Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

« Il existe toujours une classe ouvrière »

· Inprecor n° 339, 25 octobre 1991 · p. 11-12 · 1 388 mots

Europe de l'Est Syndicalisme Femmes

100 % du prix de l'énergie. Il semble qu'environ 800 000 travailleurs, sur une population active de près de 5 millions de personnes, étaient prêts à cesser le travail lorsque les autorités ont cédé. Le gouvernement a fait des concessions sur certains points : aides sociales aux plus défavorisés et acceptation d'un certain contrôle des salariés sur les privatisations d'entreprises. Inprecor a rencontré

«Il existe

une classe

Une grève générale était prévue en juin Tamas Krausz, historien, membre de l'Alternative de gauche.

INPRECOR : Comment et pourquoi une telle contestation sociale?

Tamas KRAUSZ : Nous venons de vivre une expérience d'organisation d'une grande grève interprofessionnelle sous l'impulsion du vieux syndicat, celui-là même qui existait avant le changement de gouvernement, l'Union nationale des syndicats (SzOSz).

Le gouvernement a montré sa faiblesse et a fait d'importantes concessions. Il a été contraint de prendre en compte les problèmes des plus pauvres et d'admettre que les syndicats et les travailleurs avaient le droit d'exercer, d'une certaine manière, un contrôle sur les privatisations. Mais surtout, le mouvement a montré aux autorités qu'il existait toujours une classe ouvrière en Hongrie.

toujours

ouvrière »

1991 pour s'opposer à une hausse de

Les deux autres nouveaux syndicats sont issus du Centre national des conseils ouvriers qui, à l'origine, n'était pas un syndicat, mais une réelle organisation pour le pouvoir des travailleurs. En fait, ces syndicats ont montré qu'ils n'existaient pas réellement parce que les partis politiques en ont pris le contrôle.

• Mais ces conseils ouvriers subsistent-ils dans les usines? Il existe encore de petits regroupements que nous essayons d'aider pour qu'ils deviennent plus forts. Mais l'ancien Centre national des conseils ouvriers est passé sous la coupe du Forum démocratique (MDF) et des autres partis gouvernementaux. C'est maintenant un syndicat jaune".

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D'ailleurs, la majorité de ces syndicats s'est opposée à la préparation de la grève. La Ligue des syndicats libéraux se bat pour la "redistribution de la richesse nationale", c'est-à-dire pour les privatisations. Elle s'est opposée à l'ancien syndicat en affirmant que la grève était manipulée par les communistes. Les Hongrois ont pu voir que c'était faux et que, de toute façon, les dirigeants des nouveaux syndicats sont aussi issus de directions staliniennes !

• Quelle est la réalité du mouvement

Les vieux syndicats ne sont pas très actifs dans les usines. La bureaucratie nouvellement élue cherche à passer des compromis avec les dirigeants d'entreprises. La bureaucratie nationale du vieux syndicat est plus efficace que celle des usines, car les dirigeants de base ont peur de perdre leur travail et ils n'ont pas assez de bases juridiques pour contrôler les privatisations. D'une certaine façon, ils ont moins de droits que sous le régime de Kadar : ils ont perdu une partie de leurs anciennes prérogatives et n'en ont pas gagné de nouvelles.

• Compte tenu de la dégradation de leur niveau de vie, les travailleurs soutiennent-ils le gouvernement ?

Les travailleurs qui ont souffert de l'ancien régime veulent maintenant changer les choses sur leur lieu de travail, dans les usines. Ils se sont battus contre la domination stalinienne, mais ils n'ont rien à espérer du gouvernement lorsqu'il cherche à mettre en place une gestion basée sur la rentabilité financière et économique des usines. En fait, sa politique vise à dresser les travailleurs les uns contre les

Les gens ne croient à aucune idéologie ni à aucune organisation officielle. La majorité déteste le gouvernement, classe ouvrière le hait. Les travailleurs comprennent qu'ils ont été dupés, mais ils ne voient absolument pas ce qu'il faudrait pour la Hongrie aujourd'hui. En deux ans, le gouvernement a perdu tout son soutien parmi la population. Mais, il n'existe aucune force de gauche réellement crédible.

• Que représente de nos jours le mouvement de 1956?

Le mouvement de 1956 est devenu le symbole du nouveau système et le gouvernement s'en réclame. Il parle de l'aspect antisoviétique de 1956, mais il ne dit rien, bien sûr, sur les relations sociales.

De même, le gouvernement ne souffle mot des conseils ouvriers ou du socialisme. Il assimile le système socialiste et le stalinisme. Un élu de l'Alliance des démocrates libres (SzDSz, deuxième force politique aux élections de mars-avril 1990) (1) me disait que tout ce qui avait trait aux conseils ouvriers n'était qu'une illusion. C'est la conception officielle : le combat social de 1956 n'est qu'une illusion, l'indépendance nationale en est le contenu réel.

• Quelle est la politique de l'Alternative de gauche aujourd'hui ?

La majorité des travailleurs les plus pauvres sont en train de s'appauvrir encore plus. Et ce sont ceux qui ont le moins de possibilités de se défendre contre les attaques du gouvernement.

Face à cela, deux alternatives sont possibles pour le pays : rejoindre la droite radicale moderne, un fascisme moderne. La gauche radicale n'existe pas dans le mouvement de masse — peut-être qu'elle se développera, mais je le répète, elle n'existe pas aujourd'hui. L'autre possibilité, c'est devenir des nostalgiques de l'ancien régime, parce que la situation actuelle de nombreux salariés est pire que n'étaient pas communistes, disent que les nouveaux hommes politiques sont pires que les communistes. Ils ont compris qu'ils ont énormément perdu quant à leur

Le gouvernement ou les partis peuvent dire : « Vous avez gagné beaucoup de liberté. » Mais que faire de cette liberté ? Que peut faire un travailleur ? Les marxistes expliquent depuis longtemps que la liberté est aussi une question matérielle et économique. Les gens ne se sentent pas concernés par le parlementarisme et les nouveaux partis. Ils n'y croient pas. Ils ont compris que le Parlement est essentiellement composé d'anciens et de nouveaux représentants de l'élite écono-

Dans un premier temps, nous devons aider les organisations qui contre le gouvernement et pour les syndicats. Parce que si nous voulons organiser les travailleurs maintenant sous un chapeau idéologique, ils ne nous suivront

Nous avons eu tendance à oublier le vieux syndicat, le SzOSz. C'était une erreur parce que beaucoup de travailleurs en attendent encore quelque chose et peuvent en obtenir une aide réelle. Ils désirent aussi l'unité syndicale. Nous devons trouver de nouveaux leaders dans les syndicats. Je peux détester les dirigeants, mais tenter de détruire ces syndicats serait la pire des choses, car ce ne sont pas les nouveaux syndicats qui les remplaceront !

• L'Alternative de gauche veut-elle créer un nouveau parti ?

L'Alternative de gauche créera un nouveau parti quand il y aura des mouvements sociaux massifs en Hongrie. Nous voulons avant tout aider les travailleurs à s'organiser de façon autonome. Nous voulons rassembler les différents partis qui veulent changer de système. Notre seconde priorité est l'intervention dans les syndicats. Nous organisons des meetings et nous rencontrons des dirigeants syndicaux. Nous avons pu constater que les forces actives avaient besoin les unes des autres.

Il existe aussi des associations ou regroupements dans les quartiers, que nous cherchons à fédérer. Ces associations pourraient défendre les gens qui n'ont pas les moyens de payer leur loyer, par exemple.

Dans ces trois types d'actions, nous pouvons dire que nous avons obtenu certains succès. Cependant, nous ne pouvons pas aller plus loin, faute de moyens financiers suffisants. Nous n'avons pas de journal indépendant et nous ne pouvons pas expliquer nos positions à la télévision.

• Existe-t-il un mouvement féministe en Hongrie et quelle est la place réelle des femmes dans la société ?

La gauche occidentale doit comprendre que nous n'avons pas de réelles traditions démocratiques. Le féminisme n'est pas un mouvement réel en Hongrie. Vous pouvez trouver quelques petits groupes sans insertion sociale, mais je ne pense pas que le féminisme puisse devenir un vrai mouvement avant deux ou trois ans. Ce qui existe, j'en ai peur, c'est le "féminisme" officiel : cette tradition du vieux système est la pire façon d'être féministe.

La nouvelle propagande à la télévision et à la radio impose un nouveau "type" de femmes. Sous le régime de Kadar, le modèle de la femme était celui de la travailleuse, qui travaille comme un homme. Actuellement, c'est plutôt le modèle américain — la femme comme objet sexuel.

Il existe un chômage très important -avant, nous ne savions pas ce que c'était. La propagande actuelle développe donc l'idée que le travail des femmes n'est pas nécessaire à la société. *

Août 1991

Propos recueillis par Jacqueline Jauffret

Get Dominique Mezzi

1) Voir Inprecorn° 326 du 15 mars 1991.

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