Nous reproduisons ici des extraits de l'intervention de Jan Kavan au meeting organisé par l'OCI (Organisation communiste internationaliste, membre du CORQI) à la Mutualité à Paris, le 17 mai 1978.
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Pour comprendre ce qui se passe en Tchécoslovaquie aujourd'hui, je crois que nous devons remonter au moins à 1968. Il y a dix ans, Alexandre Dubcek était élu Secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque au moyen d'un classique «coup d'Etat dans le Parti». Diverses fractions dans le Parti réagissaient aux tensions politiques et économiques de la société. Le choix d'Alexandre Dubcek était un compromis acceptable par toutes les fractions, en janvier 1978. Au cours des deux premiers mois, il se révéla que ces fractions n'étaient unies que par leur opposition à l'ancien dirigeant du Parti, Novotny. Pour le reste, il apparut peu à peu qu'il n'y toujours pas de programme politique pour la réforme. En même temps, Novotny continuait de refuser de démissionner et se rendait dans les entreprises importantes en utilisant l'argument démagogique que le changement était organisé par les intellectuels du Parti pour priver les travailleurs de leurs victoires de 1948. A cette époque, l'attitude générale des travailleurs était : «attendre et voir venir».
La bureaucratie, en 1969, se sentait menacée par l'activité politique de la classe ouvrière et Husak alla jusqu'à taxer le mot d'ordre «unité des étudiants, des intellectuels et des ouvriers» d'anti-socialiste et anti-parti !
En mars 1968, Dubcek décida d'introduire un changement radical qui eut finalement un impact révotale de la censure. Il fut soutenu par quelques-uns de ses collègues, mais pas par tous, parce qu'ils pensaient que la liberté de la presse permettrait aux gens d'exprimer leur opinion sur le régime de Novotny, d'exprimer l'amertume accumulée en eux depuis près de 20 ans et que cela aiderait à la défaite de NoC'est ce qui arriva, en effet. Quelques semaines plus tard, Novotny perdit son poste de Président et ce qui lui restait de pouvoir. Mais il fut impossible de réintroduire la censure et les gens commencèrent à user activement de leurs toutes nouvelles libertés, de presse, de parole, de réunion et d'association. Ce qui avait commencé comme d'Etat acquit le caractère d'un mouvement de masse spontané. Si l'on devait caractériser globalement le Printemps de Prague, en une phrase, la meilleure description en serait probablement celle d'un débat à l'échelle de la nation sur quel type de socialisme nous voulons, comment la société dans laquelle nous voudrions vivre devrait-elle structurée pour permettre aux gens de prendre des décisions, ou au moins d'influencer les décisions qui affectent leur vie et de quelle façon limiter le pouvoir du gouverne ment et le contrôler pour que ces abus ne puissent jamais se reproduire.
Il y avait de nombreuses opinions différentes sur de nombreux sujets différents. Au début du Printemps de Prague, les plus radicaux étaient probablement les étudiants. Mais même eux, à travers leur porte-parole Lubos Holecek exprimèrent en mars, leur soutien à Dubcek, surtout parce que, à la différence de Novotny, il leur permettait de se réunir et de discuter de politique et de leur projet de programme politique, ouvertement, sans peur d'être arrêtés. Mais en même temps, Holecek avertissait que lorsque le programme de la jeune génération serait formulé, il se révélerait différent du programme des réformistes du Parti. Le Parti publia finalement son programme en avril 1968 et l'intitula «Programme d'action». En janvier, ce programme aurait été acclamé comme le programme le plus radical de tous les partis communistes, en auril il était déjà dépassé sur plusieurs points. Les masses bougeaient plus vite et n'avaient pas attendu que les libertés promises soient légalisées. Elles les avaient mises en pratique.
Il y eut de nombreux problèmes, on ne peut en faire la liste complète ici, alors je ne donnerai qu'un exemple. Beaucoup de gens étaient préoccupés par le pouvoir croissant des technocrates et étaient d'autant plus intéressés par la proposition de conseils d'entreprise ou conseils d'ouvriers, comme les travailleurs préféraient les appeler. Le gouvernement proposa que ces conseils soient tri-partites, un tiers étant élu directement par les travailleurs, un tiers par les directeurs et les bureaucrates locaux du Parti et que le reste soit formé de représentants de la Commission de planification de l'Etat, et des banques. Sous la pression populaire, le gouvernement recula et proposa que le conseil en entier soit élu par les travailleurs eux-mêmes, mais qu'il n'aurait que le pouvoir d'élire et de révoquer le directeur et de lui soumettre des suggestions; c'est le directeur qui prendrait les décisions finales. Au cours de l'été le débat cessa de fait et une unité artificielle fut établie car tout le monde sentait qu'une grave menace extérieure planait sur tout le mouvement de réforme. Tous se rallièrent derrière Dubcek. Au milieu de la nuit, le 21 août, les Russes envahirent le pays et mirent immédiatement aux fers toute la direction
Dubcek qu'ils emmenèrent à Moscou. Le peuple répondit par une résistance passive bien organisée qui n'empêcha pas seulement l'établissement d'un «gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan» fantoche, mais qui força aussi les Russes à renvoyer au bout d'une semaine, Dubcek et les autres, vivants, et à les remettre au pouvoir. Cependant, avant leur retour, ces politiciens furent obligés de signer ce qu'on a appelé les «accords de Moscou» et qui en réalité signifiaient mort de toutes les réformes. Dubcek et ses amis arguèrent que c'était nécessaire; cependant le fait que le Dr. Frantisek Kriegel, membre du Présidium du Parti ait pu refuser de signer montre qu'il y avait une alternative à la capitulation.
Mais la majorité de la population tenait toujours au grand mythe Dubcek et le croyait lorsqu'il promettait que les acquis les plus importants du Printemps de Prague seraient préservés. Ce n'est qu'après le plenum du Comité central de novembre qu'il devint clair que le gouvernement Dubcek d'après l'invasion était prêt à faire, les unes après les autres, toutes les concessions, et qu'il céderait toujours à la pression soviétique.
Les étudiants décidèrent d'appeler à la grève générale contre cette politique. Il adoptèrent un Manifeste en dix points qui n'incluait pas une seule revendication spécifiquement étudiante, mais représentait un programme minimum basé sur le programme d'action du Parti. C'est ainsi, ironie du sort, que les étudiants pour lesquel le programme d'action était trop modéré en avril, défendaient en novembre leur programme contre le gouvernement qui, le premier, en avait tracé les lignes. L'aspect le plus important de cette grève de trois jours avec occupation fut l'énorme soutien qu'elle reçut de la part des travailleurs. Les assemblées de travailleurs accepterent le Manifeste en dix points comme leur propre programme et menacèrent de se mettre en grève générale si le gouvernement arrêtait les organisateurs de la grève étud'arret de travail, les autobus des eut une demi-heure transports urbains furent mis à la disposition des grévistes, leur permettant de sortir sans contrevenir à la loi d'interdiction des réunions de plus de 20 personnes, les postiers établirent des liaisons téléphoniques gratuites entre les villes universitaires, les coopératives agricoles envoyèrent des vivres, etc. Le résultat le plus important de la grève fut l'aboutissement du processus au cours duquel étudiants et ouvriers en vinrent à se connaître et à se faire mutuellement confiance.
Dubcek
D'importants accords politiques furent signés entre le syndicat étudiant et tous les syndicats des usines tchèques. Cela rendit le gouvernement furieux. La bureaucratie se sentit, cela se comprend, menacée par cette activité politique de la classe ouvrière.
Husak alla jusqu'à qualifier ces accords de contre-révolutionnaires et des slogans comme «unité étudiants, intelligentsia, ouvriers» d'anti-socialistes et anti-parti. En même temps, les travailleurs refusèrent d'attendre que la loi légalisant les conseils d'ouvriers soit adoptée par le Parlement et ils commencèrent à les élire et à prendre en charge la marche des entreprises dans au moins 150 des principales usines. En janvier 1969, les conseils de travailleurs tinrent leur premier congrès et élirent un Conseil des conseils. Le gouvernement était impuissant à les arrêter. Ce n'est qu'a l'été 69 que le gouvernement Husak réussit à les interdire. Il épura tous les militants syndicaux. Mais il ne put éliminer les réseaux informels de comités d'action étudiants-travailleurs. Il ne put réussir à renverser le processus de politisation. Le niveau de la conscience politique des étudiants apparait clairement dans leur lettre de 69 adressée à la nouvelle gauche occidentale et dans laquelle des dirigeants étudiants déclarent que «le mot d'ordre original : 'une société n'est pas libre tant que l'intelligentsia est opprimée, est devenu celui, plus correct, de : 'ce n'est que lorsque dans une société de citoyens ceux qui produisent directement jouiront pleinement de réels droits démocratiques, que l'intelligentsia aura peutêtre le droit de parler de sa propre liberté'».
En avril 1969, Dubcek fit toutes les concessions qu'il put, il perdit la plus grande part de son appui dans le peuple et les Russes purent ainsi mener à bien leur objectif principal: l'écarter complètement et le remplacer par Gustav Husak à qui ils pouvaient bien mieux faire confiance. (...)