révolutionnaire salvadorien, ni tirer des conclusions définitives sur les nouvelles déclarations du commandant Joaquin Villalobos, du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), au New York Times, il faut cependant essayer de
BUENO, YA ESTAMOS EN PAZ « Bon, nous sommes en paix!» positions révolutionnaires traditionnelles de la coalition de M. Villalobos, qui, pendant très longtemps, a défendu avec acharnement de telles doctrines. (...)
Ces déclarations semblent aussi éclairer ce que le commandant guérillero a décrit comme la « nouvelle réalité politique » à laquelle son mouvement doit faire face, après les dramatiques convulsions politiques qui ont porté un coup à ses principaux soutiens internationaux.
Parmi ces événements on peut citer les changements fondamentaux intervenus dans l'Internationale socialiste (IS), dans les pays du bloc de l'Est, au Nicaragua et l'approfondissement de la crise à Cuba qui, depuis longtemps, est le principal allié de la cause de la guérilla salvadorienne.
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"moyen terme"
M. Villalobos doit être âgé d'une quarantaine d'années; il donne rarement des interviews et il a passé une bonne partie de la dernière décennie dans la clandestinité, à l'étranger ou dans les montagnes du Salvador, dirigeant des combats importants contre l'armée salvadorienne et ses conseillers militaires nord-américains.
Villalobos, comme d'autres membres du haut-commandement de la guérilla, s'est surtout efforcé dernièrement d'engager des discussions avec le gouvernement salvadorien. (...)
« (...) Nous ne visons pas la réforme des Forces armées d'El Salvador (FAES), mais leur démantèlement et la démilitarisation du pays, car c'est le meilleur moyen de garantir la démocratie au Salvador et de donner toutes ses chances au développement économique » a enfin déclaré M. Villalobos. *
Mars 1991 New York Times = Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991
Bn defense
de l'utopie
Sans prétendre donner une vision d'ensemble de l'évolution du processus
préciser certaines questions que posent les nouvelles propositions de certains dirigeants révolutionnairessalvadoriens. Sergio RODRIGUEZ
APRES les événements d'Europe de l'Est, plus personne ne peut mettre en doute la nécessité de revoir de façon critique certaines hypothèses stratégiques. Un vent de sentiments démocratiques souffle aujourd'hui sur l'ensemble des organisations de gauche et remet en question le schéma traditionnel des avant-gardes, du parti unique, de « Direction nationale, ordonne ! » (1), etc. Autant de manifestations et de réflexes salutaires qui, avec la disparition de ce que beaucoup considéraient comme l'« avant-garde de la révolution anti-impérialiste », illustrent la transformation de certains points essentiels de notre stratégie. Mais nombreux sont ceux qui jettent le "bébé avec l'eau du bain" ; répondre aux aspirations démocratiques de la population ne revient pas à faire des concessions à la plus forte des offensives idéologiques de l'impérialisme.
Ce phénomène d'éloignement du marxisme, qui s'explique par sa perte de crédibilité après les événements de l'Est, se multiplie au sein de secteurs clé de la gauche révolutionnaire latino-américaine. Or, ce faisant, ils brouillent toutes les nuances, au nom de généralités qui ne servent pas à grand-chose lorsqu'il s'agit de comprendre la situation politique très complexe que traversent des processus révolutionnaires comme celui du Salvador.
Nous ne savons pas si, comme le prétend Joaquin Villalobos, le FMLN a dépassé le marxisme, et nous connaissons encore moins par quelle nouvelle théorie il prétendrait le remplacer. Mais, en revanche, nous savons que le FMLN a fait preuve de qualités politiques qui ont inspiré toute une génération de révolutionnaires : il a été capable de faire le lien entre la théoric marxiste et sa réalité nationale, qui est très différente de celle que Marx avait analysée au XIXe siècle. Cc défi avait déjà été signalé, il y a longtemps, par un autre grand marxiste, le péruvien José Carlos Mariategui (2). La lutte contre la prétendue orthodoxie du marxisme a été essentielle pour parvenir à élaborer une vision spécifique basée sur lidée fondamentale que, si l'avenir de l'Amérique latine est évidemment lié à celui du monde capitaliste — à cause du pillage exercé par ce dernier —, l'histoire ne peut se répéter de la même manière dans nos pays qu'en Europe ou aux EtatsUnis. Les particularités nationales nous ont conduits à tenter de bâtir unc pensée qui cherche à opérer une fusion entre le marxisme et l'identité nationale : dans ce domaine, l'apport du FMLN a été inestimable.
Entre "modernisation" ed renoncement
De là à se faire l'écho d'une idéologic antimarxiste — très à la mode ces derniers temps — il y a un abîme. De toute évidence, la prétendue "nouvelle modernité" a déjà provoqué des dégâts au sein des organisations révolutionnaires. Derrière le mot d'ordre de « se moderniser ou mourir », unc partic importante de la gauche latino-américaine entend rompre ses liens supposés avec un passé autoritaire. Mais de tels efforts comportent surtout le risque d'un début d'abandon de l'es-
1) C'était un mot d'ordre très utilisé au Nicaragua, à l'époque du gouvernement sandiniste. La direction nationale est composée des neuf commandants du FSLN.
2) José Carlos Mariategui (1895-1930) écrivain et militant révolutionnaire péruvien. Auteur notamment de Sept essais d'interprétation de la réalité péruvienne (1928), premier grand ouvrage théorique qui applique le marxisme-léninisme à l'Amérique latine, il publia aussi la revue continentale Amauta. Mariategui fonda le Parti communiste du Pérou et la Confédération des travailleurs du Pérou.
sence même de la pensée révolutionnaire, c'est-à-dire de son caractère émancipateur, subversif, égalitaire, populaire, d'opposition politique et morale au capitalisme.
La tragédie, pour ceux qui veulent renouveler la gauche, est que l'impérialisme et ses alliés ne se modernisent en rien et qu'ils continuent leur vieille politique du "gros bâton", du "destin manifeste", etc. L'intervention des Etats-Unis à Panama, en décembre 1989, et, plus récemment encore, en Irak, montre jusqu'où ces derniers sont disposés à aller pour atteindre leurs objectifs qui sont loin d'être "modernes".
Certains nous diront que c'est justement l'analyse de l'offensive impérialiste actuelle qui a conduit une partie significative de la gauche latino-américaine à revoir certains de ses schémas ; si tel est le cas, il faudrait être le plus clair possible. Aujourd'hui, nous affrontons un défi de taille ; l'offensive impérialiste met les courants révolutionnaires dans une situation absolument défavorable (Fidel Castro, quand il explique que la révolution cubaine n'est pas isolée, est terriblement pathétique : il semble tenter d'exorciser une réalité très inquiétante à partir de ses souhaits ; à long terme, les résultats d'une telle méthode seront totalement contre-productifs).
La pression qui s'exerce sur des organisations comme le FMLN est beaucoup plus importante que celle subie par d'autres forces. Lorsque le commandant sadiniste Victor Tirado Lopez expliquait que le cycle des révolutions anti-impéralistes touchait à sa fin (3), nous étions loin d'imaginer à quel point ces déclarations reflétaient un sentiment plus général de la gauche révolutionnaire. Il faudrait dire aujourd'hui que la révolution anti-impérialiste n'est pas à l'ordre du jour, mais en ajoutant que nos peuples ne peuvent accéder au rang de nations démocratiques et justes que s'ils maintiennent la perspective de cette révolution. Toute autre issue intermédiaire est fausse el tristement utopique.
Si loin de l'Allemagne... et si près du Costa Rica
On est frappé par l'idée du commandant Villalobos, selon laquelle le futur du Salvador pourrait se baser sur le modèle de pays capitalistes importants comme l'Allemagne, le Japon ou le Costa Rica, qui n'a pas d'armée et qui entretient des liens étroits avec l'économie des EtatsUnis. L'Allemagne de l'Est a aussi cru qu'elle avait la possibilité de devenir comme l'Allemagne fédérale ; aujourd'hui elle se réveille de ce rêve.
Ce qui pourrait arriver de pire au Salvador, ce serait de devenir le Japon ou l'Allemagne, des pays impérialistes qui en soumettent, en exploitent et en pillent d'autres et qui, en plus, financent des guerres immorales comme celle du Golfe. Mais le danger d'une telle éventualité ne guette pas le Salvador. Après l'accord passé par les Etats impérialistes sur le partage du monde, il n'y a aucune chance de modifier cette répartition — en d'autres termes, le Salvador ne sera jamais l'Allemagne ou le Japon. Il peut, en revanche, ressembler au Costa Rica qui, effectivement, n'a pas d'armée, mais qui a une police extrêmement efficace lorsqu'il s'agit de réprimer, d'écraser des grèves et d'étouffer dans l'œuf les organisations révolutionnaires ; son gouvernement a toujours respecté les ordres de celui de Washington.
Aujourd'hui, il s'agit surtout de savoir si des pays comme les nôtres ont des chances d'accéder à un dévcloppement indépendant, dans le cadre du capitalisme actuel. Nous ne le pensons pas. Mais nous savons aussi que la révolution n'est pas pour demain, que le rapport de forces entre le capital et les travailleurs, entre l'impérialisme et les nations opprimées est plutôt favorable aux premiers ; mais nous ne pouvons pas baser notre perspective stratégique sur des éléments conjoncturels de ce type. L'impérialisme parle d'un "nouvel ordre mondial" qui, comme le dit Noam Chomsky, existe depuis plus de 400 ans ; il est loin, cependant, d'atteindre un cycle de stabilité à long terme ; nous sommes peut-être à la veille de luttes importantes des travailleurs des grandes métropoles impérialistes — la restructuration industrielle et la formation de nouveaux blocs productifs ne manqueront pas de les pousser à résister et à se battre.
Une des grandes faiblesses du dernier cycle de luttes dans le tiers monde a été l'absence de batailles significatives victorieuses dans les pays impérialistes. Les gouvernements de ces pays ont ainsi pu agir en toute impunité ; la social-démocratie internationale a été le facteur central qui a empêché la radicalisation des travailleurs : mais tout cela commence à changer.
Nous devons rompre avec une vision de dépendance, qui se traduit par une sorte de "tiers-mondisme" de notre action politique; la seule possibilité de transformer le rapport de forces au niveau international réside dans les luttes des travailleurs des métropoles impérialistes. Cela ne veut absolument pas dire que nos pays soient condamnés à la paralysie; au contraire, nos luttes sont fondamentales dans l'accumulation de forces qui doit permettre de changer les rapports qui existent entre le capital et le travail, entre l'impérialisme et le tiers monde. Nos divergences avec les déclarations du camarade Villalobos ne portent donc pas sur le fait que le FMLN se transforme éventuellement en force politique non armée ; les armes ne sont pas et n'ont jamais été un élément clé dans la séparation des caux entre réformistes et révolutionnaires. La lutte armée, au Salvador, a été et reste l'expression démocratique d'une population qui, face à l'attitude fermée de l'oligarchie, n'a pas trouvé d'autre voie. Personne ne sait mieux que le FMLN si le moment est venu de faire une telle transformation.
L'exemple du EMEN
Nous ne sommes pas non plus en désaccord avec les négociations que le FMLN dévoloppe avec le gouvernement du Salvador, ni, encore moins, avec ce qui nous semble être une excellente proposition, la démilitarisation de la société.
Les répercussions des propos d'un dirigeant révolutionnaire tel que Joaquin Villalobos peuvent aller très loin. Selon Ic pluralisme révolutionnaire que nous avons toujours appliqué dans nos rapports avec les camarades du FMLN, nous lançons un appel à la réflexion et au débat. Une génération de révolutionnaires latino-américains pourrait tirer des conclusions erronées de la situation actuelle, qui est certes difficile, cédant aux « harcèlements contre les utopies », selon la formule employée par le révolutionnaire guatémaltèque Manucl Payeras pour décrire la période actuelle.
La défense de cette utopic passe par la fusion de ce qu'il y a de meilleur dans la pensée sociale — le marxisme — avec notre identité indo-américaine, comme dirait Mariategui : voilà notre objectif essentiel. Le reste n'est qu'adaptation politique qui, même si clle est fondamentale, n'est pas tout.
Mexico, mars 1991
3) Dans une interview au journal uruguayen Brecha, le 30 mars 1990, le commandant sandiniste Victor Tirado Lopez déclarait, entre autres : * Je pense que le cycle des révolutions anti-impérialistes, dans le sens d'une réponse totale, militaire et économique à l'impérialisme, est en train de se fermer. Il faut chercher d'autres options (...).»