Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Comment faire du neuf ?

· Inprecor n° 338, 11 octobre 1991 · p. 11, 11-12 · 2 054 mots

URSS et Russie Syndicalisme

nouveau Parti du travail est Andreï Isaev, militant de longue date de la gauche moscovite et dirigeant de la Confédération des anarcho-syndicalistes (KAS). Dans cette interview, Isaev, qui est maintenant le rédacteur en chef de l'hebdomadaire de la Fédération des syndicats de Moscou, Solidarnost, commente les premières

Comment faire

du neuf ?

L'un des six premiers signataires du document appelant à la formation d'un réactions qui ont suivi l'appel lancé le 28 août 1991. INPRECOR : Quel a été le ton général des premières réactions à l'appel pour un Parti du travail ?

Andreï ISAEV : Dans la presse libérale — c'est-à-dire celle de nos opposants —, il y a eu plusieurs commentaires. La Nezavismaïa Gazeta et Moskovni Novosti ont publié des articles indiquant qu'il ne s'agissait que d'un projet "communiste" de plus, et que tous les autres partis aspiraient aussi à défendre les travailleurs. La Komsomolskaïa Pravda a traité le Parti du travail d"héritier du PCUS".

Toutes ces attaques n'ont aucun fondement ; les gens qui ont signé la première déclaration faisaient tous partie de l'opposition au PCUS; Kagarlitsky et moi n'étions pas membres du Parti, mais de groupes d'opposition ; quant aux dirigeants de la Fédération des syndicats de Moscou (MFP) qui ont signé la déclaration, ils avaient quitté le PCUS au printemps 1991. Il n'est pas correct de dire que nous ne sommes qu'un parti de plus qui veut défendre les travailleurs ; tous les autres partis qui ont été fondés défendent soit les droits de la population dans son ensemble (comme le faisait le PCUS), soit = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991

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les intérêts des entrepreneurs privés. S'il avait existé d'autres partis défendant les ouvriers, nous aurions participé à leur fondation.

Nous avons également reçu de nombreuses réactions positives de gens qui ont entendu parler de la création de ce nouveau parti et qui veulent faire quelque chose : un groupe de soutien au Parti du travail a été constitué au sein du syndicat des travailleurs de l'aviation ; nous avons également eu connaissance de la fondation de groupes d'initiatives similaires à Moldov et à Donetsk — et des gens parlent de fonder un groupe dans les Pays baltes. Mais tous ces groupes doivent agir de manière indépendante parce qu'ils opèrent dans des Etats indépendants. Nous devons donc rester en contact, et si nos positions se rejoignent, nous pouvons les aider mais ces regroupements ne seront pas des sections du parti. Le Parti du travail a été fondé en tant qu'organisation politique russe.

• L'appel pour ce nouveau parti a été signé par des dirigeants du MFP, du

Parti socialiste et de la KAS — cela signifie-t-il que l'ensemble de ces organisations appuient cette initiative?

La première déclaration n'a pas été signée par des organisations, mais par des individus. Aucune organisation n'a pour l'instant discuté de son affiliation.

Certains militants de l'aile gauche du Parti social-démocrate ont soutenu notre projet et nous ont aidé, comme Rakitski. Nous entretenions aussi des liens avec le Parti vert ; nous discutons maintenant de la possibilité de former un bloc électoral entre le Parti vert et le comité organisateur du Parti du travail, si les élections des soviets ont lieu en novembre 1991. La question de l'entrée du Parti vert dans le nouveau parti n'a pas encore été évoquée — mais nous pensons que les Verts seraient des collaborateurs potentiels.

De nombreux anciens communistes veulent participer à la mise en place du parti, mais c'est une question difficile. D'une part, ce sont des militants de base, qui croient sincèrement à la construction du communisme et qui veulent protéger les droits sociaux des travailleurs ; ils sont sans doute un peu déformés, mais ce sont des gens honnêtes — en tout cas, bien plus honnêtes que les dirigeants de la bureaucratie du PCUS, qui ont sauté dans le wagon de la clique pro-capitaliste. Je pense que ces militants doivent pouvoir entrer dans le parti, même si nous devons nous affronter à eux — pendant longtemps, nous avons été de deux côtés de la barricade, et cela sera long à dépasser.

D'autre part, il serait, d'après moi, dangereux que de nombreux anciens fonctionnaires du Parti entrent dans le nouveau Parti. Je ne veux pas que le Parti du travail finisse comme le Parti du socialisme démocratique (PDS) en Allemagne. J'ai peur que nous soyons confrontés à un afflux d'anciens fonctionnaires du parti, car la seule chose qu'ils savent faire est de travailler dans un appareil. Personnellement, je crois que l'on devrait établir une limite à l'admission d'ancien fonctionnaires du PCUS, mais tout le monde ne partage pas mon opinion.

• Un facteur clé pour la formation de ce parti est le soutien des syndicats et des organisations ouvrières. Comment ont réagi des organisations ouvrières indépendantes, comme le Syndicat indépendant des mineurs (NPG) ou la

Confédération du travail ?

Comme la plupart des autres syndicats importants, le NPG est devenu un assemblage de forces politiques très différentes. Je pense qu'il est improbable que la nouvelle direction du NPG soutienne le Parti du travail, mais nous espérons que ce projet sera appuyé par le groupe, au sein du NPG qui, en juillet, s'est opposé à la corruption dans le syndicat et a deman-

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= UNION SOV ETIQUE dé une purge de la direction et un approfondissement de la démocratie syndicale. Ce sont des gens tels Sergeiev et Tcherkisov — la plupart viennent d'Ukraine orientale. Dans un futur proche, un Syndicat indépendant des mincurs russes va voir le jour et nous pensons qu'il sera possible d'entretenir des relations étroites avec celte structure.

Malheureusement, la Confédération du travail est sur le déclin, et ce à cause de son soutien inconditionnel à Eltsine. Maintenant que ce dernier a remporté la bataille, de nouvelles contradictions apparaissent ; mais c'est très difficile pour un militant ouvrier de s'opposer tout à coup à quelqu'un qu'il a appuyé auparavant. Mais, la Confédération du travail ne pourra pas continuer à soutenir Eltsine s'il attaque les droits des travailleurs. Dans les clubs locaux, les activités et les liens avec la Confédération du travail ont diminué, et il semble aujourd'hui impossible de con-voquer le congrès du mouvement ouvrier qui était prévu pour cet automne.

• Il semble que le centre de gravité de votre initiative soit situé à Moscou, où elle a l'appui des dirigeants du MFP et de personnalités importantes du Soviel de la ville. Avez-vous une possibilité immédiate de gagner un soutien supplémentaire ailleurs, par exemple à travers la Fédération des syndicats indé-pendants de Russie (FNPR) ?

Il est probable que, durant la période à venir, le Parti du travail ressemblera à un enfant avec un grosse tête et de petits membres : une section solide à Moscou et des groupes d'appui plus faibles dans les autres villes. Selon moi, c'est inévitable car c'est d'abord à Moscou qu'ont été formés les groupes de la gauche intellectuelle et ce n'est que là que la direction des syndicats a, pour l'instant, soutenu

Le MFP en tant que tel ne va pas participer au Parti du travail, mais nous œuvrons à la mise sur pied de structures au sein du MFP, qui pourraient adhérer collectivement — le parti va permettre l'adhésion individuelle et collective. Le Comité pour l'action politique au sein du MFP — qui est actuellement un club de discussion politique unissant les militants syndicaux à différents niveaux — pourrait ainsi devenir un membre collectif.

La direction de la FNPR est fortement pro-Eltsine, mais elle est composée d'opportunistes qui pourraient aussi bien soutenir Gorbatchev ou n'importe quelle autre personne au pouvoir. Les partisans d'Eltsine avancent le concept de "pouvoir exécutif fort", que le Parti du travail rejette : nous voulons un pouvoir représentatif important, et la protection des droits des travailleurs durant le processus de privatisation. Pour ces raisons, la direction du FNPR s'oppose à notre projet ; elle a publié des déclarations démagogiques prétendant que nous utilisons les structures syndicales à des fins politiques et que nous avions une "conception communiste" des liens entre les syndicats et le parti.

• Il y a eu des déclarations contradictoires à propos du caractère du Parti du travail, certaines suggérant que ce serait un parti de type parlementaire traditionnel. Quel genre d'organisation souhaitez-vous créer ?

Ce parti aura les caractéristiques d'un mouvement, où l'affiliation collective sera possible et où les décisions des organes de direction ne lieront par les organisations locales. Ce sera un parti fédéraliste, qui ne fonctionnera pas selon le centralisme démocratique. Notre parti doit, même dans ses structures, illustrer de nouveaux type de relations sociales.

• L'appel à la formation d'un Parti du travail est venu à un moment où il n'existe pas de radicalisation importante de la classe ouvrière, où les luttes sont dispersées et où les organisations indépendantes des travailleurs et les autres mouvements progressistes restent embryonnaires. Avez-vous pris en compte ces facteurs?

Pour l'instant, la formation d'un parti ouvrier de masse puissant est impossible. Mais, dans un avenir proche, le gouvernement de ce pays va lancer des attaques très importantes contre les droits des travailleurs. Le nombre de chômeurs pourrait atteindre 40 millions à la suite de la fermeture d'un nombre considérable d'entreprises ; le niveau de vie chutera de manière drastique. Dans ces conditions, un réel mouvement va se développer parmi les travailleurs. Nous considérons qu'il est important de commencer à préparer des structures vers lesquelles les travailleurs puissent se tourner, quand la nécessité de résister à ces politiques antipopulaires se fera sentir. Je pense que, durant les tous prochains mois, nous assisterons à une débâcle économique telle, qu'elle donnera le coup d'envoi de ce mouvement.

• Quelles seront les prochaines avancées concrètes dans la construction du Parti du travail ?

Le Groupe d'initiative pour le Parti du travail s'est rendu auprès de la direction du MFP avec la proposition de présenter des revendications offensives au gouvernement de la République russe et de la ville de Moscou. La grande majorité des travailleurs de Moscou touchent des salaires inférieurs au minimum vital, qui est officiellement de 300 roubles par mois, mais que le MFP situe à 410 roubles. Notre première demande est donc que le salaire minimum soit d'au moins 300 roubles par mois. Nous demandons aussi, qu'en cas de privatisation, au moins 50 % des actions soient réparties entre les travailleurs de l'entreprise afin qu'ils puissent contrôler la politique de privatisation. Si la privatisation implique le licenciement de plus de 30% des employés, nous exigeons que les travailleurs aient le droit de reprendre la propriété.

Finalement, nous demandons au maire de Moscou d'assurer inconditionnellement l'emploi de la population qui a terminé des études et n'a pas encore de travail, ainsi que celui des soldats qui seront démobilisés à l'automne. La plupart d'entre eux sont allés directement de l'école à l'armée et ils recevront une pension qui parfois n'atteint même pas 25 roubles par mois. Des dizaines de milliers d'entre eux vont se retrouver à Moscou, or aucun programme spécifique professionnel n'a été pour l'instant prévu pour eux.

Nous proposons ces revendications au MFP et nous suggérons l'organisation d'une manifestation de masse sur la place Rouge, à la fin octobre ou au début novembre epour soutenir ces demandes et en défense des soviets, qui ont été privés de leur influence par l'hypertrophie du pouvoir exécutif — cela n'implique pas que nous nous satisfaisions de la forme actuelle des soviets, mais nous les défendons comme un principe.

A la mi-octobre, le MFP consultera ses sections syndicales des principales villes de Russie et, entre autres choses, discutera de la question du soutien au Parti du travail. Nous pensons que la plupart d'entre elles le rejeteront, mais il est probable que trois ou quatre sections — Léningrad, Kazan et peut-être Sverdlovsk — exprimerons leur soutien au parti. Le comité d'organisation du Parti du travail sera alors désigné, après la consultation des sections syndicales — il ne sera donc pas uniquemnt composé de Moscovites. Notre groupe d'initiative n'a fait qu'appeler à la constitution d'un parti — sa fondation concrète est la tâche du comité d'organisation. Tant qu'il n'a pas été mis sur pied, il est difficile de savoir quand aura lieu le congrès de fondation - sans doute à la fin de l'année 1991. *

Moscou, ler octobre 1991

Propos recueillis par Poul-Funder Larsen

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