La première année de gestion du gouvernement d'Alberto Fujimori, élu en avril
1990, a déçu les espoirs des secteurs populaires qui escomptaient, en votant pour lui, contrer le programme de privatisations et d'austérité promis par la droite, réunie autour de l'écrivain Mario Vargas Llosa (voir Inprecor n° 308 du 4 mai
Le Parti d'unité mariatéguiste (PUM), dans un document de travail de son comité approfondie de la situation économique et sociale du Pérou, ainsi que de celle de
De Fujimori
au "fujichoe"
central, publié par la revue Amauta de février 1991, a fait une analyse la gauche. Nous en reproduisons de larges extraits. DOCUMENT
LA PROFONDE polarisation du Pérou avait fait d'Alberto Fujimori le candidat des forces qui s'opposaient au choc du Fonds monétaire international (FMI). La base sociale de Cambio 90 [la coalition qui soutenait la candidature de Fujimori, ndlr], fragile et précaire, ainsi que le caractère flou de la majorité qui l'a porté au pouvoir, ont accentué les tendances "caudillistes" et autoritaires du nouveau président. Son entourage était dominé par un secteur de l'armée lié au Service d'intelligence national (SIN) et par des hommes de main de l'impérialisme. Les secteurs les plus pragmatiques de la droite, clairement majoritaires dans Cambio 90, ont fait pression sur le nouveau gouvernement sans s'y engager explicitement. L'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA, parti de l'ancien président Alan Garcia), malgré son résultat électoral surprenant (1), s'est placée au début sur la défensive, incapable de développer une politique d'opposition. Deux orientations différentes se sont affrontées en son sein : les partisans d'une opposition frontale (Alan Garcia) et ceux d'une négociation avec Fujimori (Alva Castro, candidat de l'APRA à la présidence).
La gauche, à cause de sa défaite électorale d'avril 1990 et de la confusion provoquée par l'appel à voter pour Fujimori, s'est vue piégée (2) ; les divisions internes et la détérioration de ses liens avec les masses en ont pâti. En pratique, la majori-
PEROU té de la gauche a donné un chèque en blanc au nouveau gouvernement. Sa crise a franchi un nouveau pallier lorsque certaines de ses composantes — la Gauche socialiste (scission de la Gauche unie, IU) et IU elle-même — ont accepté des postes ministériels, après l'éclatement de la coalition à l'occasion de la constitution des gouvernements régionaux (3).
Entre juin et août 1990, le Parti d'unité mariatéguiste (PUM) a fait campagne autour d'une proposition alternative au plan du gouvernement, avec la collaboration d'économistes de gauche, pour rassembler les forces qui s'y opposaient. Si celte campagne a eu un écho dans les médias, elle n'a pas réellement mobilisé les forces du PUM, ni touché le mouvement populaire organisé de façon significative. L'idée, selon laquelle la seule alternative pour le Pérou passait par le "choc" de Fujimori et de son ministre de l'Economie Hurtado Miller, s'est répandue parmi la population.
En août 1990, la très forte hausse des prix, qui a provoqué une inflation de 392 % par mois, a accéléré la crise économique : nous avons subi l'ajustement économique le plus violent de l'histoire récente de l'Amérique latine. La production a chuté de 20 % au deuxième semestre
1990, faisant reculer le Produit intérieur brut (PIB) trente ans en arrière. La majorité de la population s'est retrouvée dans une situation de misère absolue : aujourd'hui, seulement 6 % de la population active de Lima gagne l'équivalent du salaire minimum de 1970.
La thérapie de choe Les Péruviens qui avaient besoin d'aide sociale se comptaient officiellement par millions après cette catastrophe. Face aux dangers d'explosion populaire, le gouvernement a renforcé la militarisation du pays, tout en créant un large front autour de lui avec les patrons et l'Eglise pour organiser le Programme d'urgence sociale, qui s'est rapidement avéré être un échec. Les réponses [de la gauche] ont été limitées, désarticulées, inégales, et sans aucune centralisation politique ou professionnelle. La grève nationale [d'octobre 1990, nldr] a eu un impact limité — on peut même parler d'échec au vu de la gravité de la situation.
Au lendemain de l'annonce du choc économique, le PUM a fait une autocritique sur sa consigne de vote au deuxième tour des élections, en expliquant que cela avait contribué à engendrer la confusion et à désarmer les masses. Le PUM s'est aussi trompé en croyant qu'il y aurait une explosion sociale après ces mesures ; il a sous-estimé la crise de direction [du mouvement ouvrier] et le poids de l'offensive néolibérale sur la conscience des gens.
Durant ces derniers mois, les femmes
(et d'abord les militantes du PUM) ont été un des secteurs les plus dynamiques, en menant la campagne "un verre de lait pour les enfants" et pour des cantines populaires, surtout à Lima. verses institutions (le pouvoir judiciaire, le Parlement, les gouvernements régionaux, et, enfin, les mairies) ou certains secteurs des organisations de masse. Dans tous les cas, il est parvenu à mettre ses adversaires sur le ter-
1) L'APRA avait quand même obtenu 20 % des voix au premier tour, se trouvant ainsi dans une position d'arbitre au Parlement - Fujimori a arraché 61 % des suffrages au second tour, contre 38 % pour le Front démocratique (FREDEMO) de Vargas Llosa, qui était pourtant en tête, avec 33 % des voix au premier tour.
2) Le PUM, ainsi que la Gauche unie avaient appelé à voter Fujimori, en expliquant qu'il fallait tout faire pour barrer la route à Vargas Llosa.
3) La coalition de la Gauche unie (IU) regroupe le Parti communiste, le PUM et l'Union nationale de la gauche révolutionnaire (organisation d'origine maoïste). Lors de la formation du gouvernement Fujimori et de la proposition faite par celui-ci de plusieurs postes ministériels à la gauche, IU a éclaté. Le secteur qui voulait participer au gouvernement a formé la Gauche socialiste.
Inprecor n° 333 du 21 juin au 4 juillet 1991 =
rain de son choix, tout en discréditant ces institutions aux yeux de l'opinion publique.
Cette tactique à court terme n'est cependant pas parvenue à infléchir définitivement le rapport de forces ou le contours de l'économie et de l'Etat. C'est la principale faiblesse de Fujimori, qui dévoile la nature précaire du nouveau gouvernement. Ces dernières semaines, on assiste en plus à une chute de popularité du président et de son Premier ministre. Le "caudillisme" sans charisme de Fujimori pourrait facilement se transformer en dictature à peine voilée. De fait, le Pérou vit aujourd'hui sous un gouvernement civil-militaire; le poids essentiel des décisions repose sur le SIN et sur des hommes [à la solde] des Etats-Unis.
Le PUM a perdu cette première bataille en délaissant le terrain le plus sensible pour les masses : celui de la politique économique du président.
La difficile résistance du peuple péruvien
L'installation et la mise en route des gouvernements régionaux ont été importantes pour la gauche ; mais leur bilan est globalement négatif. La gauche n'a pas été capable de mettre sur pied un nouveau type de gouvernement, et elle est tombée dans le piège de la course aux postes officiels. Le gouvernement a ainsi pu manipuler des municipalités mécontentes pour affaiblir l'image et le pouvoir de la gauche, en réduisant les attributions municipales, en suspendant le transfert d'entreprises publiques, en réduisant leur bud-
Le PUM dirige le gouvernement local de Puno ; il essaye de tenir tête à l'administration centrale sur les problèmes de la terre, des mines, et les questions énergétiques. Des initiatives plutôt positives vis-à-vis des paysans ont été prises (dont une
Tout au long du dernier semestre 1990, le mouvement de masse a rencontré beaucoup de difficultés pour résister et affronter le "fujichoc". Ceci est dû aux effets dévastateurs de la crise nationale, au repli provoqué par l'augmentation de la violence, à l'épuisement des vieilles formes d'organisation et de lutte, et à la crise de l'avant-garde.
A grands traits, on peut dire que le mouvement populaire a été placé sur la défensive et on constate de dangereuses tendances à s'accommoder de défaites de moyenne envergure. Cependant, des expériences importantes, quant à leur contenu et à leur forme, ont eu lieu. Les habitants des villes qui luttent pour avoir des terrains et les femmes qui défendent des = Inprecor n° 333 du 21 juin au 4 juillet 1991
programmes de survie ont été aux premiers postes de ces combats. Mais, globalement, les capacités de lutte du prolétariat urbain et industriel ont été affaiblies, à cause de la récession provoquée par le économique du gouverne-
Le PUM a encouragé l'établissement de liens stables entre des coordinations syndicales dans le secteur nationalisé, dans les mines et l'énergie ; ce qui est d'autant plus nécessaire face aux avancées des privatisations. Les coordinations de mineurs et de travailleurs du secteur de l'énergie ont organisé conjointement une grève, en janvier 1991, avec un certain
Les employés du secteur nationalisé, très frappés par les réductions budgétaires, ont riposté avec des luttes catégorielles assez longues, qui ont convergé entre novembre et décembre 1990. Les résultats ont été limités et précaires, mais la volonté de résistance est apparue clairement avec, notamment, très peu de démissions volontaires dans les entreprises.
Face au mouvement syndical, le gouvernement a employé la manière forte combinée à des concessions très limitées dans le domaine de l'assainissement de la Sécurité sociale, par exemple. Il a aussi lancé une offensive sur le terrain de la prétendue "démocratisation" des syndi-
Les luttes paysannes ont été très éclatées. Il y a eu des débrayages et des grèves à différents endroits — Piura, Loreto, Cusco, Costa Sur, etc. — avec, dans certains cas, un développement important de l'autodéfense. La reprise du mouvement paysan à Ayacucho, qui a brisé l'encerclement militaire, est significative. Mais l'absence d'initiatives centralisées a pesé et il a été impossible d'encourager et de coordonner certaines luttes partielles.
La présence des forces militaires qui s'affrontent dans la guerre intérieure s'est renforcée, mais aucune d'entre elles n'a pu changer le rapport de forces en sa faveur, montrant les limites et les problèmes de leurs stratégies [les forces de l'ordre comptent 50 000 effectifs ; le Sentier lumineux 5 000 et le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru 1 000, ndlr].
PEROU SEPTEMBRE : 14 % d'inflation !
Dans le domaine de la contre-insurrection, le gouvernement Fujimori a accéléré la militarisation ; ses liens avec les forces armées, et en particulier avec l'armée de terre, est un des piliers de sa stabilité immédiate.
La contre-insurrection
Get le Sentier lumineux Cette militarisation a été soutenue par un large éventail de forces, dont des secteurs réformistes et hésitants de la gauche. Les actions terroristes et les provocations du Sentier lumineux (SL) ont été décisives à ce niveau.
Les militaires ont obtenu des résultats significatifs en frappant la direction du Sentier lumineux et celle du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) dans le Nord-Ouest. Le gouvernement a multiplié les groupes paramilitaires, présents désormais dans plusieurs régions du pays, et qui provoquent des affrontements meurtriers. En octobre 1990, l'état d'urgence a été décrété pour la première fois au nord de Puno. Cela a permis de constater que les forces politiques, sociales et celles de l'Eglise sont sur la défensive face à la militarisation du pays.
Fujimori a remis le ministère de l'Intérieur et l'Armée au secteur militaire lié notamment à Montesinos (4). Ceci s'est traduit par la mise à la retraite de 300 officiers, surtout les proches de Mantilla [organisateur de groupes paramilitaires du "commando Rodrigo Franco", ndlr], et ceux qui avaient fait preuve de zèle dans la lutte contre le trafic de drogue. Fujimori lui-même a invité certains officiers à prendre leur retraite — dont les commandants de la marine et de l'aviation.
Ces contradictions ont abouti à l'éclatement de diverses affaires, concernant des écoutes téléphoniques, d'espionnage et aussi à la non-signature du traité de coopération avec les Etats-Unis dans la lutte contre la drogue. Ces problèmes ont aussi entraîné une certaine perte d'initiative de l'armée dans le conflit interne : reflet de son désarroi, les actions criminelles qui se sont multipliées, et qui ont compliqué ses rapports avec la popula-
Tout en subissant des attaques importantes dans certaines régions et en étant sur la défensive, le Sentier lumineux a intensifié ses actions militaires et a avancé dans des régions qu'il jugeait prioritaires. Il s'est surtout attelé à établir ce qu'il appelle le "nouveau pouvoir", des bases d'appui, avec des méthodes autoritaires, en portant des coups aux organisations autonomes et aux directions combatives.
Du Haut Huallaga et des rives du fleuve Apurimac, le Sentier a avancé vers la forêt centrale, imposant sa présence et son contrôle dans toutes ces régions. Il faut aussi souligner l'accroissement de ses activités à Lima, surtout dans les quartiers populaires et les universités.
Mais ses limites programmatiques
OCTOBRE: 10 % / sont évidentes : il est incapable d'engendrer un large mouvement de masse qui lui permettrait de faire un saut stratégique dans la guerre ; au contraire, il s'éloigne de plus en plus du mouvement organisé. C'est cette faiblesse que la contre-insurrection essaye d'exploiter dans la vaste offensive lancée contre les dirigeants "sendéristes".
Le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru a concentré ses forces dans une campagne dans le Nord-Ouest, en essayant de récupérer des bases paysannes. Sa propagande armée et son terrorisme dénoncent la présence et les symboles de l'impérialisme nord-américain dans pays. Son dernier comité central, en août 1990, a proclamé sa volonté de modifier son activité pour développer le pouvoir populaire et récupérer le terrain perdu à cause de la généralisation de la guerre. Mais ses actions ne laissent pas entrevoir des changements notables : il poursuit toujours des opérations militaires et sa "compétition" avec le Sentier.
En outre, le narcotrafic continue et a des incidences sur différents aspects de la vie nationale.
Trafic de drogue et intervention yankee
Il existe plusieurs indices des liens entre des groupes de traficants de drogue et les secteurs corrompus de l'armée c'est un des points centraux d'accrochage avec les Etats-Unis.
Depuis 1990, la signature d'un accord d'aide pour la lutte contre la drogue est discuté — il représente 160 millions de dollars. Mais ces négociations ont stagné à cause de la résistance des forces armées à s'engager dans cette lutte et de divergences quant à l'utilisation des fonds.
Cependant, la collaboration entre la Drug Endowment Agency (DEA, agence nord-américaine contre le trafic de drogue) et la police péruvienne s'est accrue.
L'évolution de la situation dans un avenir proche dépend de trois facteurs clés : la conjoncture économique, la crise politique, et le devenir de la guerre. C'est sur ces terrains qu'il faut reprendre l'initiative en organisant la résistance populaire et nationale.
Amauta, février 1991 NOVEMBRE: ÇA POURRAIT ETRE 8 %... NE FAITES PAS TANT DE ZELE !
4) Montesinos est une éminence grise de la CIA au Pérou. II a été nommé chef du Service d'intelligence nationale (SIN) par Fujimori.
Inprecor n° 333 du 21 juin au 4 juillet 1991 / =