Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ROUMANIE

Le retour des "gueules noires"

· Inprecor n° 338, 11 octobre 1991 · p. 8-9 · 1 815 mots

Europe de l'Est Syndicalisme

1991 ont encore une fois mis en lumière la crise profonde du régime instauré en

Roumanie après le renversement de Ceausescu. Les mineurs sont rentrés dans leur vallée après avoir obtenu la démission du Premier ministre, Petre Roman.

Le retour des

"gueules noires"

Les affrontements entre les mineurs et la police roumaine de fin septembre

Le ler octobre 1991, le président Iliescu a nommé un nouveau chef de gouvernement, Théodor Stolojan, ancien responsable de l'Agence de privatisation dans le cabinet sortant. Le nouveau gouvernement n'aura pas la lâche facile.

Livio MAITAN

LE

18 OCTOBRE

1990, le Premier ministre

Petre Roman annonçait libéralisation une des prix, échelonnée sur un an, et une dévaluation de la monnaie. Peu de temps le de avant, ministre l'Economie, Eugen Dij-

- l'un des

Adrian Severin marescu et personnages-clé de l'équipe gouvernementale — avaient décidé de remplacer les dirigeants d'entreprises, élus par les ouvriers après la chute de Ceausescu, par des gérants nommés en haut-lieu. Tout cela a provoqué de vives protestations non seulement de la part des mineurs, mais aussi de la confédération syndicale

De nouvelles tensions et des conflits se sont produits quelques mois plus tard.

A la mi-mars 1991, la Roumanie a signé un accord d'aide avec la Communauté économique européenne (CEE) et, le ler avril, une deuxième phase de libéralisation des prix devait s'ouvrir qui, d'après les prévisions, mentations très importantes des prix des

300 %). Les syndicats ont organisé une manifestation de 15 000 personnes dans la capitale et ont exigé l'annulation de la deuxième phase du programme, la suspension des réformes de "libéralisation", la possibilité pour les travailleurs de devenir actionnaires de leurs propres entreprises. Le président Ion Iliescu, en accord avec les présidents des deux chambres, proposait de remettre au ler juin la nouvelle phase de la réforme des prix, mais le

ROUMANIE gouvernement s'y est opposé sous la pression des institutions internationales.

En juin 1991, des mobilisations syndicales et des actions des partis d'opposition se sont succédées à l'occasion de l'anniversaire de la répression policière et de l'intervention des mineurs sur la place de l'Université (1). Toutefois, à cette occasion, le gouvernement a marqué des points à sa faveur. En effet, la manifestation organisée par l'opposition s'est soldée par un échec, de même que la grève générale proclamée pour le 19 juin par l'Union confédérale nationale (UCN). La veille, les cheminots avaient suspendu leur mouvement, décrété illégal par le gouvernement.

Conflits et grèves

Au mois de juillet, des conflits ont éclaté au Parlement quand le gouvernement a annoncé un projet de loi sur la privatisation des sociétés commerciales et a repoussé pratiquement tous les nombreux amendements présentés par les députés d'opposition. En riposte, les élus du Parti libéral, du Parti d'unité nationale, trois partis sociaux-démocrates et deux partis écologistes ont quitté la salle. Iliescu a tenté encore une fois une médiation, mais le gouvernement l'a refusée.

Tous ces événements avaient eu des répercussions sur le bloc au pouvoir lui-même. Les différends entre Iliescu et Roman étaient devenus de plus en plus ouverts et, plus généralement, des conflits étaient apparus au sein du Front de salut national (FSN), par exemple, à l'occasion de son congrès, en mars 1991.

Au congrès du FSN, certaines personnalités, dont le vice-président du FSN, Claudiu Lurdache, ont refusé des postes de direction. En juin, des membres du

FSN ont accusé Petre Roman d'avoir « confisqué la direction » de l'organisation et d'en avoir trahi le programme économique et politique. Ils ont annoncé la création d'un nouveau mouvement: le FSN social-démocrate (FSN-sd), dirigé par l'ancien secrétaire à la propagande du FSN, Velicu Radina, qui se disait prêt, le cas échéant, à appuyer la candidature présidentielle d'Iliescu contre celle de Roman. Le FSN-sd accusait ce dernier de projeter des réformes « libérales et non social-démocrates », et se déclarait opposé à la restauration du capitalisme sous quelque forme que ce soit. Auparavant, un conflit avait éclaté au Parlement, avec la formation d'un groupe indépendant de dix députés et de trois sénateurs, appelé FSN-20 mai (date des élections de 1990 dont les dissidents continuent de se réclamer).

Nouvelle confédération syndicale

Le mois de juin a aussi connu des développements nouveaux sur le terrain syndical. Le 7 juin, cinq confédérations syndicales — le Cartel syndical Alfa, la Confédération Fides, Hercules et la Confédération syndicale des transports Transtar - ont formé une confédération commune, l'Union nationale confédérale (UCN). L'UCN — qui compterait environ 3 millions d'adhérents — dénonce la sous-utilisation du potentiel économique roumain, demande "gouvernement d'urgence", et prône le transfert des entreprises de l'Etat au peuple sous forme de bons — le gouvernement propose de mettre en vente sous forme d'actions en Bourse, jusqu'à 30 % du capital des so-

Le 15 juin, trois autres syndicats, la Confédération nationale des travailleurs de la construction, la Confédération des travailleurs de l'industrie des machines et la Confédération des travailleurs du secteur de l'énergie, ont constitué le Bloc syndical national (BSN). Le BSN se bat pour la défense de l'emploi, l'amélioration de la sécurité sociale et une accélération des privatisations. En outre, à partir de la fin de 1990, des organisations de chômeurs s'étaient formées, baptisées "syndicats", mais qui, en réalité, jouaient à la fois le rôle de syndicats et d'agences

Toujours en juin, à part la grève générale avortée du 19, plusieurs mouvements ont été très suivis : des débrayages d'avertissement des cheminots ; la grève des oude l'entreprise métallurgique FAUR ; celle des chauffeurs de taxi de

1) Voir Inprecorn° 312 du 29 juin 1991.

Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 =

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Bucarest; et celle des métallurgistes d'une usine de Craiova.

Finalement, au mois d'août, le gouvernement a présenté une nouvelle loi sur les privatisations — avec des débats houleux au Parlement — et l'Agence nationale pour les privatisations a dressé une première liste d'une trentaine de sociétés d'Etat destinées à être vendues aux enchères (2).

Tout au long des derniers douze mois, la Roumanie a connu des conflits et des crises à tous les niveaux, avec, en arrière-fond, une situation économique qui n'a cessé de se détériorer. Le Produit national brut (PNB) a chuté de 10 %, et la production industrielle de 20 %, les exportations de 46%, alors que les importations augmentaient de 54 %. L'inflation dépasse largement 100 % (on parle de 130 % cette année), elle a pour effet d'annuler les augmentations de salaires obtenues par certaines couches de travailleurs, en premier lieu les mineurs (dont, par ailleurs, l'horaire hebdomadaire est passé de 36 à 30 heures). Mais c'est surtout le chômage qui devient un véritable cauchemar ; selon le quotidien Avenarul, il concernait déjà 120 000 personnes à la fin 1990, et il a continué à augmenter depuis. Pour la fin 1991, on avance le chiffre d'un million de chômeurs, mais tant les syndicats que l'Agence gouvernementale estiment qu'il pourrait y en avoir un million et demi.

La mobilisation du 25 septembre

Le 25 septembre, des milliers de mineurs de la vallée de Jiu, la plus importante région minière du pays, sont arrivés à Bucarest, rejoints un peu plus tard par beaucoup d'autres. Ils ont organisé des manifestations très combatives devant des édifices gouvernementaux et le Parlement — en tentant même de l'investir. Les mineurs ont proclamé une grève générale. Les affrontements très durs avec les forces de répression ont eu lieu jusqu'au départ des manifestants (on a parlé officiellement de cinq morts et de 130 blessés). Les menaces de Petre Roman contre les manifestants n'ont eu aucun effet et Iliescu lui-même, qui avait pourtant adopté une attitude plus prudente, est devenu à son tour la cible des slogans des manifestants. A plusieurs reprises, les dirigeants = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 syndicaux - notamment le responsable des mineurs, Miron Cosma, et le dirigeant de l'UCN, Eugen Tamas — qui appelaient à mettre fin aux mobilisations, ont été débordés. Qui plus est, des travailleurs et des étudiants de Bucarest se sont rapidement associés à l'action des gueules noires — c'est particulièrement significatif en ce qui concerne les étudiants et leur dirigeant, Mavian Munteanu, qui avait été

X.a00 nani nM GOUVERNEMENI ROUMAIN l'une des cibles des mineurs en juin 1990, et qui semble être maintenant promonarchiste. Autre renversement spectaculaire : le congrès du Parti chrétien démocratique a ovationné le leader des mineurs, auquel le président du parti lui-même, Corneliu Coposu, a exprimé sa solidarité !

Les revendications des mineurs concernaient notamment : l'abrogation de la loi sur la libéralisation des prix ; le retour aux prix subventionnés des denrées alimentaires et des biens de première nécessité ; le réajustement des salaires en fonction du coût de la vie ; la réembauche des 4 000 mineurs licenciés au cours des mois précédents ; la participation d'une délégation de mineurs aux négociations pour la formation du gouvernement, qui devrait remplacer celui de Roman dont le départ était exigé.

Les résultats obtenus sont loin d'être satisfaisants, et, en fait, on peut parler d'une sorte de compromis.

Iliescu — qui a annoncé qu'il se rendrait prochainement dans les régions minières dans l'espoir de regagner un tant soit peu la confiance perdue — a annoncé que Roman était effectivement démissionnaire et que les consultations pour la formation d'un nouveau gouvernement allaient commencer rapidement. Il s'est engagé en même temps à « examiner at-

ROUMANIE tentivement » la demande de réajustement des salaires.

De nouveaux conflits vont sans doute éclater aussi bien avec les partis d'opposition qu'au sein du FSN, ébranlé par la querelle entre Iliescu et Roman — qui a accusé le président d'avoir « pactisé avec des hors-la-loi ». Il est fort peu probable que le nouveau gouvernement veuille ou puisse satisfaire les demandes des mineurs et, plus généralement, EN TOUT CAS, celles des salariés et redresON AURA ser la situation économiDU CHARBON POUR L'HIVER !. que. Il risque, en fait, d'être C'EST dans une large mesure imDÉJÀ ÇA! puissant et de devenir la cible d'attaques persistantes. Quant à l'aide" et aux investissements internationaux, on peut penser que les différentes institutions internationales et les investisseurs étrangers seront encore plus prudents qu'auparavant (déjà la CEE a décidé de remettre à plus tard les discussions prévues). Un avenir instable Les événements de Bucarest ont à nouveau mis en évidence la situation contradictoire dans laquelle se trouve la classe ouvrière roumaine. Elle dispose d'un poids social considérable et peut compter sur de fortes organisations syndicales. Au plus fort des mobilisations, elle joue objectivement un rôle hégémonique. Mais, en l'absence d'une alternative politique d'ensemble et d'une organisation vraiment indépendante, elle reste sur la défensive, voire acculée à des combats d'arrière-garde, et risque de devoir subir indéfiniment des orientations et des décisions allant à l'encontre de ses intérêts. Ainsi, les autres forces qui s'affrontent aujourd'hui pèseront vraisemblablement plus lourd qu'elle au niveau des choix politiques et économiques futurs. *

30 septembre 1991

2) Financial Times, 5 septembre 1991.

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