Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

La nation envoûtée

Inprecor n° 338, 11 octobre 1991 · p. 14-16 · 2 736 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

NEDJELINA DAIMACIJA : Pendant un certain temps vous avez été plus présent sur la scène publique de

Croatie, de Bosnie-Ilerzégovine ou de

Macédoine que sur celle de Serbie.

Alors que les médias serbes parlaient d'ouverture, vous n'y êtes pas apparu.

Pourquoi?

Bogdan BOGDANOVIC: Je ne parle pas à Belgrade parce que je n'en ai pas le droit ; je suis victime d'un boycott très strict. On ne peut même pas mentionner mon nom. Cependant ce blocus a été brisé, il y a quelques mois, par une petite citation dans le journal Vreme, et ma lettre ouverte à Dobrica Cosic (1) vient d'être publiée récemment.

Je pense que Milosevic a actuellement de meilleurs conseillers qu'il y a un an ; après le 9 mars (2), il a compris qu'il devait permettre au moins un semblant de démocratie. Maintenant, il autorise des critiques : on peut se moquer de lui en public. Mais il ne faut en aucun cas lui demander où est le Kosovo! Le Kosovo n'existe pas ! Le Kosovo se trouve quelque part sur la lune. Il est également impossible de faire référence devant lui aux "promesses faciles" (3), ou à ce que va devenir le Kosovo. Ce genre de questions sont sous un contrôle très strict.

Beaucoup de gens sont totalement mis en quarantaine — j'en fais partie, ce dont je suis fier.

• Pourquoi le silence sur le Kosovo ?

Que veut cacher Milosevic?

Il est arrivé au pouvoir en Serbie en disant qu'il résoudrait la crise du Kosovo et qu'il ferait quelque chose pour celle province. Non seulement il n'a rien fait, mais il y a fait monter la tension à son comble. Mais, nous les Serbes, nous avons le droit de savoir ce qu'il va advenir du Kosovo. Devons-nous y rester et dans quelles conditions ? Comment pouvons-nous communiquer avec ces gens, qui ne sont pas quelques centaines mais presque deux millions. Je sais que le boycott de mon nom est en partie dû à mes positions sur le Kosovo — à diverses occasions j'ai déclaré publiquement que le Kosovo ne nous appartenait pas. Si nous acceptons le principe ethnique comme le seul principe moderne possible, alors le Kosovo n'est plus serbe depuis longtemps. Si seulement nous avions eu le courage de dire cela il y a dix ans, nous aurions pu nous séparer du Kosovo en amis et y garder des liens selon une configuration politique acceptable par l'Europe. Au lieu de cela, Milosevic s'y est fait des ennemis, semant la discorde et la haine entre les Serbes et les Albanais. Il a sûr, des Croates.

l'auto-destruction ».

pable d'arrêter cela ?

YOUG

La nation

Bogdan Bogdanovic est l'architecte yo Serbe, né à Belgrade en 1922, il a com Guerre mondiale. Ancien professeur d'ar maire de cette ville pendant une courte pé central de la Ligue des communistes de Y limogé lors de l'arrivée au pouvoir de Milo de larges extraits, est parı fait la même chose pour les Serbes et les Macédoniens, et maintenant pour les Serbes et les Hongrois —sans parler, bien

• Vous avez comparé cela à une

* route serbe vers l'auto-humiliation et

Ce n'est un secret pour personne que Milosevic est psychologiquement un destructeur, de type suicidaire ; mais le problème est qu'il transmet sa folie suicidaire à l'ensemble de la nation. Il ne veut pas quitter la scène ; s'il doit partir, l'ensemble de la nation serbe doit disparaître avec lui, d'une manière ou d'une autre.

• Existe-t-il une force en Serbie ca-

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DSLAVIE envoûtée agoslave le plus connu internationalement. attu avec les partisans pendant la Seconde chitecture à l'université de Belgrade, il a été iode, dans les années 80. Membre du comité ougoslavie (LCY, PC yougoslave), il en a été evic. Cette interview, dont nous reproduisons e dans Nedjelina Dalmacija.

La puissance occulte des dictateurs ne repose pas sur leur intelligence — ils sont généralement assez limités intellectuellement, et je pense que Milosevic est un homme très peu intelligent —, mais sur le fait qu'ils peuvent entraîner un grand nombre de gens derrière leurs idées, et même des nations entières. Hitler aussi avait une cervelle d'oiseau, il a cependant réussi à amener la grande et sage nation allemande jusqu'à la folie. Je pense que, dans une certaine manière, la nation serbe est sous le charme de la folie de Milosevic. Dans les cafés, les rues et les maisons de Belgrade, l'on entend constamment des cris de guerre, des invitations au meurtre et à la haine. Des gens jeunes et intelligents ont l'impression d'avoir été trahis, même = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 ceux qui, au départ, croyaient à tout cela. Malheureusement, je pense qu'ils sont peu nombreux — ce sont en majorité de jeunes intellectuels qui auraient pu réussir mais qui n'en ont plus la possibilité maintenant. Ils ont des potentialités — une capacité pour faire quelque chose — mais ils sont niés, bafoués et frustrés.

Je ne compte plus sur l'opposition serbe. Pour l'instant, elle offre à Milosevic un semblant de légitimité.

• Comment?

En ce moment, il y a un test pour chaque Serbe, le Kosovo. Si un parti comme le Parti démocratique ne dit pas un seul mot sur le Kosovo, alors il ne conduit pas une politique serbe réelle et honnête. Il peut dire quelques mots ici et là, appuyer telle ou telle rumeur du carsija (4), mais de fait, il soutient Milosevic. Souvent ses dirigeants disent, d'une manière plus modérée et anodine, les choses que Milosevic énonce brutalement et abruptement.

• D'après ce que je sais, seuls les "réformistes" ne nient pas la question du

Kosovo (5).

Je ne soutiens pas uniquement les réformistes, je me considère comme un des leurs. C'est un parti tragique — le seul qui avait prévu ce qui se passe actuellement ; le seul qui savait ce qu'il fallait faire ; et le seul qui a une chance de transformer en réalité ce que l'Europe nous offre. Mais ces membres sont victimes d'une haine sans pareille en Serbie.

• Pourquoi avez-vous dit que la Serbie avait perdu la guerre ?

La Serbie a perdu cette guerre. Quand je dis "cette guerre", je ne pense pas uniquement à celle du moment, mais à toutes les guerres modernes et à toute notre histoire moderne du Halt-i-Sherif jusqu'à nos jours (6). Cent-soixante-dix ans se sont écoulés depuis sa proclamation, et durant tout ce temps, un Etat comme la Serbie — en Europe — aurait dû connaître une avancée bien plus grande dans les domaines de la civilisation, de la culture et de l'économie. Aujourd'hui, nous devrions au moins être au même rang que la Hongrie ou la Tchécoslovaquie. Un sentiment d'échec subsiste au cœur même du nationalisme serbe, qui porte en germe plusieurs justifications de cette frustration : le Comintern, le Vatican, la franc-maçonnerie et autres complots fantastiques. Les Serbes ont le sentiment d'avoir tout raté.

C'est cette histoire gâchée — ce siècle et demi gâché — que l'on peut qualifier de guerre perdue. Mais cette expression s'applique aussi aux événements qui se déroulent en ce moment. Que cela nous plaise ou non, quand nous regardons à la télévision les différentes cartes qui montrent les villages serbes et non-serbes, et jusqu'où les "défenseurs des villages serbes" ont avancé, nous voyons que ces "défenseurs" sont en train d'attaquer des villes ! Les "défenseurs" encerclent Vukovar ; les "défenseurs des villages serbes" attaquent Osijek. Nous voyons la carte de la destruction s'élargir. La presse de Belgrade, irresponsable, voire écœurante, présente cela comme une victoire. Ils parlent d'avancées, de libération, etc., et les gens ordinaires, déjà profondément endoctrinés, acquièrent le sentiment que nous, les Serbes, sommes en train de gagner la guerre. C'est une erreur d'appréciation terrible.

D'abord, d'un point de vue militaire et politique, il est impossible qu'ils gagnent, parce que personne de sensé ne permettra que quelque chose soit modifié par la force en cette fin de XXe siècle. Tôt ou tard, ceux qui sont là-bas devront se retirer dans la honte — s'ils ne sont pas vaincus par l'effort de résistance croate qui, si la guerre s'étend, recevra une aide extérieure. Ensuite, cette guerre a été perdue à un autre niveau, encore plus terrible : elle est en train de détruire le sentiment serbe selon lequel nos guerres avaient été des conflits justes, où nous nous étions comportés avec honneur. La guerre actuelle n'a rien d'honorable. Je dis "merde" à cette guerre, où les "défenseurs des villages" lancent des escarmouches pour qu'ensuite les tanks et les blindés de l'armée viennent protéger leurs forfaits. De ce point de vue aussi c'est une guerre honteuse.

• Que pensez-vous du rôle que joue l'armée?

Il est négatif, horriblement négatif. Ces fanatiques [les Serbes des commandos irréguliers, ndlr] propagent la guerre

1) Vreme, hebdomadaire indépendant fondé à la fin 1990, est la seule voix dissidente significative des médias serbes. L'académicien Dobrica Cosic est l'auteur de nombreux travaux célébrant l'histoire nationale serbe.

2) En mars 1991, il y a eu des manifestations de masse contre le régime de Milosevic dans toute la Serbie. Voir Inprecor n° 326, 327 et 328 des 15 et 29 mars, et 12 avril 1991.

3) Cela fait référence à Une vitesse facilement promise, un livre de Dragisa Pavlovic, ancien président de la section de Belgrade de la Ligue des communistes de Serbie, qui, en 1987, en a été exclu parce qu'il s'était opposé à la politique de Milosevic au Kosovo et au nationalisme serbe en général.

4) Littéralement, ce mot signifie "bazar", mais il se rapporte aussi au système informel de création de l'opinion publique

5) Les "réformistes" sont les membres de l'Alliance des forces pour la réforme, qui soutient Ante Markovic, le Premier ministre fédéral.

6) Le Hatt-i-Sherif (décret impérial) de 1829 établissait l'autonomie de la Serbie au sein de l'empire ottoman.

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YOUGOSLAVIE pour des raisons insensées — au nom d'un nationalisme maladif, morbide et fanatique. Mais l'armée fait la guerre non pas par nationalisme fanatique, ni — comme elle en est souvent accusée — par fanatisme idéologique. L'armée lutte uniquement pour défendre ses propres privilèges!

L'autre jour, j'ai traversé Dedinje où je n'étais pas allé depuis longtemps (7), et j'ai eu l'impression de rentrer dans une partie de la ville qui m'était totalement inconnue. J'ai vu des espaces éclairés, j'ai entendu de la musique — j'ai eu l'impression d'être dans un autre monde - quelque part en Suisse. Des enfants de hauts-gradés et de généraux jouaient au tennis dans la nuit. A ce moment-là, j'ai compris que l'armée là-bas, avec ses tanks qui aident ces fous — ou, d'ailleurs de pauvres gens qui délendent leur droit à la vic — ne se bat absolument pas pour une cause sociale ou nationale. Elle ne défend que ses propres intérêts de caste. Cette caste, l'armée, nous opprime tous.

• Pourquoi appelez-vous celle guerre

« le grand marché de la mort » ?

Comme au Liban, il y a des guerres qui se font sous le signe de la consommation. Il existe d'immenses supermarchés mondiaux d'armement et un commerce des armes, un amour des armes ; des gens qui deviennent dépendants des armes comme de tout autre bien de consommation. Dans certaines parties du monde, cette philosophie consumériste des armes peut surgir de manière soudaine. C'est ce qui s'est passé au Liban. Nous y avons vu d'innombrables petites armées, avec leurs commandants et leurs mercenaires — qui tous étaient aussi des dealers d'armes. C'est à cela que servent les guerres — au profit des supermarchés d'armement.

J'ai peur que cette guerre ne devienne peu à peu un conflit similaire à celui du Liban. Le développement d'une course à la consommation pour posséder un fusil, avoir une Kalashnikov ou une Thompson, a ici un terrain fertile. La population des Balkans est droguée aux armes. Il existe un rapport érotique avec les armes. Quand j'ai rejoint les partisans, j'ai été frappé, entre autres choses, par leurs soins envers les armes : on les nettoyait, on les huilait, on les polissait sans cesse. Bien sûr, il faut garder son fusil propre, mais cette relation érotique m'a dérouté. Les partisans enlaçaient leurs fusils en dormant.

attirante est appelée un "fusil". Une na-

CROATIA vieux,

« Quand tout cela sera fini, on pourra se battre pour rejoindre la CE. » été transmise dans la littérature, puis de la littérature aux écrits populaires, et ensuite à la presse — surtout la presse à sensation et les médias audiovisuels —, elle a alors lentement commencé à influencer les gens. Les jeunes, qui ont compris la folie de la guerre, sont en fait prisonniers de cette mentalité de vieillards, qui les a envoûtés. Malheureusement, beaucoup conflits dans l'histoire ont été des guerres de vieillards. Je ne crois pas que ces jeunes — s'ils avaient été autorisés à avoir leur propre vision du monde et leur propre compréhension de l'histoire nationale auraient voté pour ce bain de sang. Les vieux en portent toute la responsabilité

- des hommes qui, en plus, savent à quoi semble la guerre. Mais les jeunes ne le savent pas, voilà pourquoi ils en sont souvent victimes.

Cette guerre a commencé assez innocemment - avec des barrages sur les faisaient des blagues: « Nous allons tendre un guet-apens aux Croates, et ensuite, ils essayeront de nous rendre la pareille. » Cela ressemblait presque à une attraction pour touristes. Mais aujourd'hui, c'est une véritable guerre.

dans l'inexpérience des jeunes est un crime majeur. J'ai écrit cela dans ma lettre ouverte à Dobrica Cosic — je me suis focalisé sur lui parce que je considère que c'est la personne la plus responsable du drame serbe. Il a envoûté cette nation, et l'a éduquée. Il a réussi en grande partie

Dans l'argot de Belgrade, un femme tion qui identifie les femréelle.

mes avec les fusils est une nation malade qui devrait être soignéc, hospitalisée.

Cela ne vaut pas seulement pour les Serbes, les Croates, les Albanais ou les Musulmans, mais pour tous les peuples des Balkans.

• Vous avez également parlé d'une guerre de vieillards.

Il est évident qu'il s'agit d'une guerre d'hommes basée sur leurs idéaux et leurs frustrations.

Quand cette idéologie de vieillards a commencé a tits tyrans.

de

ZAGREg res-

* Qu'est-ce que tu as fait pendant le dernier cessez-le-feu? » routes ; les gardiens buvaient un peu et toute l'horreur.

Cette diffusion de l'esprit des vieux parce que, durant les cinquante dernières années, nous n'avons pas eu d'histoire

• Que faut-il faire?

La pire des choses serait la rupture des communications entre les différentes parties du pays. Qu'est-ce que la Yougoslavie pour moi maintenant que je dois en parler au passé — que je le veuille ou non ? Pour moi la Yougoslavie, en un mot, c'était vingt amitiés importantes dans tout le pays. Ces gens sont restés mes amis et je peux encore leur parler.

Je pense que c'est maintenant la seule manière d'agir : se rappeler de tous ses amis, maintenir des contacts, et voir ce que nous pouvons faire ensemble politiquement. La situation est en train d'acquérir une dimension internationale, ce qui est une bonne chose. Les grands dirigeants peuvent encore signer quelque chose, ou pas d'ailleurs, mais il faudra du temps avant que cela filtre vers les petits dirigeants, les petits commandants, les pe-

J'ai peur d'une fragmentation en différents Etats ridiculement petits, qu'un jour un idiot puisse se proclamer président de Slavonie orientale... Je pourrais aller moi aussi dans la rue et dire « En tant que président de la république de Cubura, je demande la moitié de Cubura » (8). C'est fou, et c'est pour cela que c'est si effrayant. Ce conflit a une autre dimension. J'ai dit que c'était une guerre misérable, sale et très sanglante. Mais c'est aussi une guerre qui n'a pas de sens. Dans ma famille, nous avons été nombreux à nous battre lors de la dernière guerre, mais il s'agissait au moins d'un conflit sérieux. Aujourd'hui, nous sommes face à une guerre qui n'a aucun but — du moins du point de vue serbe. Cette guerre est également indéfinie du point de vue militaire. C'est un grand contrat de destruction. C'est devenu une guerre de tous contre tous, ce qui en fait

27 septembre 1991

7) Dedinje est un faubourg huppé de Belgrade. 8) Quartier de Belgrade.

Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 =

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