Le processus de transformation conduit par le Forum démocratique hongrois au pouvoir (MDF) avance à pas lents mais sûrs, un an et demi après les élections de 1990 (1). Contrairement aux autorités polonaises, le gouvernement de Jozsef
Antall a choisi une voie de transition pacifique et graduelle vers des réformes de marché capitalistes. Il n'a pas eu tellement de travail en matière de libéralisation
La tentation
totalitaire
et de dérégulation, car les deux derniers gouvernements du Parti socialiste hongrois (PSH, ancien PC) avaient déjà bien avancé dans ce domaine. Cependant, il reste encore beaucoup à faire en termes de privatisation et de réorientation économique internationale. Lazlo ANDOR
IRONTE du sort, les partis dirigeants doivent se construire une base sociale par un processus qui, lui, tend à augmenter les tensions au sein de la société, ce qui, à son tour, peut menacer tout le processus de réformes avant que la nouvelle classe de possédants ne soit prête. Conscient de cette situation, le gouvernement a lancé une offensive pour centraliser le plus possible de pouvoir entre ses mains. Les ministres et les députés ont demandé à la Cour constitutionnelle de réduire la compétence et les pouvoirs du président Arpad Gönez en matière de contrôle sur l'armée et sur la radio et la télévision nationales. Une attaque de ce genre peut aboutir tôt ou tard à la démission de Gönez, ce qui signifierait que le président du Parlement, le député du MDF György Szabad, deviendrait président par intérim, et serait un exécutant loyal des désirs d'Antall.
Les dirigeants d'entreprise et les entrepreneurs ont l'impression que la politique a recommencé à diriger l'économie. Le leader de la Ligue des entrepreneurs, Janos Palotas, et le président de l'Union des fabriquants, Gäbor Szeles, se sont plaints à la radio de la politique interventionniste irrationnelle du gouvernement dans l'économie, en expliquant que les représentants économiques étaient intimidés, bien que ces deux organisations comptent dans leurs rangs de nombreux membres connus du MDF.
Après avoir occupé les programmes d'information de la télévision, le gouvernement a décidé de faire également main basse sur le marché des quotidiens. Comme les banques sont encore en majorité détenues par l'Etat, il a obligé leurs présidents à financer à coups de millions la création d'un nouveau journal, proche du gouvernement, baptisé Uj Magyarorszag (Hongrie Nouvelle). Durant le premier semestre de son existence, la "voix claire" — c'est ainsi que ce quotidien est présenté dans les publicités télévisées — a atteint une diffusion d'un peu plus de 3 000 exemplaires, ce qui ne représente que 1% de celle du Nepszabadsag, le plus grand journal du pays, qui pourtant se définit comme socialiste. Plus récemment, le troisième quotidien du pays, Magyar Nemzet, a été le théâtre d'un miniscandale, quand le rédacteur en chef, proche du gouvernement, a licencié certains journalistes connus parce qu'ils étaient trop critiques envers l'équipe d'Antall.
Les nécessaires sacrifices
Entre temps, les ministres ont vanté partout les résultats prometteurs de l'économie. Le déficit extérieur est plus bas que prévu, et l'inflation a été ralentie durant les derniers mois. Le chômage augmente rapidement, mais il est présenté comme un sacrifice nécessaire pour un avenir meilleur. Malgré de nombreuses prédictions sur un "automne chaud", depuis l'appel à la grève générale de juin 1991, qui a ensuite été abandonné, il n'y a pas eu de mouvements populaires significatifs contre la baisse constante du niveau de vie des travailleurs.
Cette accalmie précède peut-être la tempête, comme le disent certains observateurs, mais les récentes élections montrent aussi une énorme passivité. Le très respecté ministre des Finances, Milahy Kupa, qui avait bénéficié d'une très importante campagne de publicité, n'a remporté les élections partielles de la ville de Szerencs qu'au second tour, à cause de l'important taux d'abstention du premier tour. Dans la circonscription de Kisber, un taux d'abstention record a été atteint : il n'y a eu que 7 % de participation lors d'une législative partielle et aucun député n'a pu être désigné après cinq scrutins, car il faut un minimum de 20 % de votants pour qu'une élection soit validée.
La bonne blague
Le gouvernement se sent actuellement en sécurité, surtout depuis qu'il a remplacé certains des principaux dirigeants de la police et de l'armée. Le coup de force d'août 1991 à Moscou n'a dérouté le Premier ministre que pendant une journée, où il a déclaré à la télévision qu'il était content parce que c'était Ianaev qui avait signé l'abolition du Pacte de Varsovie, et non Gorbatchev. Le lendemain, cette déclaration a été présentée comme une bla-
Il n'en a pas été de même avec l'interview du dirigeant du PSH, Gyula Thürmer, qui avait annoncé que l'unité territoriale de l'URSS était primordiale, et qu'à certains moments historiques, les intérêts du peuple devaient être défendus par des mesures anticonstitutionnelles. Thürmer et son parti ont bien sûr été attaqués de tous côtés et, une semaine après ce scandale, le PSH a été obligé, à la suite d'un décret gouvernemental, de déménager dans un bâtiment plus petit.
La crise en Yougoslavie est aussi l'occasion pour le gouvernement de jouer la carte anti-communiste. L'interprétation officielle des faits est simple : les Serbes "communistes" empêchent les Croates "ouverts sur 1'Europe" d'obtenir leur indépendance. Le gouvernement hongrois a livré des mitrailleuses à la Croatie en 1990, et lui offre maintenant tout son appui politique. La raison principale de cette attitude n'est pas une quelconque solidarité avec les opprimés, mais l'idée que l'effondrement de l'Etat fédéral yougoslave "ouvre" à nouveau la question de la Vojvodine (province du Nord de la Yougoslavie où vivent un demi million de Hongrois) selon Joszef Antall. Une poussée irrédentiste de ce type représenterait une victoire majeure pour Antall et son
1) Voir Inprecorn° 308 du 4 mai 1990.
En outre, la crise yougoslave a soulevé l'éventualité de l'instauration d'une loi martiale limitée. Cette question a été abordée par le leader du Parti des petits propriétaires, Jozsef Torgyan, figure de proue du populisme de droite hongrois. C'est l'un des plus riches avocats du pays, devenu le représentant politique des anciens propriétaires terriens, il y a deux ans. Son parti aspire à représenter les petits et les grands entrepreneurs, et défie de plus en plus ouvertement le gouvernement.
Les événements internationaux et la passivité politique interne ont pour conséquence une augmentation des offensives du MDF pour étendre son contrôle sur l'économie. Cela entraîne une modification du caractère du processus de privatisation : moins de privatisations spontanées au profit d'entrepreneurs "peu fiables", mais plus de privatisations politiques, avec une distribution de la propriété d'Etat à des gens triés sur le volet, c'est-à-dire à la base des votants de la coalition. L'on peut qualifier cette politique de "néo-horthysme", car l'illusion que la propriété peut rendre millionnaire a été la base du régime fasciste de Miklos Horthy, entre 1920 et 1944. Pour mener à bien ce plan, des députés du MDF ont présenté un projet de loi visant à revoir les contrats de privatisation des années précédentes et à vérifier si les acheteurs ont acquis les entreprises à un prix "décent".
Forger l'alternative
En fonction de ce qui se passe au Parlement, une coalition libérale aurait pu devenir une alternative pour changer le cours des événements en Hongrie. Cependant, le déclin des partis libéraux et la remise sur pieds des syndicats opposés au gouvernement montre qu'une force commence à pointer à gauche, sous la forme d'une alliance de syndicats socialistes (2). En 1990, à cause de l'anti-communisme ambiant, les syndicats et le Parti socialiste s'évitaient les uns les autres. En septembre 1991, l'Alternative de gauche les a fait participer à une réunion commune pour la deuxième fois.
Lors de cette réunion, le dirigeant de l'Union nationale des syndicats (SzOSz, ancien syndicat officiel renouvelé), Sandor Nagy, a précisé les revendications des syndicats : une politique d'emploi pour tous ; des aides sociales décentes ; la participation des salariés aux privatisations ; et la défense des droits de l'homme et du citoyen. Selon Nagy, la grève ne représente que le dernier recours pour parvenir à ces objectifs. Mais l'opinion du militant mineur, fondateur d'un nouveau parti des travailleurs, Mozes Kovacs, est différente ; il prévoit un soulèvement massif pour le printemps 1992, quand le chômage touchera entre 500 000 et 600 000 personnes (10 ou 12 % de la population active). Selon lui, tant que le gouvernement ne sera pas confronté à une importante démonstration de force, il continuera à prendre des mesures contre
Composé par deux courants hétérogènes, le Parti socialiste (3), le seul parti de gauche représenté au Parlement, n'est pas forcément capable de reprendre les revendications des syndicats. Bien que Sandor Szili, un député du PSH, membre de l'Alternative de gauche, ait déclaré que tous les dirigeants de ce parti avaient réalisé que ce n'était pas à eux de construire le capitalisme en Hongrie, la conférence de septembre du parti a prouvé que le libéralisme était fortement soutenu au sein de sa direction, dont le but est d'entrer dans l'Internationale socialiste.
Ce parti a été incapable de défendre l'un de ses militants, Pal Fillo, un salarié du livre licencié quelques semaines après avoir été élu député lors d'une élection partielle à Budapest. De plus, si le MDF réussit à se débarrasser d'Arpad Gönez, le dirigeant socialiste Gyula Horn, très respecté, pourrait être la nouvelle cible de la droite. Avec l'appui de l'Occident et sans une opposition de poids dans le pays, le gouvernement peut se permettre de faire ce qu'il veut de nos jours, et même lancer une chasse aux sorcières. *
Budapest, septembre 1991
2) Voir Inprecorn° 318 du 9 novembre 1990.
3) Le PSH est écartelé entre son aile gauche et son aile droite depuis les élections de 1990. La gauche insiste sur la nécessité de tisser à nouveau des liens réels avec les travailleurs et propose une réunification des forces progressistes ; la droite, hantée par les vestiges staliniens, veut se débarrasser des éléments les plus radicaux du PSH et se rapprocher de l'Alliance des démocrates libres (SzDSz),