Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Où en est la Charte 77 ?

· Inprecor n° 33, 20 juillet 1978 · p. 19-20 · 1 555 mots

Europe de l'Est

Tchécosiovaquie

Où en est la Charte 77 ?

Georges XY, rédacteur de Infomat

L'existence de la Charte 77 fut rendue publique le ler janvier 1977. L'un des points fondamentaux de son appel stipule que «La Charte 77 n'est pas une organisation, elle n'a pas de statuts, ni d'instances établies non plus que d'adhérents formellement organisés... Elle ne constitue pas un point de cristallisation pour lactivité politique oppositionnelle. Elle n'entend pas rédiger son propre programme de réformes et de changement social, mais son but est d'établir../... un dialogue constructif avec le pouvoir d'Etat.».

Nous n'avons pas signé la charte 77 pour ce qu'elle n'est pas, pour ce qu'elle ne dit pas, mais pour ce qu'elle pouvait être, pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle dit vraiment. Nous pouvions prendre son ton modéré pour une manœuvre tactique nécessaire lorsque la majorité de la nation est rongée par l'esprit de collaboration silencieuse et de corruption tandis que le reste sent la main arbitraire de la police sur son épaule. Qui que ce soit croyant sincèrement à la possibilité d'un dialogue contructif avec les autorités politiques et étatiques en Tchécoslovaquie est certainement, à l'heure qu'il est, s'il a signé la Charte 77, guéri de cette illusion, ne serait-cè que par une série de pseudo-dialogues stériles avec la police secrète. C'est devenu parfaitement clair: le pouvoir politique d'Etat n'engagera aucun dialogue avec la Charte

La Charte se voulait informelle : ses partisans s'organisent; elle ne voulait pas de programme, on en discute plusieurs la critique s'approfondit tandis que l'audience ne cesse de s'élargir. L'opposition tchécoslovaque franchit un seuil

Kriegel moins d'y être forcé. Mais dans la mesure où la Charte ne s'est pas, intentionnellement, dotée d'un programme de réformes, et n'entend pas centraliser les activités des opposants, elle ne peut pas forcer les autorités à engager le dialogue en question. Pour cela, il lui faudra aller plus loin. En d'autres termes, selon son appel, la seule chose que la Charte voulait faire, pouvait faire et a fait réellement, c'est attirer l'attention sur la non application des deux pactes internationaux sur les droits humains, et engager le dialogue, rationnellement, sur cette non-application. Cela n'est pas suffisant, cependant, étant donné la profondeur de la crise sociale en Tchécoslovaquie. La Charte, pour nous, constituait la première initiative publique d'envergure qui, regroupant des oppositionnels - pourquoi craindre ce mot comme la peste ? - éparpillés, deux ans durant, dans leur ghetto, leur permettait de trouver une base sociale et, par l'aide mutuelle, ouvrait une perspective à l'activité individuelle ayant régné jusqu'alors, en lui donnant une forme plus sociale et un objectif plus précis.

A ce stade, nous atteignons le seuil du cadre légal fixé par la juridiction tchécoslovaque que nous pouvons difficilement respecter plus longtemps. Nous ne pouvons plus nous restreindre plus long temps à des appels dont nous ne maitrisons pas les conséquences et sans dire clairement que nous sommes une opposition. Nous leur avons donné un an d'essai : le résultat de cette année nous a affranchi de toute modération.

Il est clair que personne ne va tenter de créer une organisation à partir de la Charte 77. C'est une association trop large et trop informelle pour cela. Mais personne ne peut prétendre que la Charte n'est pas à même d'avancer son propre programme de façon à agir en fonction de sa critique de la réalité sociale plus concrètement, plus agressivement; de façon à attirer davantage de citoyens dans le mouvement, et à devenir, tout en conservant les bases d'un mouvement pour les droits humains, une force politique réelle capable de coordonner de larges actions, expressions de l'opinion publique et offrant une alternative aux moyens de communication inexistants...

Chacun sait, même la police, que la Charte comprend des courants idéologiques différents. Cela ne signifie pas que la Charte devrait restreindre leur activité indépendante. Au contraire. On peut trouver de nombreux cas où la Charte devrait leur apporter un soutien, surtout lorsqu'il s'agit d'actions de masse. Actuellement, la Charte s'adresse à un large public et le touche, à travers une telle multitude de canaux que la police ne peut espérer arrêter la communication.

Il n'y a pas eu de dialogue avec les autorités. Probablement il n'y avait pas de dialogue possible. Désormais, il y a bien un dialogue ouvert, mais entre nous-mêmes. Nous avons des tas de choses à discuter et nous ne devons sûrement pas avoir peur de lancer une discussion entre nous qui partageons le même langage et les mêmes interets.

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Durant cette année, nous nous sommes habitués aux méthodes policières, nouvelles ou bien connues mais souvent pratiquées. Nous avons réagi par des rapports, des plaintes,, des protestations tandis que quelques cas étaient publiés par la presse étrangère progressiste. Mais rien n'en est sorti. La police a continué ses attaques et même, à l'occasion, a réalisé certains progrès. Depuis l'existence de la Charte, la répression en Tchécoslovaquie a empiré. Surveillance policière de 24 heures, convocations illégales à des interrogatoires, souvent accompagnés de brutalités, des emprisonnements prononcés pour 48 heures ou parfois davantage, sans raison, licenciements - car dans notre pays, même cela constitue une des formes de la répression -retrait des pensions pour les invalides ou de passeports, ce qui restreint à la fois l'activité politique des citoyens et la possibilité de voyager même dans les autres pays de l'Est, toutes choses que nous avions subies auparavant mais jamais à ce dégré ni avec une telle férocité. A présent, il semble que nous nous accomodions de cet état de choses. Nous les prenons fréquemment avec humour sans être terrorisés par la police secrète. Nous savons quoi ré-

Les informations sur la répression dans les pays de l'Est et les documents des opposants sont régulièrement publiés dans :

* Listy, édition française, organe de l'opposition socialiste tchécoslovaque, revue trimestrielle éditée par le comité interational contre la répression, B.P. 221, 75564 Paris cédex 12. * Informacny Materialy, c/o ISP

Verlag-Infomat, Post Fach

214, 1000 Berlin 10, Berlin-

Ouest (en tchèque). * Chronique d'informations internationales; Amnesty International, 18, rue de Varenne,

75007, Paris. * Pour les anglophones : Labour

Focus on Eastern Europe, Bottom-Flat, 116, Cazenove Road

Road, London N. 16, Angleterre.

pondre à leurs interrogatoires : rien du tout ! Nous sommes prêts à riposter en déposant des plaintes et en protestant. Pourquoi? Parce que nous ne sommes pas seuls. Nous sommes un milliers et beaucoup, beaucoup d'autres qui prennent notre défense et nous aident. Nous avons de nouveaux amis, des gens qui jusqu'alors n'étaient que des connaissances éloignées. Nous avons découvert le pouvoir miraculeux de la solidarité. Si nous subisJiri Hajek, porte-parole de la Charte 77, misnistre des Affaires étrangères sous Dubcek. sons un interrogatoire, nous avons la certitude que nos amis savent où nous sommes, et que si nous ne sommes pas de retour dans les 48 heures, le soutien prendra une dimension internationale... Mais il y a un danger ici: celui que nous devenions habitués à cette répression sauvage et qu'elle devienne notre pain quotidien au point de vivre avec elle comme avec la peur de la petite vérole. Nous ne devons pas accepter ce type de situatior c'est-à-dire inhumaine. La Charte doit combattre aussi chaque manquement à la légalité. Il doit en être de même pour nos amis de l'étranger. L'idée selon laquelle la répression policière mise en place l'an dernier est une chose ordinaire que l'on peut tolérer en silence, doit être rejetée. L'an prochain, les choses peuvent être pires.

Certains peuvent croire qu'il n'y a eu, sur la scène politique tchécoslovaque, l'année passée, que la seule Charte. Cela n'est pas exact. La Charte est la plus en vue parce qu'elle rassemble les groupes d'opposition les plus importants. Pendant ce temps, les communistes partisans de réformes s'efforcent de modifier le «socialisme réel» et ça et là discutent avec les brebis galeuses qui bèlent qu'il ne peut être modifié. Les « underground», dans les caves, lancent leurs tristes cris à la guitare électrique, et attendent les prochains procès non politiques. Les écrivains qui ne sont ni en train d'écrire pour la Charte, ni légalement enfermés pour les 48 heures d'usage, ont des visions de leur prochain roman que des « scribes» copieront après souper pour qu'ils soient imprimés à la hâte à au moins 100 exemplaires. Les socialistes révolutionnaires préparent un programme pour la révolution socialiste, et les trotskistes leur prodiguent leurs bons conseils pour peu qu'ils ne soient pas en train de « faire » leur 48 heures.

Et pendant ce temps-là, la vie quotidienne, passive et corrompue, du citoyen tchécoslovaque moyen va son chemin. Et, au début du printemps, la Charte 77 aura circulé, en un an, à un millier d'exemplaires.

A létranger, où beaucoup de nous ne pouvons aller, il y a la Pologne. On sait pourquoi nous ne pouvons nous y rendre. Et il y a la RDA où Rudolph Bahro est déjà resté en prison des mois durant. Les gens s'occupent davantage de théories que de sa vie ou de sa santé...

Si nous n'avions pas ce que nous nommons le «socialisme réel», les capitalistes auraient pu l'inventer, peut-on se dire en regardant autour de soi... Mais depuis août 1968, la «réalité » est devenue, pour nous, synonyme du terme interdit : «occupation »; or, cette structure n'a rien à voir avec le socialisme.

En fin de compte, nous ferons-nous à tout ?

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