Au bout de PEurope
Cinq ans après son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE)
et la stabilisation d'un gouvernement de droite — pour la première fois depuis la révolution antidictatoriale du 25 avril 1974 —, le Portugal est un pays profondément bouleversé. Les transformations sont surtout visibles dans le domaine économique et social ainsi qu'en termes de structures politiques. Francisco, LOUÇA
LORS de la chute de la dictature, le Portugal était caractérisé par une agriculture de quasi subsistance et largement déficitaire à l'heure d'approvisionner son marché intérieur. Son tissu industriel basé sur les avantages qu'offrait une main-d'œuvre bon marché était très peu cohérent, et on assistait à la création et au renforcement de consortiums industriels et financiers, plus ou moins protégés de la concurrence extérieure. Il existait un secteur des services très peu développé et peu diversifié, qui répondait aux décisions stratégiques des principaux groupes financiers nationaux. Quinze ans plus tard, au moment de l'adhésion du Portugal à la CEE, ce tableau correspond toujours, dans une large mesure, à la réalité du pays — et cinq années après l'entrée du Portugal dans la CEE, de nouveaux facteurs de dépendance sont venus accentuer cette soumission du capitalisme portugais.
La politique communautaire a organisé cette dépendance en donnant au Portugal le rôle de fournisseur de main-d'œuvre bon marché et peu qualifiée, ainsi que de certaines matières premières ou de produits industriels de peu de valeur ajoutée d'origine nationale. Bruxelles a maintenu les facteurs de la crise qui frappe le Portugal depuis que l'empire colonial est entré en déclin et que la découverte du chemin maritime vers l'Europe est devenue inévitable pour le capitalisme portugais.
Cette politique a provoqué plusieurs véritables crises sociales. Un des aspects les plus significatifs de cette situation est ce qui se passe dans le domaine de l'agriculture : une bonne partie des forêts et des terres cultivables ont été remplacées par des plantations d'eucalyptus, arbre d'ori-
PORTUGAL gine australienne qui pousse très rapidement et qui absorbe de grandes quantités d'eau, utilisé pour la production de pâte de papier qui est exportée — il s'agit d'une industrie très polluante, qui longe toute la côte portugaise. Les protestations des agriculteurs contre ce fléau ont été très peu efficaces et n'ont pas pu enrayer l'extension de la culture de l'eucalyptus, protégée par des subventions et par l'intervention policière qui a riposté aux manifestations qui s'y opposaient.
Le chômage déguisé
L'ouverture économique du Portugal à l'extérieur s'est aussi accrue ; les exportations représentent entre un tiers et un quart du total de la demande intérieure.
La fragilité de cette structure économique est mise en évidence par le fait que depuis son adhésion à la CEE, les principales exportations portugaises sont demeurées inchangées (vêtements et chaussures ; bois ; liège et papier ; machines ; peaux ; cuirs et textiles) et, en contrepartie, les trois grands domaines de dépendance se sont maintenus (équipement mécanique ; matériel de transport ; produits agro-alimentaires). Le Portugal est toujours un pays totalement dépendant en matière de biens d'équipement, de technologie, d'énergie et de produits alimentaires. Les principaux partenaires commerciaux du pays, en revanche, ont changé durant ces années : en l'espace de cinq ans, l'Etat espagnol est devenu le principal fournisseur du Portugal (les ventes ont augmenté de 183,30 %).
Toutes ces données mettent en relief le profil de la spécialisation de l'économie portugaise dans le cadre de la division internationale du travail: c'est une économie qui s'appuie de façon intensive sur l'utilisation de la main-d'œuvre dans des secteurs de maigre apport de capital et donc avec des indices de productivité bas.
En même temps, l'adhésion du pays à la CEE a facilité les marges de manœuvre des gouvernants, dans la mesure où la ba-
lance des paiements a été clairement bénéficiaire grâce à l'entrée de capitaux — "fonds structurels" et aides diverses — qui sont arrivés dans le cadre du programme de "convergence structurelle" ; de telles sommes sont limitées et inefficaces dans le contexte européen, mais elles ont été plus que suffisantes pour que le pays devienne bénéficiaire au plan financier. Pendant cinq ans, le gouvernement a donc disposé de chèques en blanc pour administrer des prébendes, des promotions, des places et des promesses.
Un des effets les plus significatifs de cette politique a été ses conséquences sur la jeunesse : pendant les trois premières années de l'adhésion du Portugal à la CEE, plus de 600 000 jeunes (la population économique active totale du pays dépasse 4 millions) ont participé, chaque année, à des stages de formation, payées par la CEE, avec une allocation supérieure au salaire minimum national - les candidats pouvaient suivre simultané-
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ment deux stages ou plus. Ainsi, les problèmes du système d'enseignement national — les erreurs de gestion, la mauvaise qualité du secondaire, le numerus clausus universitaire - ont été ajournés dans la mesure où une partie importante des étudiants s'est tournée vers des cours inutiles, mais individuellement avantageux à court terme.
Durant la même période, la transformation du paysage politique a été importante.
Crises politiques
La droite a récupéré une partie de l'influence qu'elle avait traditionnellement dans l'appareil d'Etat à l'époque de la dictature ; elle a toujours été divisée entre un courant démocrate-chrétien minoritaire, le Centre démocratique-social (CDS) et un courant soit-disant "social-démocrate", le Parti social-démocrate (PSD), qui rassemble l'essentiel du patronat le plus moderne et des jeunes technocrates, ont été les premiers bénéficiaires de ces changements, lors des élections de 1987 (1). L'équilibre s'est alors rompu, le PSD a emporté la majorité absolue et le CDS s'est retrouvé réduit à moins de 5 %, avec seulement quatre députés.
Les effets de ce changement se sont faits sentir également à gauche, à la fin du mandat normal de quatre ans du premier gouvernement de droite. Avec l'élection de Mario Soares à la présidence de la République, en 1986, le Parti socialiste (PS) a enfin eu l'occasion de renouveler son équipe de direction. La lutte interne à couteaux tirés entre des courants franchement "soaristes" et une nouvelle majorité a paralysé le PS pendant des années, ce qui était d'autant plus grave que la perspective d'un éloignement durable de ce parti du pouvoir éloignait une partie de clientèle traditionnelle. Vitor Constancio, élu secrétaire général, a été "démissionné" parce qu'il avait protesté contre les ingérences évidentes de Mario Soares dans la vie du parti et, notamment, sa gestion financière. Le nouveau leader du Jorge Sampaio, avait , après le 25 avril et pour une courte période, dirigé une organisation d'extrême gauche, le Mouvement de la gauche socialiste (MES).
La crise la plus grave a été celle qui a frappé le Parti communiste du Portugal (PCP), suite à la perestroika et aux réformes de Gorbatchev dans une Union soviétique toujours présentée par ce parti comme un point de repère essentiel. L'impact des dénonciations de l'ère Brejnev et le processus de désintégration du pouvoir stalinien dans les pays d'Europe de l'Est, et aujourd'hui en URSS même, ont fini par provoquer confusion et décourage= Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991
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ment parmi les cadres du PCP (qui n'est pas parvenu à dresser un bilan, ni à revoir de façon critique ses prises de position comme le soutien à l'invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968). Lors du Ile Congrès du PCP, on a assisté, pour la première fois dans l'histoire de ce parti, à l'apparition de plusieurs voix minoritaires ; mais les courants critiques ont fini par se diviser, certains de leurs dirigeants ayant connu un processus de rapprochement du PS, alors que d'autres sont restés au PC, notamment les dirigeants de la principale centrale ouvrière, la Confédération générale des travailleurs du Portu-
Dans ce contexte, les effets de l'offensive de la droite se sont aussi faits sentir dans le domaine social : les luttes populaires, clairement défensives, se plus rares et moins généralisées qu'auparavant ; les assemblées syndicales ont disparu pratiquement partout ; les réunions par usine sont rares et il est devenu beaucoup plus difficile d'arriver à arracher des revendications (2). Avec une montée peu significative du chômage — l'expansion économique, encouragée par les fonds de la CEE, a été réelle et a perduré durant cinq ans —, les bases qui permettaient une exploitation intensive du travail se sont consolidées (travail à la pièce pour les femmes, sous-traitance grandes entreprises, et même dans certains secteurs d'Etat, travail des enfants dans le Nord), sans aucune protection syndicale.
L'apparition de phénomènes nouveaux, comme la violence raciste et l'intervention militarisée de groupes néonazis (un groupe de skin-heads assassina, en octobre 1989, un dirigcant du Parti socialiste révolutionnaire — le PSR — Jose Carvalho, voir encadré en p. 20) ont aussi marqué ces dernières années.
Après la réélection de Mario Soares à la présidence de la République, en 1990, de nouvelles élections législatives sont prévues pour l'automne 1991 ; le gouvernement du PSD devra passer l'épreuve, après une certaine usure provoquée par le chaos qu'il a imposé dans l'enseignement, par ses promesses démagogiques jamais réalisées, et par la révélation de scandales et de cas de corruption, qui ont provoqué le limogeage discret de certains ministres. En même temps, et pour la première fois, les processus de transformation et de confrontation au sein de la gauche portugaise pourront être mesurés, d'où l'importance de cette compétition
Lisbonne 17 avril 1991
1) En 1987, la droite obtenait la majorité absolue pour la première fois depuis la chute de la dictature. Le PSD, dirigé par le Premier ministre Cavaco da Silva, arrachait à lui tout seul 50,5 % des suffrages : le PS en obtenait 22 % et le Parti communiste passait de 15 à 12 %.
2) Les commissions de travailleurs - organismes unitaires locaux - convoquaient ces assemblées générales. Les syndicats ont repris cette forme d'organisation lors de la grève générale de 1988