Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRAK

La barbarie à visage inhumain

· Inprecor n° 332, 7 juin 1991 · p. 14-15 · 1 931 mots

Golfe et Irak

GUERRE LES MEMBRES de la mission et moi-même avions suivi de très près les récits des médias sur la situation en Irak et, bien sûr, le récent rapport de l'UNICEF sur l'eau et les conditions sanitaires à Bagdad et dans sa périphérie. Nous devons cependant dire que rien de ce que nous avions vu ou lu ne nous avait assez. préparés au désastre qui prévaut aujourd'hui en Irak.

Le récent conflit a eu des résultats quasiment apocalyptiques sur l'infrastructure économique de ce qui était, jusqu'en janvier 1991, une société au taux d'urbanisation et de mécanisation relativement élevé. Aujourd'hui, la plupart des éléments constitutifs de la vie moderne ont été détruits ou quasiment réduits à néant. L'Irak a été relégué à l'ère pré-industrielle pour un certain temps, mais il souffre en plus de tous les désavantages de la dépendance post-industrielle en matière d'utilisation intensive d'énergie et de technologie. (...) A cause de la guerre, pratiquement toutes les sources de carburant et d'énergie (hormis un nombre limité de générateurs mobiles) et tous les moyens modernes de communication n'existent plus. (...)

Tout cela, ainsi que les récents soulèvements de la population dans certaines zones du pays, explique que les autorités ne soient absolument pas à même de mesurer l'étendue de la catastrophe, et encore moins d'y répondre, faute de données précises et complètes.

Le spectre de la faim

Il n'y a pas assez de carburant pour produire l'énergie nécessaire aux transports et à l'irrigation, ni de générateurs d'énergie pour pomper l'eau et assurer le tout-à-l'égout. Les fournitures médicales indispensables n'arrivent dans les centres de santé qu'avec d'extrêmes difficultés et souvent d'importants délais. L'information sur les besoins locaux est rare et arrive très lentement. La plupart des salariés ne peuvent tout simplement pas se rendre à leur travail. Les autorités et les syndicats estiment qu'environ 90 % des travailleurs de l'industrie ont été contraints à l'inactivité et ne seront plus payés à partir de la fin mars 1991. Les organismes gouvernementaux sont pratiquement vides.

Avant ces événements, l'Irak importait environ 70 % de ses besoins alimentaires. Aujourd'hui, à cause de la pénurie de carburant, de l'impossibilité d'importer et de l'effondrement total du système de distribution, l'approvisionnement en nourriture par le secteur privé a quasiment été réduit à néant, avec des augmentations de prix phénoménales.

Beaucoup de produits alimentaires dépassent déjà le pouvoir d'achat de la plupart des familles irakiennes. La production agricole est hautement mécanisée, et beaucoup de terres dépendent des techniques d'irrigation. Ainsi, la récolte principale, en juin 1991, sera sérieusement affectée par le manque d'énergie pour faire fonctionner les machines et pomper l'eau, et la situation, déjà catastrophique, s'aggravera. Pour toutes ces raisons, les perspectives pour la récolte de 1992 s'annoncent tout aussi désastreuses.

Etant donnée la nature de la société et de l'économie irakienne, le manque d'énergie est un obstacle majeur au succès de tout effort massif, même à court terme, de maintien de conditions de vie décentes.

(...) Actuellement, la population peut surtout obtenir de la nourriture grâce à des allocations gouvernementales et des rations [qui lui sont fournies]. (...) La mission n'a pas pu juger des stocks disponibles dans les entrepôts nationaux, mais tout indique qu'il n'y a quasiment plus de farine et que les réserves de sucre, de riz, d'huile végétale, de poudre de lait et de légumes secs sont actuellement à des niveaux critiques ou ont tout simplement fondu. La distribution de lait en poudre, par exemple, est aujourd'hui réservée exclusivement aux enfants malades, sur ordonnance médicale.

(...) La mission recommande que, dans ces circonstances, avec les sérieuses difficultés actuelles et en prévision d'un futur pire encore, les sanctions sur l'approvisionnement alimentaire soient immédiatement levées, ainsi que celles sur l'importation d'équipements agricoles.

(...) A cause de la destruction des centrales thermiques, des raffineries de pétrole, de la grande majorité des stocks de pétrole, et des usines hydro-électriques, toutes les installations dépendant de l'électricité ont arrêté de fonctionner. Des générateurs au diesel marchent encore de manière limitée, leur fonctionnement étant affecté par l'absence de carburant, d'entretien, de pièces de rechange et de travailleurs. L'approvisionnement en eau de Bagdad avait chuté à moins de dix litres par jour ; il est actuellement remonté à environ 30 à 40 litres dans environ 70 % des quartiers (soit moins de 10 % de ce qui était utilisé auparavant).

(...) A Bagdad, les eaux usées non traitées sont directement versées dans la rivière et toutes les usines d'eau potable de la ville et du reste du pays utilisent

La bar

à visage i

Voici des extraits du rapport réalisé par un sous-secrétaire, le général Martti Ahtisaari, qui a évaluer les besoins humanitaires de ce pays aj énormes dégâts que l'attaque impérialiste a c cependant à demander à ce pays de payer de 20 % de ses ress DOCU l'eau des rivières. (...) Alors que les autorités ont prévenu qu'il fallait bouillir l'eau, il y a peu de carburant pour le faire, et celui qui reste diminue à vue d'œil.

(...) Les autorités disposent de très peu d'informations sur la situation dans le reste du pays parce que tous les systèmes de communications modernes ont été détruits; l'information circule maintenant principalement de bouche à oreille. Dans les régions où il n'y a pas de générateurs électriques ou là où il n'y a plus de réserves de carburant, la population puise directement son eau dans des rivières et des fosses polluées.

(...) En matière sanitaire, le traitement des ordures ménagères et celui des eaux usées posent de gros problèmes. Dans les deux cas, la prochaine augmentation rapide des températures va vite accentuer la crise existante. Des tas d'ordures traînent ça et là dans les villes et leur ramassage est rare ou inexistant. Les bennes à ordures ne peuvent pas fonctionner faute de carburant, de maintenance, de pièces détachées et d'ouvriers. En général, les incinérateurs ne marchent plus pour les mêmes raisons. Les insecticides, indispensables quand l'été devient tor-

Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991

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•barie

nhumain

e mission des Nations-Unies, dirigée par le visité l'Irak entre les 10 et 17 mars 1991 pour rès la guerre du Golfe. Ce rapport décrit les ausés en Irak. Le "monde civilisé" continue les réparations au Koweit, sous la forme surces pétrolières.

Pride, ont complètement disparu à cause des sanctions et de l'absence d'approvisionnement en produits chimiques. Le niveau de l'eau des rivières est inhabituellement bas. Toutes les stations de pompage et de traitement des eaux usées sont inutilisables à cause de l'absence d'énergie et de pièces de rechange. Le contenu des égouts se répand au milieu des rues et des villages. Les dangers pour la santé vont croître dans les semaines à venir. (...) Les conditions de santé à Bagdad et dans tout le pays restent précaires. En outre, le manque total de communications téléphoniques et la réduction drastique des capacités de transport créent d'autres problèmes : l'information sur les maladies contagieuses ne peut être ni recueillie ni transmise, et il est impossible de distribuer efficacement dans le pays les médicaments essentiels, les vaccins et le matériel médical. (...) Cela touche toute la population de l'Irak, et plus particulièrement les secteurs aux revenus les plus faibles. La mission s'est surtout intéressée aux problèmes des groupes les plus vulnérables, qu'ils soient irakiens ou non. Elle s'est ainsi aperçue que dans les institutions = Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 pour les orphelins, les personnes âgées ou les handicapés, les soins avaient souvent été supprimés, leurs résidents ayant déménagé et ayant été regroupés dans divers

(...) En ce qui concerne les déplacés et les sans abri, les autorités n'ont pas été capables de mesurer pleinement l'impact des hostilités récentes. Elles estiment cependant qu'approximativement 9 000 logements avaient été détruits ou gravement endommagés par les combats, dont 2 500 à Bagdad et 1 900 à Bassora. Il y aurait donc environ 72 000 sans abri. L'aide officielle est aujourd'hui entravée par les conditions décrites dans ce rapport, et surtout par l'arrêt total de la production locale de matériaux de construction et l'impossibilité d'en importer. L'importation de ces matériaux essentiels devrait être

(...) Environ 64 000 personnes de nationalité iranienne, concernées par la IVe

Convention de Genève sur la protection des civils en temps de guerre, d'août 1949, ou par la Convention de 1951 sur les réfugiés, vivaient auparavant dans trois camps en Irak. Certaines d'entre elles ont été déplacées; d'autres ont exprimé leur désir d'être rapatriées. Les gens qui ont été obligés de quitter l'un des camps ont besoin d'urgence d'une assistance limitée. (...) Pour l'instant, le seul lien routier viable qui relie l'Irak au monde extérieur est la route d'Aqaba via Amman. Le transport routier intérieur est aujourd'hui gravement affecté par l'absence de pièces de rechange et de pneus et, surtout, la pénurie de carburant. La ligne intérieure de chemin de fer entre Bagdad et Mossoul est partiellement en état de marche. La mission a appris que 83 ponts routiers avaient été détruits.

La mission a aussi appris que tous les systèmes de téléphone, intérieur ou international, ont été détruits, à l'exception de quelques échanges locaux limités dans une ville. (...) Le service postal a également entièrement disparu.

Le rôle de l'énergie en Irak est tout particulièrement important à cause du degré d'urbanisation (près de 72 % de la population vit en ville) et d'industrialisation du pays, et des étés prolongés et très chauds.

Avant la guerre, la consommation d'énergie consistait principalement en pétrole, en produits raffinés (85 %) et en électricité (14,8 %). Environ 30 % de l'électricité était produite par des barrages hydro-électriques. Les bombardements ont pratiquement entièrement paralysé les secteurs du pétrole et de l'électricité. La production d'énergie et celle des raffineries est négligeable et ne reprendra pas avant que la première phase des réparations ne soit achevée.

Officiellement, l'essence ne peut pas être vendue à des particuliers depuis février. (...) Selon les premières observations, les réparations nécessaires pour recommencer à créer de l'énergie et à raffiner du pétrole à un niveau minimal prendront au moins entre quatre et treize mois.

Une aide urgente

Best indispensable

(...) Le rapport ci-dessus décrit la situation en Irak dans la semaine du 10 au 17 mars 1991 avec le plus de précision possible, en utilisant toutes les sources disponibles, dont de nombreuses observations indépendantes. Moi-même et mes collègues sommes convaincus qu'une mobilisation et un déblocage de fonds plus importants sont nécessaires pour faire face à cette profonde crise qui frappe l'agriculture, l'approvisionnement alimentaire, l'eau, la voirie et la santé.

Mais la situation de l'Irak soulève d'autres questions. En effet, il sera difficile, sinon impossible, de remédier à ces besoins humanitaires immédiats sans répondre de façon tout aussi urgente à la nécessité d'énergie. Cela passe par des importations de pétrole urgentes et la récupération rapide d'une capacité de production minimale d'électricité et de raffinage, avec l'aide d'autres pays.

Si tel n'est pas le cas, la nourriture importée ne pourra pas être conservée ni distribuée ; il sera impossible de purifier l'eau ; les eaux usées ne seront ni pompées ni nettoyées; les cultures ne pourront pas être irriguées; les médicaments n'arriveront pas là où ils sont nécessaires ; aucun besoin ne sera résolu.

Il est évident que le peuple irakien fera bientôt face à une catastrophe plus grave encore, qui pourrait inclure des épidémies et des famines, si on ne répond pas rapidement à ses besoins multiples. Le long été, avec des températures montant fréquemment à 45 ou même 50 degrés, n'est plus qu'à quelques semaines.

Le temps presse. *

Security Council, United Nations 20 mars 1991

* Les intertitres sont de la rédaction.

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