LE9AVRIL 1991, L'importante hausse des prix provoquée par le gouvernement de Valentin
Gorbatchev a essayé de l'offensive.
reprendre
Lors d'une réunion du
Conseil de la fédération, où toutes les républiques et la direction de l'Union sont représentées, il a ande mesures économiques et politiques visant à stabiliser la situation (1). Ce plan combine des méthodes autoritaires avec des droits politiques et démocratiques, le tout étant fortement orienté en matière économique vers le marché : « Nous voulons avancer rapidement vers la "désétatisation" et la privatisation, avant tout dans la sphère du commerce et des services, en lien avec les petites et moyennes entreprises, afin de développer l'esprit d'entreprise, d'en finir avec les monopoles économiques, de soutenir le petit et moyen commerce, d'accélérer la création de bourses pour les biens et les marchandises, et de faciliter la transition vers un rouble convertible. » (2)
Tout cela représente une accélération vers l'instauration des prix de marché pour tous les produits d'ici un an et demi, l'élaboration immédiate de plans de privatisation à grande échelle et l'encouragement systématique des investissements étrangers, par une modification des lois restreignant le rapatriement des profits et une plus grande décentralisation du commerce extérieur.
Ces idées économiques libérales vont de pair avec une volonté de contrôle centralisé du système politique. Il est aussi question d'un prétendu « mémorandum, publié d'ici la fin de l'année, sur les grèves, les meetings et les autres activités politiques qui déstabilisent le pays»
(3). Mais il n'est absolument pas certain que la direction du Kremlin réussisse à trouver au sein de la bureaucratie le soutien nécessaire pour mener ces plans à bien — il est presque évident que de nom-
— Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991
La coupe est pleine
Pavlov, le 2 avril 1991, a contribué à faire considérablement monter la tension dans une société soviétique marquée aujourd'hui par une intensification sans précédent des protestations et des actions ouvrières. De
Minsk à Kemerovo, de Vorkouta à Tbilissi, les grèves et les manifestations avancent maintenant des revendications explicitement politiques.
Poul-Funder LARSEN breux secteurs de la population s'y opposeront farouchement.
ment économique par des mesures administratives — la réforme des prix avortée de mai 1990, la réforme monétaire de janvier 1991, l'impopulaire taxe sur la valeur ajoutée de 5 % et la récente réforme des
« Une maison, une femme, un bon boulot, j'étais le meilleur dans ma spécialité, un meneur d'hommes, l'admiration de la terre entière, prixNobel de la Paixprix - ont provoqué, dans la population, une profonde suspicion, voire de la haine, envers la politique économique du gouvernement.
que les conservateurs essayent de profiter de la situation, et demandent la démission immédiate de Gorbatchev. Eltsine occupe encore une position clé, et le Congrès du peuple russe, le 5 avril 1991, l'a autorisé à diriger la Russie par décrets.
des conservateurs semblent faibles. Ils n'ont ni projet crédible, ni dirigeants reconnus, ni un minimum de crédibilité
Les précédentes tentatives de change-
- Mec, j'étais leroi...J'ai tout fichu en l'air en replongeant dans le totalitarisme. »
Les partisans de Boris Eltsine ainsi
En revanche, les perspectives d'avenir appliquée l'opinion dans publique ; le succès limité des manifestations contre la hausse des prix qu'ils ont dirigées en témoigne, tout comme la scission du intervenue au sein groupe du Parti communiste de Russie (PCR)
dans le Congrès du peuple russe, ou un nombre important de députés du PCR ont formé un nouveau regroupement — "les communistes pour la démocratic" — qui a déclaré soutenir Eltsine.
La colère des mineurs
Dans la même période, les revendications politiques ont pris de plus en plus d'importance dans la grève des mincurs, qui dure depuis bientôt six semaines. Au ce mouvement départ, exprimait le ras-le-bol des travailleurs face aux problèmes graves
SOciaux des régions minières, et une protestation contre l'échec de la perestroika burcaucratique.
Dans de nombreux domaincs, la situation sociale et matérielle dans les districts miniers est aussi mauvaise qu'avant la lutte de 1989 (voir Inprecor n° 293 du 18 septembre 1989). La nourriture est quasiment introuvable : « La situation est extrêmement grave pour les habitants des régions minières : la maigre ration des mineurs est de 21 grammes de viande, 11 grammes de farine de maïs, et 25 grammes de saindoux par jour; avec un œuf tout les trois jours et ni beurre ni fromage » (4).
1) On peut se demander si ces mesures sont une continuation du plan "Principales instructions pour la stabilisation de l'économie et la transition vers le marché" adopté par le Soviet suprême, en octobre 1990, ou s'il s'agit d'un programme contre la crise entièrement nouveau. Pravda, 18 octobre 1990
2) Mikhail Gorbatchev, discours devant le Conseil de la fé dération, Izvestia, 10 avril 1991.
3) Ibid. A la suite des grèves de 1989, une législation antigrèves similaire a été introduite, mais n'a pas été strictement
4) Izvestia, 4 avril 1991.
La construction de maisons et d'appartements dans les régions minières est pratiquement bloquée, et des milliers de travailleurs vivent encore dans des cabanes en bois. Ces conditions de vie et une situation écologique désastreuse affectent sérieusement la santé des habitants : dans le Kouzbass, 20 % des bébés naissent avec des déformations; dans le Donetsk, on estime que seulement un enfant scolarisé sur cinq est dans un état de santé satisfaisant.
Après les grèves de juillet 1989, le mouvement des mineurs a connu un reflux. Dans différentes mines, de nombreux fonctionnaires conservateurs des directions ont été mis à la porte. Les comités de grève ont été transformés en structures permanentes, ayant souvent une influence considérable dans leur région. Mais la tendance libérale du mouvement et l'orientation strictement syndicale, impulsée par certains de ses dirigeants, n'ont pas offert de perspectives assez cohérentes pour unir les différents VOTEZ ICI QUOI?! Union
DANTIGER bassins miniers. En 1990, les mineurs n'ont réalisé qu'une seule action massive : un débrayage d'une journée, le 11 juillet - un an après les grèves de 1989 — qui a coïncidé avec le 28e Congrès du Parti communiste d'Union sovié tique (PCUS) et qui a présenté une série de revendications politiques, dont la dépolitisation des entreprises, de l'armée et du KGB, ainsi qu'un appel à la démission du gouvernement Rijkov.
En janvier 1991, après l'attaque sanglante de l'armée à Vilnius, les comités de travailleurs du Kouzbass et du Donbass ont appelé à une grève politique, mais cela n'a pas été repris (voir Inprecor n° 322 du 18 janvier 1991). Cependant, la volonté d'agir augmentait dans les régions minières. La colère des mineurs vise clairement le centre et s'exprime à travers des demandes de démission de Gorbatchev et de dissolution du Soviet suprême. Gorbatchev et le gouvernement de Valentin Pavlov ont tout naturellement rejeté toute négociation sur ces demandes politiques, tout en faisant quelques concessions économiques.
La grève se poursuit encore aujourd'hui mais le type d'alternative politique que voudraient développer les dirigeants des mineurs n'est pas clair. Lors d'une conférence de presse, le 4 avril, Anatoli Malikhin, un leader mineur du Kouzbass, a déclaré : « D'après nous, seul un gouvernement de coalition, auquel le peuple ferait confiance, peut sortir le pays de cette crise » (5).
Quelle coalition ?
Cette idée de coalition gagne du terrain dans tous les camps. Eltsine l'a utilisée lors d'un discours conciliateur devant Ic Congrès du peuple russe, le 29 mars 1991, des dirigeants de Russie démocratique, tel Youri Afanassiev, l'ont reprise, et même Gorbatchev a exprimé des idées semblables. Mais, étant donnés les rapports de forces en Union soviétique aujourd'hui, un tel gouvernement ne pourrait être dirigé que par une seule personne - Gorbatchev - et devrait largement reposer sur l'appareil bureaucratique du centre, perspective qui ne reflète certainement pas la volonté des mincurs. Les 2 et 3 avril, des représentants de certaines régions minières Mme Petrovna découvre qu'elle n'est pasdans ont rencontré le gouverla queue pour acheter des oignons. nement Pavlov, qui leur
La proposé : une augmentation salariale de 100 % d'ici l'an prochain, liée à une hausse de la productivité ; le droit des collectifs de mineurs à vendre entre 5 et 7 % du charbon extrait sur le marché sans intervention de l'Etat ; et quelques améliorations dans le
Mais, il est finalement apparu qu'il ne s'agissait que d'une manœuvre de l'Etat pour prouver ses "bonnes intentions". Des 400 personnes présentes à Sverdlovsk, seulement 195 représentaient les mineurs, et seulement 48 venaient de mines en grève à ce moment-là. Il n'est donc pas étonnant que les grévistes de Vorkouta et du Kouzbass, qui n'ont pas participé aux négociations, aient rejeté cette offre, même si quelques bassins miniers dans le nord ont décidé de reprendre le travail.
Jusqu'à présent, le syndicat officiel, la Confédération générale des syndicats soviétiques (VKP), a soutenu prudemment les mineurs et a fermement critiqué les hausses des prix (6). Fin mars, elle a donné 200 000 roubles aux mineurs et a demandé à Gorbatchev de négocier. Après les "négociations" des 2 et 3 avril, ce syndicat central a fait montre d'un léger optimisme, tout en demandant « la préparation immédiate d'une restructuration générale du système des salaires ». Un représentant du VKP a annoncé que tous les salaires devraient augmenter de 70 à 100 % et a annoncé que, si tel n'était pas le cas, une manifestation contre la hausse des prix serait organisée sur la place Rouge, le ler mai prochain.
Or, lors d'un récent discours dans une réunion plénière du VKP, le Premier ministre Pavlov a écarté l'éventualité de toute augmentation salariale qui ne soit pas liée à une amélioration proportionnelle de la production. Il a de nouveau attaqué la grève des mineurs, de façon directe : « Je pense que vous savez tous que, dans le bassin du Donetsk, des brigades spéciales de 200 à 250 personnes patrouillent en bus pour faire débrayer les mines— ce sont des membres du Roukh [parti des nationalistes ukrainiens] qui appellent à la grève. Dans les mines du Kouzbass, on trouve aussi des commandos de ce type, mais ils sont, cette fois, dirigés par des députés du Soviet suprême de Russie et du soviet de la région de l'Oblast » (7).
Pour l'instant, le gouvernement n'a pas utilisé la violence pour mettre fin aux grèves ; il est probable qu'il essaye de récupérer une partie du mouvement, tout en épuisant les régions les plus combatives.
Avalanche de protestations
Mais, avec les tensions que connaît la société soviétique après la hausse des prix, il n'est pas certain que le temps joue en faveur de Gorbatchev et de Pavlov. Depuis début avril, les protestations font boule de neige et pourraient bientôt se transformer en avalanche.
L'explosion la plus forte est venue de là où on l'attendait le moins : Minsk, la capitale de la Biélorussie, auparavant décrite comme un bastion conservateur. Les troubles ont commencé le 4 avril, quand Ies travailleurs de plusieurs usines se sont mis en grève, et que des milliers de gens se sont retrouvés place Lénine, dans le centre-ville, pour protester contre les hausses des prix. Une gréviste a expliqué : « Je gagne 200 roubles par mois. Je
5) Izvestia, 5 avril 1991.
6) C'est le nouveau nom du syndicat central, rebaptisé ainsi lors de son XIXe Congrès en octobre 1990, pour tenter de se débarrasser de la connotation conservatrice liée à son ancien nom, "Association centrale des syndicats de toute l'Union".
7) Pravda, 12 avril 1991.
suis seule avec deux gosses. Comment pourrais-je les nourrir, quand les prix de tous les produits pour les enfants ont été multipliés par deux ou trois, et parfois plus, et quand le repas à la cantine de l'usine atteint 3 roubles ? » (8). La protestation sociale a été suivie de revendications politiques semblables à celles des mineurs : démission de Gorbatchev et dissolution du Soviet suprême de toute l'Union et de celui de Biélorussie.
Après la réunion du Conseil de la fédération, le 9 avril, les grèves et les manifestations ont repris. Environ 200 000 travailleurs, dont ceux des plus grandes usines de Minsk, ont participé à des actions les 10 et 11 avril, rejoints par les ouvriers d'autres villes de Biélorussie, dont les mineurs de Soligorsk. Les mobilisations se sont arrêtées quand le gouvernement biélorusse a accepté de négocier avec les comités de grève, mais la menace d'une grève générale politique le 23 avril, si les négociations échouent, existe toujours.
Extension de la grogne
D'autres régions importantes sont sur le point d'entrer en lutte. Le gouvernement a reçu divers avertissements venus d'Oural, l'un des principaux centres industriels d'URSS. Le 27 mars, les métallurgistes de Sverdlovsk ont fait un débrayage d'avertissement de deux heures pour soutenir les mineurs, et plusieurs mines de bauxite se sont mises en grève dans la même zone. Des délégués de certaines des principales industries d'Oural (par exemple, les ateliers sidérurgiques de Nizhni Tagil) ont participé à des réunions de comités de grève du Kouzbass.
La colonne vertébrale de l'industrie en Oural est constituée par les gigantesques usines métallurgiques et sidérurgiques qui sont sérieusement affectées par la réduction des livraisons de charbon (9). Le 10 avril, lors d'une réunion régionale à Tcheliabinsk, des représentants des ouvriers de la métallurgie ont exprimé leur inquiétude par rapport à cette situation, mais ont déclaré, dans le même temps, leur sympathie pour la lutte des mineurs. A la suite de cette rencontre, il a été demandé que le gouvernement adopte des mesures pour améliorer la situation sociale de la région avant le 20 avril, ou il devra faire face à des mobilisations, et y compris à des grèves.
De nombreux mouvements ont également cu licu en Sibérie. Les travailleurs des mines de nickel de Norilsk, en Sibérie du Nord, ont débrayé le 28 mars, et n'ont repris le travail que le 5 avril après que la direction leur a promis une augmentation salariale de 100 %. Les travailleurs du pé-
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trole de la région de Tiumen, le principal champ pétrolier soviétique, ont demandé, début avril, que le gouvernement leur permette de disposer de 20 % de leur production — avec des menaces d"explosion sociale".
Le mythe de l'Extrême-Orient
Symboliquement, au milieu de cette crise, Gorbatchev est parti pour le Japon pour la première visite officielle d'un dirigeant soviétique dans ce pays. Les rêves merveilleux d'aventures économiques en Extrême-Orient, à travers des liens avec les économies du Japon et les pays du Pacifique, constituent un thème récurrent de la pensée libérale en URSS.
Certaines initiatives ont déjà été prises, comme la création d'une zone de libre commerce autour du port de Nakoda sur la côte pacifique ; en Sibérie, de nombreux espoirs existent quant à ces développements. Beaucoup d'observateurs avisés ont fait remarquer qu'un "miracle économique" pour l'URSS en Extrême-Orient n'était guère envisageable à court terme, à cause du chaos de l'économie soviétique en général, et des faibles liens économiques entre le Japon et l'Union soviétique en particulier.
Dans tous les cas, celte visite confirme, une fois de plus, la trajectoire économique fondamentalement pro-libérale de Gorbatchev. La grande inconnue est de savoir si ce dernier réussira à obtenir le soutien nécessaire pour les nouvelles mesures d'urgence, alors que les structures du pouvoir central semblent presque paralysées. Il devra, de plus, s'affronter à son opposant principal et le plus ferme : la classe ouvrière soviétique exaspérée par la crise et qui, dans la mesure où dans certains secteurs elle se remet à militer, pourrait modifier l'ensemble de la scène politique dans les mois à venir.
17 avril 1991
8) Izvestia, 5 avril 1991
9) Selon certains chiffres, l'industrie sidérurgique a perdu 2 milliards de roubles depuis le début de la grève. Le ministre de l'Industrie sidérurgique a demandé que la grève soit immédiatement interrompue, même au prix de l'instauration de l'état d'urgence dans toute l'Union.