections anticipées ont eu lieu en 1980 et ce parti a perdu la majorité. Indira Gandhi et le Congrès sont revenus au pouvoir ; en 1984, après l'assassinat d'Indira, son fils Rajiv, soutenu par le Parti du
Congrès, a été nommé Premier ministre jusqu'à sa défaite électorale, en 1989. Au fil du temps, le Parti du Congrès a perdu de son prestige; il n'a jamais obtenu plus de 50% des suffrages à des élections ; aujourd'hui, ses scores sont plus faibles encore. Ce parti ne s'appuie pas sur de véritables cadres; ses principaux points forts sont sa continuité historique et son prétendu laïcisme.
• En Inde, il existe donc d'un système d'alternance de deux partis d'un type particulier...
Non, à mon avis, un système avec deux partis, comme en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, ne scrait pas viable en
Inde ; en fait, on trouve le Parti du Congrès d'un côté et, de l'autre, des regroupements temporaires de divers partis qui peuvent le délier pendant un certain temps, mais pas de façon permanente car ces rassemblements se font sur des bases
INDE sociales tellement hétérogènes qu'ils sont toujours traversés par des conflits. Ainsi, le Janata est soutenu à la fois par la bourgeoisic urbaine et la bourgeoisie rurale, qui sont en désaccord entre elles.
• La politique économique du Parti du Congrès est-elle cohérente ?
Jusqu'à la moitié des années 70, elle était marquée par une relative indépendance par rapport aux impérialismes américain, japonais et britannique. Mais, à partir de 1975-1976, et surtout depuis 1984, on a assisté à un processus constant de libéralisation économique et l'introduction du capital étranger est devenue beaucoup plus facile. La politique du gouvernement consiste principalement à associer cette ouverture avec un puissant secteur d'Etat.
Depuis deux ou trois ans, tous les partis qui cherchent à accéder au pouvoir réclament plus de libéralisation économique. Or, cela aurait des conséquences très néfastes ; bien que l'Inde n'ait pas un énorme problème de dette extérieure, comme l'Amérique latine, celle-ci aug mente malgré tout régulièrement et une politique d'ouverture entraînerait une situation à la latino-américaine.
• Existe-t-il une réelle contradiction entre la bourgeoisie du Parti du Congrès et l'impérialisme?
Elle a existé dans la mesure où la bourgeoisie indienne, même au temps de l'indépendance, était relativement puissante par rapport à celle de la plupart des
INDE autres pays du tiers monde ; elle possédait des industries locales dans les domaines de la sidérurgie, de la chimie, de la pharmacie, etc. Immédiatement après l'Indépendance, le gouvernement indien s'est principalement occupé du secteur public, afin de fournir une infrastructure aux classes possédantes. Ainsi, il y a des conflits entre des secteurs de la bourgeoisie locale et le capital impérialiste.
En 1977, Coca-Cola et IBM ont été chassés d'Inde par le gouvernement Janata, qui avait déclaré que les parts des investisseurs étrangers devraient être inférieures à 40 % (1). Maintenant, le gouvernement essaye d'aider Pepsi-Cola à s'établir en Inde mais, après le départ de Coca-Cola, les nombreux producteurs de sodas indiens qui ont prospéré s'y opposent.
• L'impérialisme américain a-t-il intérêt à un éclatement de l'Inde?
Oui, en un certain sens. Par exemple, les luttes religicuses du Penjab ou du Cachemire ont été fortement financées à partir du Pakistan, qui reçoit, lui, beaucoup d'argent des Etats-Unis. Mais, un éclatement de l'Inde me semble peu probable. Les troubles risquent de se multiplier, mais la classe dirigeante n'acceptera en aucun cas une explosion du pays.
• Qu'y a t-il derrière les conflits entre le gouvernement central et ceux des
Etats ? Les mouvements régionaux s'appuient-ils sur une base sociale ?
Nous sonimes confrontés à la conjonction de deux éléments : d'un côté, les grands fermiers capitalistes régionaux et, de l'autre, une bourgeoisie régionale qui veut s'affirmer au niveau national. Ces deux forces ont conduit à l'émergence du Parti du Congrès, au centre, et à celle de partis régionaux au niveau des Etats, qui reflètent les aspirations des classes dirigeantes régionales; tout cela entre en contradiction. La relation entre le centre et les Etats est devenue une question très importante dans la politique indienne.
• Que penses-tu de la montée du
"communalisme" (2) et des groupes comme le Bharatiya Janala Parly
(BJP), formation de droite hindouiste et réactionnaire?
C'est, à notre avis, le problème central auquel sont confrontés les Indiens aujourd'hui : la montée du populisme hindou et, en réaction, celles de l'islam et du fondamentalisme sikh. La pauvreté et le chômage ont augmenté, et les frustrations que cela engendre ont été canalisées par ces organisations réactionnaires religieuses. Cela a donné son essor au fondamentalisme, qui augmente très rapidement et représente un danger considérable qu'il faut combattre.
• Avez-vous trouvé des alliés pour le faire?
Nous essayons de nous regrouper avec toutes les forces de gauche dans un front unique pour combattre le fondamentalisme. Le seul problème est que, quand des émeutes éclatent, nous n'avons pas les moyens de les empêcher (la seule façon de défendre les gens, c'est de les armer). Nous n'avons pas d'armes, aussi les populations concernées se retournentelles vers la mafia de leur propre communauté. Avec d'autres groupes, nous sommes toujours à la recherche du meilleur moyen de combattre le fondamentalisme ; il faut, entre autres, apporter une alternative culturelle à l'identité religieuse.
• Comment la question des castes el les initiatives du gouvernement Singh
(3), qui a mis en place des mesures en faveur des castes inférieures, se situe-lelle dans tout cela?
Le système indien de castes est divisé en quatre catégories: les Brahmanas (prêtres), les Kshatriya (guerriers), les Vaishya (travailleurs de la terre et artisans) et enfin les Shûdra (serviteurs) qui forment la caste inférieure ; il existe aussi les intouchables — qui n'appartiennent à aucune caste —, ce qui porte le nombre de catégories à cinq. Depuis les années 50, le gouvernement prévoit, 15 % de places dans les écoles et les emplois pour les intouchables, ce qui correspond à leur pourcentage dans la population. A celte époque, les autorités avaient aussi prévu d'instaurer une politique de quotas pour les Shûdra, mais elles ne l'ont pas fait.
Finalement, en 1989, le gouvernement a annoncé qu'il allait également meltre en place un quota de 15 % pour les Shûdra, ce qui donna lieu à une grande effervescence, à des émeutes, et à l'immolation par le feu de plus de 200 membres des castes supérieures; elles ont réagi ainsi face aux difficultés pour trouver des emplois et des places dans l'éducation. Nous pensons que ces quotas sont justifiés car les Shûdra sont exclus depuis des siècles de certains emplois, de l'accès à l'éducation, etc. Ils représentent environ 52 % de la population, mais n'occupent que 4 % des emplois normaux.
Singh a pris cette mesure pour diviser la population hindoue. Le BJP s'est emparé du problème du temple de Babri Masjid-Ram Janmabhoomi (4), qui fut la cause principale de la rupture entre le BJP et Singh. Cela a divisé les hindous quelque temps, mais la question s'estompe maintenant.
• De quel soutien bénéficie la gauche indienne? Au Kerala et au Bengale occidental, les gouvernements du Parti communiste (marxiste) (PCM) sont toujours au pouvoir avec le soutien du Parti communiste d'Inde et d'autres forces. Ailleurs, ils ne jouissent pas d'un appui très significatif. Il y a eu un changement au moment de leur arrivée au pouvoir, il y a 15 ou 20 ans, mais, à mon avis, ils sont aujourd'hui tout aussi réactionnaires et tout aussi inefficaces que n'importe quel gouvernement bourgeois, car ils utilisent les mêmes tactiques, et réagissent sur la base des castes ou des communautés. Aux yeux des gens de la rue, le communisme est toujours perçu comme une référence positive, les événements en Europe de l'Est n'y ont pas changé grand chose.
Il reste quatre à cinq groupes maoïstes encore très forts, avec plusieurs milliers de membres; trois d'entre eux au moins sont impliqués dans la lutte armée ou la guérilla, et ils ont de fortes bases, particulièrement en Inde centrale. Ils recrutent principalement des populations tribales, des paysans pauvres et des étudiants.
• Sur quelles forces progressistes pouvez-vous compter? Au niveau de la gauche, nous travaillons avec quelques groupes maoïstes, qui sont des organisations révolutionnaires, dans le contexte indien. Nous collaborons aussi avec les organisations des castes inférieures, comme Dalit, avec des groupes écologiques et des organisations de femmes. Ces dernières sont très fortes et progressent vite. Il y a juste un mois, une conférence de toutes les femmes indiennes s'est tenue au Kerala, avec plus de 2 500 participantes.
Propos recueillis par Colin Meade Février 1991
1) Une société étrangère ne peut pas détenir plus de 40 % du capital d'une société indienne.
2) Le terme "communalisme" désigne des formes de regroupement reposant sur des bases religieuses ou ethniques. Il recouvre l'idée selon laquelle des gens qui appartiennent à une même religion ou ethnie constituent un groupe homogène, dont la défense des besoins peut nécessiter d'imposer sa domination sur les autres communautés, y compris par la force.
3) Après les élections de décembre 1989, V. P. Singh du Janata Dal a formé un gouvernement avec le soutien du BJP et des communistes. A la suite de divergences avec le BJP, Singh a dû démissionner en octobre 1990 ; à cette occasion, des membres de son propre parti l'ont quitté pour former le Janata Dal socialisme (S), avec, à leurtête, Chandra Shekar.
4) De très violents combats ont éclaté entre hindous et musulmans à propos de la mosquée de Ayodhya (Uttar Pradesh) que des militants hindous veulent convertir en temple car elle aurait été bâtie sur un ancien temple du dieu guerrier Ram. Les violences se sont propagées dans cinq Etats et ont faits plusieurs centaines de morts, voire un millier.