D'UN COTE, c'est le panégyrique. On loue la toute-puissance et la grande sagesse du président Mitterrand et, avec un petit rire jaune, on accepte la dénomination "Dieu" que lui a attribuée le Bébête-Show (2). Il est vrai que, lors de la guerre du Golfe, le président a été au ciel des sondages ! Jamais sa popularité n'a paru si grande que depuis ses prestations de chef de guerre. Ainsi, au bout de dix ans de pouvoir, ces événements viennent couronner la "décennie Mitterrand".
La France sous Dieu
Mitterrand apparaît comme le grand exorciste de l'échec : le 10 mai 1981, il a transfiguré ses défaites politiques antérieures en simples étapes sur la voie de la conquête du pouvoir ; en 1988, par sa réélection, il a concrétisé sa victoire sur Chirac dans le cadre pervers de la cohabitation, et apporté la preuve éclatante de sa capacité à gouverner dans la durée. Bref, il a écarté cette fatalité de l'échec qui pesait sur lui et, au-delà, sur la gauche. Un triomphe que confirme sa solitude. Nul ne peut prétendre rivaliser : la droite ne sait que sans cesse remettre en piste ses vieux chevaux de retour, Giscard et Chirac, et la gauche, outre l'ex-concurrent fatigué qu'est Rocard (3), ne peut aligner que les turbulents toutous du président qui lorgnent le pouvoir avec des regards de loups.
De l'autre côté, on dénoncera ce décor en trompe-l'œil pour obliger à voir une réalité moins glorieuse. On enquêtera, puisque toujours la guerre est épreuve de vérité, sur l'état de la France. Mitterrand a trop mis en avant l'exigence que « la France tienne son rang » pour ne pas s'interroger sur ce qu'est aujourd'hui ce rang. Au plan économique, tout indique que, après dix ans de politique de rigueur,
1981-1991
Le 10 mai 1991 marque les dix ans de pouvoir présidentiel de
Mitterrand. Dix ans de pouvoir, sinon absolu, du moins sans partage, à l'exception des deux années de "cohabitation" (1). En
France, cela se fête et se commente. Pourtant, derrière les discours et ouvrages obligés, règne comme une gêne, une espèce de goût d'ennui, un désintérêt évident. A croire que le mitterrandisme débouche sur un bilan impossible.
Francis SITEL dont on a dit qu'elle était la purge difficile présente assez précisément les mêmes faiblesses : un déficit du commerce extérieur qui traduit le manque de compétitivité de l'industrie française par rapport à ses concurrents directs.
Reste le rôle international de la France ? L'alignement sur les Etats-Unis dans la guerre du Golfe, où la France s'est retrouvée en position de second, le discrédit subi de ce fait dans le monde arabe, la puissance renforcée de l'Allemagne qui hypothèque la perspective d'une unification européenne co-dirigée par Paris et
Bonn : voilà trois facteurs politiques convergents qui peuvent amener à de grandes inquiétudes sur la situation de la France au regard des pays qui postulent à un
"rang" dans la hiérarchie des nations.
Quant au climat politique intérieur, il apparaît de plus en plus empoisonné par les relents nauséabonds des "affaires". La
Ve République est coutumière du fait et, l'Union pour la démocratie française (UDF de l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing) et le Rassemblement pour la
République (dirigé par Jacques Chirac), ont remporté la majorité lors des élections législatives. Chirac a été nommé Premier ministre : Mitterrand, élu en 1981 pour sept ans est resté en fonctions, "cohabitant" avec un gouvernement de droite, créant une première dans la Ve République. Le gouvernement très réactionnaire de Chirac a été sanctionné par la défaite de ce dernier lors de l'élection présidentielle de mai 1988, remportée à nouveau par Mitterrand.
2) Le Bébête-Show est une émission télévisée où les hommes politiques sont représentés par des marionnettes.
3) Michel Rocard, ancien dirigeant du Parti socialiste unifié
(PSU) a rejoint le PS de Mitterrand en 1971. II s'est toujours placé comme opposant direct à Mitterrand au sein du PS. Premier ministre depuis mai 1988.
4) En juillet 1985, une équipe des services secrets français depuis De Gaulle, chaque fin de présidence a été marquée par des scandales où venaient s'imbriquer aux questions d'argent et de mœurs les services secrets et les flics corrompus. Le régime mitterrandien, qui est parvenu à étouffer l'affaire Greenpeace (4) en sacrifiant le ministre des armées d'alors, Hernu, est à présent confronté à une marée montante d'"affaires", les corruptions éclaboussant justice, police, et Parlement... Le point commun en est la question obsédante dite des "fausses factures", c'est-à-dire le financement des partis politiques (5). Où l'on retrouve - au premier rang - le Parti socialiste (PS)!
L'autre élément clé de la situation est, en effet, l'évolution de ce parti. Formation du président, et pivot de la vie politique, lors de son dernier congrès, à Rennes, il a donné l'image effarante d'un parti totalement déchiré entre les différentes "écuries présidentielles" (6), pour lequel la politique se trouve réduite de plus en plus à l'arrivisme, voire à la corruption pure et simple. Compte tenu du rôle politique du Parti socialiste et du climat créé par les affaires, il n'est sans doute pas exagéré de parler d'une crise politico-morale sapant l'autorité étatique. Et ce, à un moment où cette dernière se trouve confrontée à une autre crise d'ampleur, directement sociale celle-ci.
Ces derniers mois ont été marqués par des événements, annoncés de longue date mais qui ne s'étaient pas encore concrétisés à une telle échelle, parfaitement sympa fait sauter dans le port d'Auckland (Nouvelle Zélande), le navire d'observation Rainbow Warrior de Greenpeace, tuant dans l'opération un photographe portugais ; et ce, afin d'empêcher l'organisation écologiste et pacifiste d'aller observer les essais nucléaires français dans l'atoll de Mururoa. A la suite de cette "bavure" magistrale, le ministre socialiste de la Défense, Charles Hernu, proche de Mitterrand, a été limogé.
5) Durant l'année 1989, divers scandales ont éclaté sur le financement des partis politiques à travers la création de sociétés écran.
6) En mars 1990, à Rennes, le Congrès du PS a donné une image très divisée, voire cacophonique, de ce parti, éclaté en différents "courants", organisé chacun autour d'un "leader charismatique", éventuel présidentiable ; les principaux protagonistes étant les anciens premiers ministres Pierre Mauroy (1981-1984) et Laurent Fabius (1984-1986) : l'actuel Premier ministre Michel Rocard ; et Jean-Pierre Chevènement. Aucun débat réel d'orientation n'a été mené.
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991
tomatiques des contradictions à l'œuvre au plus profond de la société : des explosions de violence dans plusieurs banlieues de grandes villes. A Vaulx-en-Velin, près de Lyon, et plus récemment à Sartrouville, près de Paris, on a vu des jeunes répondre à des provocations policières par de mini-émeutes, mêlant affrontements avec la police, mises à sac de grandes surfaces et déprédations multiples... Au-delà des causes conjoncturelles, de tels événements témoignent de l'explosivité de ces banlieues déshéritées sur lesquelles pèsent de plus en plus lourdement le chômage, l'exclusion sociale, le racisme, toutes les formes de misère engendrées par une société de plus en plus impitoyable et inégalitaire...
Tous ces éléments se conjuguent pour isoler de la société les cercles dirigeants, socialistes ou non, dont la pratique apparaît clairement comme totalement étrangère aux discours tenus et aux promesses dispensées. Une classe politique, pour une bonne part réfugiée derrière le président, qui est en panne d'idées, de projets et d'ambitions autres que privées... A l'exception notable du dirigeant du Front national (FN) d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen, qui, sinistre paradoxe, apparaît comme la seule force apte à proposer un changement, même si c'est sous le signe de l'ignoble.
Un tel tableau valorise les éléments de dislocation et de dérive qui touchent certains secteurs de la société française. Ainsi que l'impuissance à y faire face de la classe politique, toutes composantes confondues, même si le Parti socialiste porte une responsabilité qui est à la mesure du pouvoir qu'il détient. Et ce, à l'heure de bouleversements mondiaux d'importance historique, qui préfigurent des changements de plus grande ampleur.
Une décennie de mutations
Ainsi, comme la guerre du Golfe, qui en fut le test décisif, la décennie mitterrandienne apparaît réfractaire au bilan. L'impossibilité de concilier des visions parfaitement contradictoires témoigne d'effets de brouillage maximum. Non pas que les éléments objectifs fassent défaut, mais parce que chacun sent bien que chaque chose dite est nécessairement, par effets en chaîne, très lourde de conséquences. D'où un climat de léthargie politique, où on est en droit d'éviter les questions angoissantes pour les faux semblants et les consensus sans frais. Dans ces conditions, la droite peut jeter un voile pudique sur sa propre crise et son incapacité grandissante à en sortir. Et la gauche éviter une autoanalyse qui l'obligerait à faire les comp= Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 tes de ses reniements et à nommer les mutations qu'elle a subies au cours de ces années.
Au cours de ces dix années de mitterrandisme, la France a profondément changé. En mal ! Pas de ce changement dont le désir avait porté l'Union de la gauche au long des années 70, et qui, promis par Mitterrand, a assuré sa victoire en 1981. Souvenir de Mai 68 au cœur, il s'agissait alors, tout simplement, de « changer la vie»!
Le changement réalisé est celui, sous le mors du sacro-saint "réalisme", de la difficile ascèse des ambitions et des espoirs. Parce qu'elle y est parvenue, la gauche, réduite au PS du fait de la crise . CE SONT VOS ENFANTS ?
OUI MAIS ILS NE SONT PAS TOUS DE LA MÊME FAMILLE I RECENS PURÉE!! ÇA VA ÉTRE SIMPLE "
Mitterrand et les prétendants à sa succession :
Fabius, Mauroy, Rocard, Jospin et Chevènement. d'effondrement du Parti communiste français (PCF) et de la marginalisation croissante de l'extrême gauche, a gardé le pouvoir. Le payant de son âme !
Si, ce 10 mai 1991, le bilan est si amer, c'est que les dégâts sont considérables. Toutes les valeurs qui faisaient l'identité de la "gauche", au sens large et quasi sentimental du mot, sont dégradées.
La gauche, tout particulièrement sous la forme de l'Union de la gauche autour du Programme commun de gouvernement (7), c'était avant tout, dans la droite ligne du Front populaire de 1936, la promesse qu'une fois au pouvoir les partis se réclamant de la classe ouvrière ne pourraient que satisfaire les revendications ouvrières, au moins partiellement, et instaurer de nouveaux droits. Tout le monde considérait que, de ce fait, s'engagerait un affrontement avec le patronat dont la dynamique créerait des conditions inédites, dégageant peut-être des horizons nouveaux.
Dès 1982-1983, avec le tournant politique de la "rigueur", cette perspective bascula. Alors que le déficit commercial de la France s'était creusé et que le franc se trouvait menacé, le gouvernement argua de la "contrainte extérieure" et de la nécessité de rester dans le Système monétaire européen (SME) pour céder aux injonctions allemandes et accepter la politique préconisée dès avant par Jacques Delors, ministre de l'Economie. C'était rien moins que renoncer à l'autre politique", celle du "changement" : relance de l'économie par la consommation, reconquête du marché intérieur par une politique industrielle volontariste de l'Etat s'appuyant sur un secteur nationalisé considérablement renforcé, droits nouveaux pour les travailleurs... Il s'agissait de s'aligner sur la politique libérale menée alors par tous les autres Etats capitalistes : politique sévère d'austérité, libre jeu des lois du marché, de la concurrence et du profit, et donc désinvestissement de l'Etat.
La rigueur
Même si on parla alors de "pause"
dans les réformes, de mesures douloureuses, rendues provisoirement nécessaires pour renforcer une économie fragilisée par les régimes précédents et préparant une relance sur des bases consolidées, nul ne pouvait s'y tromper : c'était bien l'enterrement de la politique promise par le candidat Mitterrand. Le gouvernement socialiste, comprenant alors des ministres communistes, rentrait dans le rang et engageait la même politique libérale que tous ses confrères occidentaux. Ce point au moins fait aujourd'hui l'unanimité de tous les commentateurs : de là date le grand tournant du régime et la naissance de tout ce qui allait suivre jusqu'à aujourd'hui. On peut, à titre d'exemple, citer Jean-Marie Colombani écrivant ré cemment dans le quotidien Le Monde : «Comme si à l'insuffisance sociale, qui n'est plus à démontrer et qui est le produit du tournant de la rigueur des années 1982-1983, s'ajoutait désormais un échec
Cette réorganisation allait se confirmer sur les autres terrains. D'abord celui, fortement idéologisé et passionnel, de l'école laïque, véritable carte d'identité d'une bonne partie du PS et de la gauche en général, marqué en 1984 par une retraite en bonne et due forme face à l'offensive des tenants de l'école privée (9).
7) Formée en 1972, lUnion de la gauche (PCF, PS et Radicaux de gauche) avait élaboré un Programme commun de gouvernement. Elle a éclaté en juillet 1977
8) Le Monde, 23 avril 1991.
9) Le gouvernement socialiste avait prévu une loi restreignant le financement public des écoles privées, ce qui déclencha une mobilisation générale de la droite derrière le clergé.
Cette bataille où l'enjeu scolaire a permis de mobiliser des forces importantes, en particulier dans les milieux catholiques, a représenté une grande victoire pour la droite, qui a fait la double démonstration de sa capacité à occuper la rue et de son aptitude à contraindre le pouvoir socialiste à reculer sans gloire, et sur une question essentiellement idéologique où ne pesaient pas les contraintes économiques évoquées pour justifier la conversion à l'austérité.
De Cancun à la guerre du Golfe
L'autre est bien évidemment celui de la politique internationale. Après les éphémères discours généreux, comme à Cancun (10), le régime a vite chaussé les vieilles bottes de l'impérialisme français, aux forts relents néo-coloniaux : aventure libanaise, intervention militaire au Tchad, abandon de la perspective d'indépendance de la Kanaky, etc. La seule différence notable avec ses prédécesseurs, toujours prisonniers de l'allégeance gaulliste, étant que Mitterrand a donné à sa politique une nette inflexion atlantiste : soutien sans nuance au déploiement des Pershing américains en Europe, concertation sérieuse avec les Etats-Unis qui allait trouver son couronnement lors de la guerre du Golfe.
Cette évolution décisive et rapide du régime est connue, il convient d'y ajouter un autre facteur clé de la décennie, plus difficile à expliquer et par là plus troublant : le fait que ce tournant majeur s'est opéré sans susciter de réactions ouvrières fortes, ni de crises ouvertes au sein des partis concernés. Malgré des hauts et des bas et une forte vague de luttes en 1986 (11), la courbe de la combativité ouvrière a inexorablement décru au cours de la décennie. Le PCF est resté au gouvernement jusqu'en 1984 puis en est parti sur la pointe des pieds, refusant discrètement de s'inscrire dans le nouveau gouvernement Fabius. Malgré quelques secousses, le PS absorba l'austérité et la défaite cuisante de la laïcité sans fractures internes notables.
Dans ces conditions, 1982-1983 marqua bien la mort de l'illusion du grand changement. La courbe de l'espoir alors s'inversait. Tandis que les mandatés du 10 mai 1981 s'installaient douillettement et durablement à la tête de l'Etat bourgeois, le "peuple de gauche" oublia sa gueule de bois pour un désenchantement sans fin.
C'est la combinaison de ces deux éléments qui constitue le secret de la longévité présidentielle de Mitterrand. Un homme porté au pouvoir par la gauche et qui s'y installa en y pratiquant une politique de droite : voilà en effet de quoi désamorcer les velléités de rechercher une autre formule ! Dès lors que les travailleurs ne sont pas parvenus à imposer leurs propres solutions par la mobilisation, pour ceux qui se donnent encore la peine de se déplacer les jours d'élections, il faut se résigner à voter socialiste à seule fin d'empêcher le retour d'une droite qui ferait pire encore. Le patronat, quant à lui, satisfait de la situation ainsi créée, n'a aucune raison de vouloir l'abréger. Jamais en effet, avant ces dix années de "socialisme", on n'avait vu, face au démantèlement progressif de tous les acquis sociaux, les luttes ouvrières s'anémier, les organisations ouvrières s'effondrer et l'idéologie moyenne régresser à vitesse accélérée, tandis que se redressait insolemment la courbe des profits et que les "valeurs" capitalistes — "culture d'entreprise", esprit de compétition, culte de l'argent facile, médiatisation à l'extrême des "gagneurs" type Tapie (12), etc. — s'affichaient grossièrement.
Donc, au bout de deux années, de l'élan du 10 mai, il ne restait plus aux travailleurs que la diminution d'une heure de la durée hebdomadaire du travail (les "39 heures"), la cinquième semaine de congés payés, des "droits nouveaux" dévitalisés et des nationalisations transformées en coquilles vides.
Une vie politique mutilée
Dix ans après, le bilan est lourd. Le chômage s'est structurellement installé à hauteur de deux millions et demi de victimes, les vieilles exigences patronales sont devenues autant de réalités incontournables : démantèlement de tous les mécanismes d'indexation des salaires sur les prix, flexibilité du temps de travail, au nom de l'impératif de la productivité, dé veloppement du travail à temps partiel qui touche principalement les femmes, développement massif de l'intérim et des contrats à durée déterminée, "précarisation" croissante pour les jeunes, mises en cause incessantes des systèmes de protection sociale... Les inégalités sociales se sont fortement accentuées. Ainsi, tandis que les boursicoteurs bâtissent des fortunes faciles, à l'américaine, le revenu minimum d'insertion (RMI), c'est-à-dire l'assistance aux plus pauvres (13), s'est installé au centre du paysage social, puisque désormais la pauvreté sans fards est réapparue, dans ces banlieues qui brûlent loin du luxe insolent des quartiers riches.
Ainsi, Mitterrand, le PS et la gauche, au bout de ces dix années de pouvoir, non seulement n'ont pas su opérer un minimum de changement en faveur des travailleurs et des catégories les plus défavorisées, mais ils n'ont pas pu empêcher la situation de s'aggraver. Aujourd'hui, par rapport à hier, il n'y a pas, en France, moins d'injustice, il y en a davantage !
Il n'empêche que Mitterrand a su relever victorieusement le grand défi de la décennie : l'épreuve de la cohabitation. Ce qui lui a permis, exploit sans précédent, d'être reconduit après sept ans de pouvoir pour un second mandat présidentiel. Les voix perdues parmi les travailleurs, prix des promesses non tenues et des reniements, ont été compensées par le ralliement d'électeurs modérés. Mitterrand ayant su avec une habileté retorse se placer comme l'homme de la mesure et de la sagesse, face à un Chirac un tantinet agité
QU'EST-CE QUE J'APPREND TU LEUR AVAIS PROMIS LE I DE QUOi J'Ai L'AIR et prêt, si on le laissait faire, à tout bousculer. Sûr des votes obligés de gauche, Mitterrand a pu se consacrer à séduire cette partie de l'électorat de droite qui représente le véritable point d'équilibre de sa politique. Le tour de force consistant à se faire réélire pour un second septennat ne s'explique que par cet art du malentendu sans lequel il n'est pas de réussite possible dans le cadre des institutions de la Ve République.
Reste que si, à partir de ces morceaux multiples, on tente de reconstituer le puzzle, on verra apparaître assez clairement la vérité de dix ans de mitterrandisme : la disqualification de la perspective du changement social. Aujourd'hui tout baigne dans l'ambiance glauque du consensus, parce que toute référence structurante est estompée, sinon abolie.
Selon le discours du pouvoir, il y a au cœur de cette mutation, l'enveloppant et la justifiant, le fait que cette adaptation représente pour la gauche (en fait la socialdémocratie) un progrès : le dépassement de la "culture d'opposition" pour la "culture de gouvernement", le choix du réalisme et le pari de gouverner dans la durée. Bref, la purification des illusions idéologiques d'un autre âge au profit de
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 =
Pour être convaincante, il faudrait que cette thèse puisse rendre compte de pourquoi ce qui ne serait qu'un apprentissage du "réalisme" a dû se payer d'un tel prix, car c'est tout le champ social et politique qui est chambardé.
Rappelons que ces dix années ont vu le déclin du PCF, une crise majeure de la totalité du mouvement syndical dont les effectifs ont fondu de moitié, une crise de l'extrême gauche conduisant une bonne part de celle-ci au bord de la disparition. Quant au PS, devenu premier parti du pays et confortablement incrusté dans tous les rouages de l'Etat bourgeois, on a déjà signalé combien son congrès de Rennes avait mis en lumière la crise profonde qui le déchire. S? iL PARAÎT QUE Une situation qu'est ROIT DE VOTE EN 81? venue aggraver la politique gouvernementale lors de la guerre du Golfe. L'horizon de ce parti s'arrête aux luttes fratricides de pouvoir. Dans l'actuel climat pourrissant des "affaires", c'est peu pour retrouver une force sociale seule à même de garantir les victoires électorales si âprement désirées... Seule exception à ce tableau : les Verts, qui se sont affirmés comme la force neuve. Si, comme pour les autres pays européens, leur succès s'explique par la prise de conscience à une échelle de masse des menaces écologiques qui planent sur l'humanité, ils ont su capitaliser à leur profit le rejet des forces politiques institutionnalisées (14). Mais, victimes de leurs succès électoraux, les Verts ne pourront échapper longtemps aux contradictions liées au fait qu'ils sont devenus eux-mêmes une force électorale non négligeable et qui ne peut être définitivement "ailleurs" du champ politique et de ses enjeux.
Au regard des bouleversements résultant de ces années de mitterrandisme la gauche n'est pas seule concernée. La droi-te, elle aussi, traverse une crise sans précédent. Incapable de surmonter ses divisions, de redéfinir un projet politique, d'opérer une "rénovation" toujours promise et jamais réalisée, elle est égarée. La politique libérale de Mitterrand la prive d'espace politique propre et ôte de la crébilité à ses propositions. Plus gravement, en favorisant l'émergence du Front national de Le Pen, Mitterrand a planté une épine mortelle au cœur de la droite. Prise dans des contradictions insurmontables, celle-ci s'affole : si elle dénonce le dis= Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 cours raciste, elle se coupe d'une partie de son propre électorat et renforce le FN, si elle le reprend à son compte, ce qui est sa pente naturelle, sans être sûre de rattraper les électeurs perdus au profit du FN, elle ne fait que renforcer l'autorité de ce dernier. Si elle renonce à s'unir avec lui, elle est assurée de perdre bon nombre d'élections, dans la mesure où l'électorat lepéniste, dans beaucoup de cas, est devenu indispensable pour concrétiser une majorité de droite, mais si elle passe alliance avec lui, elle le payera de nouvelles divisions, les composantes modérées n'acceptant pas une telle union avec des fascistes.
L'ascension de Le Pen
Une telle situation témoigne du grand fait politique nouveau au terme de dix années de mitterrandisme : l'enjeu central que représente cette force raciste et fascisante. Ayant acquis une audience électorale dépassant les 10 % de voix sur la base du seul racisme anti-immigrés, le Front national, continuellement dénoncé par la classe politique pour ses excès populistes et antisémites, résiste à toutes les tentatives de la réduire, rebondissant en permanence. Il est de plus en plus perçu comme une véritable menace pour la démocratie.
Peut-être est-ce là la donnée qui interpelle le plus lorsqu'on se retourne sur la décennie passée : un mouvement ouvrier en crise complète, face à une montée en puissance d'une force fascisante dont il ne servirait à rien de ne pas voir qu'elle est en prise avec des réalités sociales profondes.
Les réactions racistes à l'égard des immigrés et des beurs (15) les angoisses portées par le thème de l'"identité nationale", un certain dégoût de la "politique politicienne", les rancœurs nées des frustrations sociales... autant de décompositions du tissu social dont se repaît le Front national à l'heure où tous les cadres traditionnels de la société, politiques et idéologiques, sont en crise.
Au bout de dix ans de pouvoir, le mitterrandisme lègue une société privée de perspective de changement. Dans ces conditions, la seule force dynamique est
10) En octobre 1981, à l'issue de la réunion du Groupe des sept, à Cancun, les gouvernements français et mexicains avaient déclaré qu'ils reconnaissaient la légitimité des luttes de ceux qui, dans le tiers monde, se battaient contre l'injustice.
11) A l'automne 1986, un projet de loi de réforme de l'université accroissant la sélection a mis le feu aux poudres : des millions d'étudiants et de lycéens sont descendus dans les rues pour réclamer son retrait. Après d'immenses manifestations et la mort d'un étudiant causée par la police, le projet de loi fut retiré. La victoire de ce mouvement entraina une série de grèves (chemins de fer, transports parisiens, instituteurs, usine aéronautique SNECMA, etc.) qui furent caractérisées par l'auto-organisation des travailleurs et le rejet des appareils syndicaux traditionnels.
12) L'industriel Bernard Tapie s'est fait fort de reprendre des celle de cette espèce d'anti-changement que symbolise le FN : pour beaucoup, seule force à proposer une "issue", même fantasmatique et inquiétante.
Si l'on s'arrêtait là, on ne saurait expliquer le paradoxe de l'actuelle situation : à l'heure de profonds bouleversements et de douloureuses mutations, où les risques sont bien présents, Mitterrand est solidement installé, et la situation semble dominée par l'anémie.
Il convient donc de replacer cette décennie dans une perspective plus globale, en fonction de deux éléments. Le premier est que des tendances lourdes étaient à l'œuvre bien avant le 10 mai 1981, désta bilisant les cadres politiques et psychologiques hérités du passé et toujours actifs. La crise du capitalisme, et les politiques patronales en réponse à celle-ci, ont con duit au cours des années 70 à la destruction de bastions ouvriers traditionnels (sidérurgie, chantiers navals) et à la restructuration complète d'autres (automobile, textile). Ainsi, à l'heure où le capitalisme français intégrait les nouvelles technologies et s'insérait selon des modalités iné dites dans la division internationale du travail, la classe ouvrière subissait des coups brutaux et connaissait une restructuration dont on ne saurait sous-estimer l'ampleur.
Une erise à combustion lente
L'Union de la gauche, compte tenu des modèles qu'elle véhiculait, a retardé la perception de ces bouleversements Mais, au-delà, c'est sans doute toute la super-structure politique qui est entrée en décalage par rapport aux évolutions sociales.
La social-démocratie, parce qu'elle s'est trouvée en situation de pouvoir, s'est adaptée, on a vu à quelles conditions et dans quelles limites, mais les autres forces, aussi bien le PCF que les partis traditionnels de la droite, n'ont pu contenir une crise qui vient de loin.
L'autre élément est la prise de conscience au cours de ces années des surdéterminations internationales qui pèsent entreprises en difficulté et de leur faire remonter la pente. Actuel PDG d'Adidas et président du club de football de l'Olympique de Marseille, il a été élu député à Marseille en juin 1988 sur une liste "majorité présidentielle".
13) Le RMI a été instauré à la rentrée 1989 pour faire face au développement de la "nouvelle pauvreté" ; financé par un "impôt de solidarité sur la fortune", équivalent à environ la moi tié du salaire minimum, il est destiné aux chômeurs en fin de droits et à ceux qui ne bénéficiaient d'aucune aide sociale.
14) Lors des élections municipales de mars 1989, les Verts dépassèrent 10% des voix dans les deux tiers des villes où ils se présentaient. Lors des élections européennes de juin 1989, ils obtinrent 10,6 % des suffrages
15) Beurs, terme populaire pour désigner les enfants d'immigrés arabes nés en France.
le prisme d'un brutal ajustement des perspectives, a pu être davantage vécue comme un effondrement des valeurs traditionnelles que comme une trahison ouverte de celles-ci. On peut prendre la question des nationalisations comme exemple pour éclairer ce propos. Celles-ci ont été bradées par Chirac, lors de la cohabitation : revanche de la droite et surtout réduction d'une anomalie dès lors que la France s'était mise à l'heure du libéralisme pour qui le mot d'ordre magique est "privatisation" ! Si nul ne s'y est alors opposé, et si Mitterrand après sa seconde victoire présidentielle s'est réfugié dans une prudente philosophie du "ni-ni" (ni nouvelles nationalisations, ni nouvelles privatisations) — au demeurant largement battue en brèche depuis au profit de la logique privatisatrice —, c'est que la notion même de nationalisation a été vidée de tout contenu : les entreprises nationalisées, présentées à l'origine comme des leviers pour une politique industrielle audacieuse et d'indépendance n'ont jamais été rien d'autre que des entreprises capitalistes modèle déposé. Ainsi, nous a-t-on dit, le veut l'économie"!
Le grand renoncement
L'habileté de Mitterrand est d'avoir systématiquement enrobé ses reculs dans une explication pseudo démocratique — du type « on ne saurait imposer des mesures, même justes, à une société qui les refuse ». Ainsi le droit de vote des immigrés aux élections locales a été renvoyé aux calendes grecques, parce que, malgré l'opinion favorable du président, les Français n'étaient pas prêts, ainsi de l'indépendance de la Kanaky, ainsi de l'école laïque etc. Une véritable pédagogie du renoncement !
Le calme apparent qui règne sur la France au terme de ces dix ans de pouvoir socialiste ne saurait dissimuler les grandes transformations politiques qui se sont opérées. Sans grands chocs de classes, un véritable apprentissage du réalisme a été imposé, qui a bouleversé les repères fondamentaux. Il a fallu renoncer au changement pour apprendre la gestion du possible. Mais c'est une impasse. On le perçoit d'autant mieux à l'heure où le monde bascule. Reste que presque tout est à réinventer. A commencer par un nouveau projet de transformation sociale, puisque les anciens ont disparu dans le naufrage de la gauche qu'a signifié le mitterrandisme. *
26 avril 1991 Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991
sur la France. La bourgeoisie française a abordé les années 80 consciente des faiblesses relatives du capitalisme français, mais sans parvenir à ajuster ses prétentions politiques à cette réalité. Héritage du gaullisme, conforté par certaines connivences avec le PCF et une partie du PS, une certaine vision française du monde apparaissait déterminante: indépendance revendiquée par rapport aux Etats-Unis, ambition d'assurer un rôle dirigeant, en alliance avec la République fédérale d'Allemagne (RFA), dans la construction d'une Europe coupée de l'Est soviétique, présence active au Maghreb, en Afrique noire, au Moyen-Orient et en Océanie, assurant intérêts et prestige à l'ancienne puissance coloniale...
Toute la période dominée par l'Union de la gauche, d'autant plus tournée vers le passé que sa réalisation en termes d'accès au pouvoir a été retardée jusqu'en 1981, a masqué les transformations tales à l'œuvre : le raz-de-marée du néolibéralisme en réponse à la crise, l'affaiblissement de l'Union soviétique par rapport aux Etats-Unis et à l'Occident en général, qui allait déstabiliser l'Europe et ouvrir la voie à la réunification allemande, la montée des problèmes dans le tiers monde, la fin des équilibres politiques droite/gauche nés de l'après-guerre...
C'est sans doute dans ces conditions que l'épreuve du pouvoir pour la gauche — ou l'épreuve de la gauche au pouvoir pour les travailleurs —, perçue à travers