Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PEROU

Les années de plomb

· Inprecor n° 330, 10 mai 1991 · p. 10-11 · 1 881 mots

Pérou et Bolivie Économie mondiale Argentine et Chili Brésil

L'épidémie de choléra qui sévit au Pérou — fin avril 1991 on recensait 2 700 cas par jour ; la maladie aurait déjà touché 139 461 personnes et fait presque un millier de morts — s'est rapidement propagée en Equateur (5 000 malades recensés) et en Colombie (81 cas) ; les autorités brésiliennes ont aussi décelé plusieurs cas. Dans tous ces pays, comme en Argentine et en Amérique centrale, les autorités ont déclaré l'état d'urgence sanitaire. Mais si des mesures drastiques (et évidemment coûteuses) ne sont pas prises pour assurer l'approvisionnement en eau potable des populations, il est à craindre qu'entre 90 et 120 millions de personnes ne soient menacées par cette épidémie en Amérique latine.

Robert LOCHIEAD

LA DERNIERE épidémie de choléra au Pérou remontait à plus de cent ans. Les premiers cas ont été diagnostiqués fin janvier 1991. Début février, il y avait 500 malades, mais une semaine plus tard les services officiels en signalaient déjà plus de 8 000. Au ler mars, il y avait

34.000 malades et 134 morts (1). Le ministre péruvien de la Santé, Carlos Vidal, a déclaré que 300 000 Péruviens seraient vraisemblablement porteurs et que 10 000 personnes environ pourraient y succomber (2). Ce n'est que le 10 février que le gouvernement a déclaré l'état d'urgence

L'origine de l'épidémie est contestée.

Il y aurait eu deux cas de choléra sur un bateau chinois, le Happyness Panama, à quai dans le grand port de Chimbote,

Lima. Le vibrion du choléra ne se reproduit que dans l'intestin humain ; l'eau de boisson, contaminée par des matières fécales, est donc la source la plus fréquente de transmission, mais on peut aussi s'infecter par la nourriture. Les eaux usées des villes péruviennes sont déversées dans d'innombrables rivières et canaux à ciel ouvert où les pauvres puisent leur eau pour boire. Le tout est rejeté dans l'océan sans épuration. De nombreux malades ont été infectés avec des poissons et des fruits de mer contaminés. Les épidémiologistes occidentaux rejettent l'idée que le choléra soit apparu au Pérou subitement, mais

PEROU pensent qu'il s'est plutôt développé lentement ces dernières années, caché parmi les infections intestinales mal diagnostiquées. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) rejette, quant à elle, cette hypothèse car aucun cas de choléra sud-américain ne lui a été signalé ces dernières années et estime que les services médicaux péruviens sont capables de le diagnostiquer avec précision.

Un Péruvien sur deux vit dans la misère

La chaîne se rompt toujours en son maillon le plus faible. Le Pérou est un des pays les plus pauvres d'Amérique latine et il subit de plein fouet, depuis plusieurs années, une crise économique, comme le reste du continent. Mais le Pérou est particulièrement en chute libre. Le choléra a toujours été un indicateur de misère et sa réapparition au Pérou signale que ce pays a atteint un nouveau seuil. Sur les 22 millions de Péruviens, 15,4 millions vivent entassés dans des quartiers d'habitation sans égouts; 40 % des quartiers ne sont pas raccordés à l'eau courante. Dans la capitale, Lima, 4 des 7 millions d'habitants vivent dans des bidonvilles, des huttes de terre, de branchages, de carton, et les pueblos jovenes (quartiers d'autoconstruction dont certains disposent d'un minimum d'infrastructure). Il n'y a pas d'élimination des ordures, et dans la région désertique de la côte où est concentrée la majorité de la population, il pleut rarement. Comment les gens peuvent-ils se laver les mains dans des quartiers où un seul robinet sert à 1 000 personnes ?

Le vibrion est tué par la cuisson de l'eau, mais la plupart des habitants des bidonvilles sont trop pauvres pour se payer du combustible.

Le quotidien espagnol El Pais, du 30 septembre 1990, publiait, à l'occasion de la conférence des Nations-Unies sur l'enfance, un dossier sur les enfants péruviens — il y a, en Amérique latine, 20 millions d'enfants sans abri, et peut-être bien plus. A Lima, la police des mineurs en recensait 2 500, en 1987, l'Unicef 120 000. Au Pérou, chaque année 85 000 enfants de moins de 5 ans meurent. L'Unicef estime que 35 % des enfants péruviens souffrent de malnutrition.

Le Pérou est un pays très pauvre qui passe de la crise à la décomposition économique ; sa dette est de 20 milliards de dollars. Seul un Péruvien sur cinq a un emploi stable. L'inflation a atteint 1 770 % en 1989 et 7 000 % en 1990. Au président Alan Garcia, qui avait refusé, au début de son mandat, les exigences du Fonds monétaire international (FMI) et bloqué les remboursements de la dette (qui, de fait, n'était plus payée), a succédé, le 8 août 1990, Alberto Fujimori (3). Elu sur le refus de la thérapie déflationniste de choc proposée par le candidat de la droite conservatrice, l'écrivain Mario Vargas Llosa, le président Fujimori s'est empressé de la décréter. Il a supprimé du jour au lendemain toutes les subventions aux

1) El Pais, ter mars 1991. Ces chiffres ont été multipliés par dix, à la fin avril 1991,

2) Le Monde, 12 février 1991.

3) Voir Inprecorn° 308 du 4 mai 1991.

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prix. L'essence a augmenté de 3 000 %, l'eau, l'électricité et le téléphone de 1000 %, le pain de 800%, le lait de 319 %. Le "programme social de compensation" pour les pauvres promis n'a été mis en œuvre qu'avec retard et au rabais. La dépréciation de la monnaie a certes été stoppée, mais au prix d'une récession meurtrière. Le pouvoir d'achat de la classe moyenne a été diminué de moitié. Des milliers d'entreprises ont fermé. Des centaines de milliers de salariés ont perdu leur emploi. Des centaines de milliers de paysans du haut-pays, l'Altiplano, chassés par l'échec de la réforme agraire, la récession et par le contre-terrorisme de l'armée censée riposter au terrorisme du Sentier lumineux, descendent gonfler les bidonvilles des grandes villes de la côte. Avant le "fujichoc", l'Organisation des Nations-Unies (ONU) dénombrait 7 millions et demi de nécessiteux en détresse ; il y en a aujourd'hui 5 millions de plus, soit au total la moitié de la population.

Les sept plaies

Le choléra frappe les pauvres doublement. D'abord, en les rendant malades et en les privant de leurs maigres moyens d'existence : beaucoup sont de petits marchands ambulants de nourriture. Le maire de Lima a interdit leur commerce pour éviter la contamination par la nourriture.

Le gouvernement a exhorté la population à fair bouillir l'eau avant de la boire, à éviter les plages de Lima, à laver les fruits et légumes et à ne pas manger de poisson cru. Ce sont des consignes pour les riches. Les pauvres eux n'ont pas le choix en la matière et le plat typique du peuple dans ce pays, qui est un des plus grands exportateurs de poisson du monde, c'est le ceviche, du poisson cru mariné dans du jus de citron.

Le gouvernement a fait distribuer des tablettes de chlore pour désinfecter l'eau et organise le traitement d'urgence des malades. Le traitement simple et éprouvé d'un malade coûte 200 dollars : antibiotiques, médicaments et solutions de réhydratation. Dans un pays où, comme dans toute l'Amérique latine, il faut payer cash pour être soigné, cette somme est hors de portée de la majorité. Il n'y a pas de sécurité sociale pour les pauvres. Au début de l'épidémie, beaucoup de malades ne se sont tout simplement pas faits soigner et sont morts en silence. Pour atteindre la = Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 population des bidonvilles qui ne lit pas les journaux et qui n'écoute pas la radio, le gouvernement a envoyé des voitures avec des haut-parleurs (4).

La double maladie

Le choléra frappe doublement le Pérou. D'abord en rendant malades les gens et en les tuant, et en saturant un système sanitaire déjà des plus précaires pour les défavorisés. Ensuite, en déprimant brutalement ses exportations de poisson qui sont la principale source de revenus d'un pays en proie à une profonde crise économique. L'Equateur, le Chili et le Brésil ont en effet aussitôt bloqué les importations de produits alimentaires en provenance du Pérou. L'économie de la pêche s'est donc effondrée : 1 000 tonnes de poisson ont été détruites sur le marché de Lima, faute d'acheteurs ; 60 000 pêcheurs et marchands de poisson sont au chômage. L'OMS a précisé que les conserves de poisson péruviennes sont inoffensives car elles sont suffisamment chauffées dans leur processus de fabrication. Le tourisme est également frappé, bien que l'office de Tourisme ait lourdement souligné qu'il n'y avait aucun risque de contagion pour les touristes puisque seuls les quartiers pauvres manquent d'installations sani-

Le Pérou reçoit une aide étrangère croissante pour lutter contre le choléra. Le Chili, l'Equateur, Cuba, le Brésil, les Etats-Unis et le Canada ont offert de l'argent et des médicaments. L'Allemagne et la Communauté économique européenne (CEE) ont offert une aide financière. L'Unicef a envoyé 800 000 doses de solution de réhydratation. Les ambassades péruviennes en Europe récoltent des dons

PEROU d'antibiotiques. L'OMS et la Croix-Rouge soulignent que le Pérou a suffisamment médical compétent et un de personnel système hospitalier relativement bien organisé, mais qu'il manque de médicaments. Les autorités péruviennes affirment contrôler l'épidémie — la mortalité des malades est descendue de 1,3% à

0,7 %. Mais après avoir appelé à l'aide, le gouvernement péruvien a tendu à minimiser les faits depuis qu'il a constaté leurs effets sur les exportations.

Le ministère de la Santé n'annonce que 110 cas pour la ville de Huacho, là où l'association d'assistance Caritas en dénombre 626... Le directeur de la santé de

Caritas estime qu'il y a, pour l'instant, dix gros foyers d'infection. Le ministère de la

Santé a annoncé que les chiffres ne seraient plus communiqués que deux fois par semaine (5).

La maladie a atteint l'Altiplano, et au-delà l'Amazone. Onze personnes ont été hospitalisées à

Juliaca, une ville située à 3 800 mètres d'altitude. L'OMS estime probable que le choléra ait d'ores et déjà atteint l'Equateur et le

Chili. Les experts de l'Unicef estiment qu'il y aura 200 000 à

300 000 malades en avril. Des spécialistes de l'Institut suisse de médecine tropicale de Bâle estiment que le choléra va perdurer au Pérou et qu'il y sera désormais endémique avec des vagues périodiques.

La seule mesure efficace est l'approvisionnement en eau pro-

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pre, cela suppose de grands travaux d'infrastructure. Les quelques millions d'aide d'urgence n'y suffiront pas de toute évidence.

Les ministres de la Santé de Bolivie,

Brésil, Colombie, Chili, Equateur, Venezuela et Pérou se sont réunis le 27 février américaine contre le choléra (6). Ils ont décidé de lever les restrictions disproportionnées d'importations d'origine péruvienne en se référant aux normes de sécurité de l'OMS. Le ministre brésilien de la

Santé, lui, avait amené avec lui son eau potable et sa nourriture...

*

La Brèche

Mars 1991

4) Le journal Le Monde citait l'association caritative pastorale Caritas qui rappelait que, outre le choléra, on trouve encore au Pérou : la peste bubonique, la malaria, la rage, la dingue, la fièvre jaune, la tuberculose, la leshmaniose, etc. Le taux de dénutrition dans les quartiers populaires avoisine

60 %. Le Monde du 27 février 1991.

5) Le Monde, 23 février 1991.

6) El Pais, fer mars 1991.

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