Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE DE L'EST

Des économies à la dérive

· Inprecor n° 331, 24 mai 1991 · p. 8-9 · 1 857 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Économie mondiale Pologne

Le Conseil de coopération économique mutuelle (CAEM) a été fondé en janvier capitaliste. Quarante-deux ans plus tard, les anciens pays du CAEM (Bulgarie,

Pologne, Roumanie, Hongrie et Union soviétique ; puis Allemagne de l'Est à partir de 1950, Mongolie de 1962, Cuba de 1972 et Viet-nâm de 1978), dont l'arrêt de mort a été signé, de fait, à la fin 1990 sont, pour la plupart, en proie à

Des économies

à la dérive

1949, pour contrecarrer le plan Marshall des Etats-Unis et présenter une alternative économique pour certains pays européens face à l'Occident une fièvre pro-capitaliste. Jürgen MITTERMÜLLER

AUJOURD'HUI, ces pays ne discutent plus que de la meilleure manière de démanteler le CAEM et les relations établies en son sein. La partie "conservatrice" de l'ancienne communauté dite socialiste (URSS, Roumanie et Bulgarie) voudrait qu'une nouvelle organisation soit créée pour lui succèder, alors que les autres pays veulent intégrer la Communauté économique européenne (CEE).

La situation économique actuelle des pays de l'ancien "bloc de l'Est" est catastrophique. Les efforts généralisés pour constituer une économie de marché s'avèrent plus douloureux que prévu (1).

Le directeur de l'Institut viennois d'économie internationale comparée, le professeur Friedrich Levcik, pense que la Pologne est le seul de ces pays qui pourrait connaître une amélioration économique en 1991. Cette déclaration est empreinte d'un certain cynisme : l'économie polonaise est complètement sur les genoux ; même les communistes faisaient mieux que le gouvernement actuel... Les politiques imposées par les autorités financières internationales — baptisées "thérapie de choc"— ont provoqué une chute de la production telle, qu'elle ne

EUROPE DE L'EST pourra être suivie que par une amélioraton.

Malgré cela, la direction polonaise reste déterminée à restaurer complètement le capitalisme. Lors de la réunion de dissolution du CAEM, en février 1991, les représentants de la Pologne ont insisté sur le fait que leur gouvernement avait décidé de ne pas soutenir une "remise sur pied factice" de cette institution. Les progrès en direction du marché des anciens pays frères sont trop lents, aux yeux des dirigeants polonais, et surtout de Walesa. Pour eux, les intérêts des travailleurs sont relégués au second plan, comme l'a démontré l'instauration récente de décrets qui offrent aux employés du privé des avantages supplémentaires à ceux du sec-

La voie hongroise

Pendant ce temps, la Hongrie s'est engagée dans la voie du "changement graduel"' (2). Le ministre des Finances, Mihaly Kupa, a évoqué la réorientation "non idéologique" de l'économie qu'il pense réaliser au cours de son programme en quatre ans. La Hongrie a courageusement rempli ses obligations envers le Fonds monétaire international (FMI). Le déficit du budget est passé de 52 milliards de forins en 1989 à 1,4 milliard en 1990 ; et, en 1990, le surplus en devises du commerce extérieur a atteint 950 millions de dollars.

Jusqu'en 1987, le volume du commerce avec les autres pays du CAEM était deux fois plus important que celui avec l'Ouest ; aujourd'hui, le rapport s'est inversé.

Mais l'effondrement du commerce avec l'Est pourrait aggraver la crise économique de la Hongrie. La valeur des exportations vers l'Est a diminué de 24% en 1990 ; par conséquent, la production des entreprises de machines-outils et de véhicules, destinée surtout au marché soviétique, a chuté de 30 %.

Cela s'est seulement traduit par une chute de 5% du Produit national brut (PNB), parce que le secteur dynamique des petites et moyennes entreprises n'a pratiquement pas été touché et car la baisse de la part des pays de l'Est dans le commerce hongrois avait déjà commencé auparavant — de 50% dans les années 80, à 33 % en 1990.

En 1991, la part du commerce avec l'Est continuera à diminuer car le rétablissement des liens avec ces pays ne peut pas être résolu à travers les méthodes de l'économie de marché. Ces problèmes s'accentueront, non seulement à cause de la débâcle de l'économie soviétique, mais aussi parce qu'il n'a pas été possible jusqu'à présent d'établir des accords avec des républiques ou des entreprises soviétiques.

Imbroglio commercial

Un exemple qui illustre la situation actuelle est la décision prise de paralyser les exportations de médicaments, de bus et d'autres produits hongrois prévue pour l'Union soviétique où elles sont pourtant vitales; malgré de nombreuses discussions, il a été impossible de trouver un arrangement. Alors que les entreprises soviétiques et hongroises s'étaient mises d'accord sur des livraisons en provenance de Hongrie pour une valeur de 500 millions de dollars pour 1991, et sur un crédit de 150 millions de dollars, en fait, seuls 20 millions de dollars ont été débloqués pour l'instant.

En Hongrie, comme ailleurs, ce sont les travailleurs qui portent le fardeau des réformes économiques. En 1990, le chômage a été multiplié par 3,5 ; il touche actuellement 90 000 personnes — 2 % de la population active. Selon les chiffres officiels, les prix des biens de consommation ont augmenté de 29% en 1990; pour 1991, il est prévu qu'ils augmenteront au moins de 35 %. Les salaires, eux, ont diminué de 8 %.

En Tchécoslovaquie, la privatisation a commencé le ler décembre 1990 (3). La petite privatisation a déjà été menée à bien : plus de 100 000 entreprises ont été vendues aux enchères. Pour l'instant, seules les petites entreprises sont passées au privé — achetées en grande partie par des étrangers, par l'intermédiaire d'hom-

1) Voir Inprecorn° 313 du 13 juillet 1990.

2) Voir Inprecor n° 326 du 15 mars 1991

3) Ibid.

Page 9

mes de paille. -La "grande privatisation" est pour plus tard.

La Tchécoslovaquie qui, à l'Ouest, a la réputation d'être un pays industriel relativement performant, connaît aujourd'hui de grosses difficultés -principalement le chômage et l'inflation. La libération des prix, le ler janvier 1991, a fait augmenter le coût de la vie de plus de 44%, et celui des produits alimentaires de plus de 63 %.

Cependant, la Tchécoslovaquie s'apprête à se jeter dans les bras des pourvoyeurs de fonds occidentaux ; la CEE a promis 1 milliard de dollars de crédit dans le cadre d'un programme d'aide de l'Organisation de coopération pour le développement économique (OCDE). Il n'est donc pas étonnant qu'Havel ait refusé la création de toute nouvelle organisation qui aurait assuré la succession du CAEM.

Le déclin soviétique

La grande inconnue reste le futur économique et politique de l'Union soviétique ; le noyau de l'ancien CAEM est confronté à une dépression économique sans précédent. Un rapport commun de 2 000 pages du FMI, de la Banque mondiale, de l'OCDE et de la Banque pour la reconstruction et le développement de l'Est européen (BERD) vient de dresser un tableau dramatique de l'économie soviétique. La conclusion qui s'impose aux capitalistes est la suivante : toute aide financière serait de l'argent jeté par les fenêtres. Cette catastrophe se terminera sans doute par une "thérapie de choc" à la polo-

En 1990, les résultats économiques sont mauvais dans tous les secteurs. Le PNB a chuté de 2 % (+ 3 % en 1989) ; la productivité du travail a diminué de 3 % (+ 2,5 % en 1989) et le volume du commerce extérieur de 6,9 %.

Fin 1990, l'arrêt des transactions commerciales en roubles entre pays du CAEM, pour passer à des devises fortes, aurait dû donner un coup de fouet à l'économie soviétique. C'est du moins ce qu'avait prévu la Banque de financements internationaux de Bâle dans son premier rapport trimestriel de 1991, selon lequel l'URSS devait être le principal bénéficiaire du changement du système de commerce en Europe orientale et centrale. Mais du fait du doublement des intérêts de la dette et de l'augmentation colossale des importations soviétiques — due aux difficultés croissantes de l'économie de ce pays — la balance des paiements n'a pas été modifiée substantiellement.

Les problèmes d'extraction de l'industrie pétrolière ont conduit à une diminution des exportations de pétrole, l'espoir d'obtenir des revenus supplémentaires s'évanouissant du même coup.

L'Union soviétique, grâce à ses immenses réserves de matières premières, conserve un avantage pour obtenir des devises face aux anciens pays du CAEM. Or, cet avantage a tendance à devenir secondaire ; d'un côté à cause de problèmes structuraux (transport, engagements préalables, etc.), et de l'autre à cause des difficultés que rencontrent les autres pays d'Europe de l'Est pour payer les importations soviétiques en devises fortes. Environ 60 % des devises soviétiques proviennent des ventes de pétrole à l'Ouest ; mais les prix bas de l'or noir favorisent surtout l'Ouest industrialisé.

Dans toute cette région, le troc est révolu ; la faible qualité des produits conduit tous les anciens partenaires commerciaux à essayer d'acheter à l'Ouest.

Les nostalgiques du CAEM

Il est compréhensible que les autres membres du CAEM aient voulu conserver une variante de l'ancienne structure. Les économies bulgare et roumaine pour ne pas citer Cuba (4) — sont très intimement liées à l'économie soviétique. Ainsi, la Bulgarie importe plus de 70% de son pétrole d'URSS, et ce pays est, de loin, son premier partenaire commercial.

Cependant, un vent de réformes commence aussi à souffler à Sofia. Début février 1991, le nouvcau gouvernement de coalition, dirigé par Dimitri Popov, a présenté son "Programme de transition et d'espoir" au FMI, dans le but d'obtenir des crédits récompensant une nouvelle vague d'austérité. D'ailleurs, 3 milliards de dollars d"argent frais" devraient apporter de l'air au gouvernement.

EUROPE DE L'EST

C'est la population qui fait les frais de cette transition : la libération des prix, début février 1991, a conduit à une augmentation moyenne des produits alimentaires de 500 %. Malgré cela, et une hausse du chômage de 70 000 à 300 000 personnes, Popov le réformateur envisage une « entente sociale optimiste ». Les attentes des syndicats se sont d'ailleurs exprimées par un engagement à geler les grèves d'ici les prochaines élections. Sclon Popov : « Les Bulgares ont fini par comprendre que c'est ainsi que les choses doivent se passer.»

Les choses suivent un cours similaire en Roumanie. Petre Roman et son entourage espèrent recevoir des devises après l'instauration d'une "thérapie de choc" classique (hausses des prix, fin des subventions aux prix, fermetures d'entreprises et chômage important). Ceux qui protesteront ou organiscront des manifestations seront accusés de contribuer à la détérioration de l'économie et qualifiés d'opposants aux réformes.

Tous les Etats qui appartenaient au CAEM subissent une récession ; une détérioration encore plus grave est pronostiquée pour 1991, à cause des coûts élevés de l'énergie en devises fortes, de la récession à l'Ouest et des taux d'intérêts élevés des marchés financiers internationaux dus aux investissements en Allemagne de l'Est et à la dette publique des Etats-Unis.

Aujourd'hui, environ 34 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté en Europe de l'Est ; ce chiffre augmentera certainement. Il est encore difficile de savoir quelles sont les économies de l'Est qui réussiront à survivre à la compétition capitaliste. Cependant, on peut au moins signaler deux choses : les décisions concernant ces économies seront prises dans les capitales de *l'économie de marché libre", et non dans les pays concernés; les grands perdants de la "rénovation" scront les travailleurs et surtout les femmes salariées. *

Ost-W'est Cegeninformationen Avril-juin 1991, Vienne

4) Voir Inprecorn® 319 et 320 des 26 avril et 10 mai 1991.

Une erreur sur cette page ?