DEPUIS 1986, il avait toujours été difficile de parvenir à la construction d'organisations de masse ayant une existence
Conscientes de leur faiblesse, plusieurs organisations populaires avaient été en désaccord avec la candidature du père Aristide, estimant ne pas avoir les capacités de peser suffisamment dans la situation pour éviter une catastrophe et craignaient que l'on aboutisse à un "nouveau Chili".
Il faut ajouter que la politique suivie par Aristide et son gouvernement n'a pas été à la hauteur des espoirs placés dans sa candidature (2). La "transparence" devait être un des trois piliers de cette politique, or cet engagement n'a guère été tenu.
Au début du mois de septembre 1991, un événement avait laissé un goût amer dans la bouche de beaude gens : le départ coup pour les Etats-Unis de l'ancienne présidente provisoire,
Ertha
Pascal-
Trouillot, qui était sous le coup d'une interdiction de voyager depuis le 7 février
1991, dans le cadre de l'instruction ouverte sur le coup d'Etat du 7 janvier, que la population avait fait échouer par sa mobilisation. Le ministre de la Justice a alors dû révéler que l'interdiction de départ de l'ancienne présidente avait été levée depuis plus d'un mois sans que personne n'en soit informé. Déjà, plusieurs semaines auparavant, Trouillot avait été libérée sous la pression des pays étrangers. Il est ensuite apparu qu'aucune charge n'avait été retenue contre elle. Mais, même dans ce cas, le peuple n'oubliait pas qu'après sa présidence, les nouveaux dirigeants trouvé les caisses de l'Etat vides. Ce genre d'incident n'encourageait guère les
Haïtiens à se mobiliser et à s'organiser.
Le procès bâclé du chef macoute Lafontant avait également accru ce sentiment de frustration; ce jugement aurait pu être l'occasion de dévoiler les dessous dans une situation quasiment inextricable. Les mobilisations du 16 l'élan nécessaire pour briser les premiers obstacles (I). Mais, ensuite, le construire un puissant mouvement populaire dans la foulée de ces mobilisations n'ont pas réussi. De manière générale, la population est restée dans une position d'attente.
Arthur MAION ternationales et le rôle joué par l'armée rer sans coup férir du Palais national).
Mais le juge fit taire l'accusé dès qu'il
HITI KARE VINI P commença à s'énerver et à révéler des choses intéressantes. Un procès en appel devait se tenir, mais on disait à Port-au-
Prince qu'il n'aurait pas lieu car les Etats-
Unis élimineraient Lafontant auparavant.
avaient
Est-ce un hasard s'il est mort dans des conditions mystérieuses au début du coup d'Etat, le 29 septembre 1991 ?
Aristide est revenu en Haïti à la suite d'un voyage aux Etats-Unis, où il avait fait une forte impression aux membres de l'Assemblée générale de l'Organisation des
HAITI
Dès le lendemain de son élection, Jean-Bertrand Aristide se trouvait décembre 1990 à l'occasion de son élection, et du 7 janvier 1991, lors de la tentative de coup d'Etat de Roger Lafontant, lui avaient donné peuple n'a pas fait sentir sa force avec vigueur. Et les tentatives pour de son coup d'Etat manqué et d'obtenir des informations sur ses ramifications in-
(Lafontant et les siens avaient pu s'empa-
LFABE TIRESYON
KLE
DEVLOPMAN
Le 27 septembre 1991, Jean-Bertrand
Nations-Unies (ONU) devant laquelle il avait pris la parole. Curieusement, il ne s'était pas rendu directement, comme prévu, au
Palais national, mais avait fait un crochet par le bidonville de Cité Soleil.
Puis, il s'est adressé à des milliers de ses partisans rassemblés devant le Panational. Certains d'entre eux avaient monté la garde devant le pénitencier durant les trois jours de l'absence du président, car ils craignaient que Lafontant s'évade. Aristide prononça ce soir-là un discours enflammé, très menaçant pour la bourgeoisie.
On a dit depuis que ce discours surprenant avait été l'étincelle qui provoqua le coup d'Etat. Il semble plutôt que cela soit le contraire : Aristide aurait été au courant d'un projet visant à l'assassiner entre l'aéroport et le Palais national, c'est pourquoi il aurait changé d'itinéraire.
Le lendemain, Aristide a d'ailleurs eu un entretien avec le général Cédras, commandant en chef de l'armée, au sujet des rumeurs de coup d'Etat. Son discours du 27 septembre aurait donc été un message lancé aux comploteurs et à la bourgeoisie. Il leur disait en quelque sorte : « Imaginez ce qui arriverait si je disais à cette foule, qui est devant moi, que vous avez le projet de m'assassiner ! » Si l'intention de
Jean-Bertrand
Aristide était bien celle-là, on peut penser que sa tactique a été mauvaise. Il a effrayé inutilement beaucoup de gens, — pas seulement des bourgeois et des comploteurs — et, en ne donnant pas au peuple les informations qu'il possédait, il ne l'incitait guère à se mobiliser face aux dangers qui le menaçaient.
Après son élection, Aristide avait continué à appeler le peuple à former des brigades de vigilance. Mais parallèle-
1) Voir Inprecorn° 321 du 21 décembre 1990.
2) Voir Inprecorn° 334 du 5 juillet 1991.
= HAITI ment, il expliquait que son élection allait « sceller le mariage du peuple et de l'armée ». Pourquoi alors former des brigades si l'armée allait protéger le peuple?
Il semble qu'Aristide et ses proches aient été longtemps persuadés que les restructurations qu'ils avaient opérées à la tête de l'armée suffiraient à s'assurer pour un bon moment la loyauté des militaires. Il est vrai que lors du dernier coup d'Etat, le nouveau chef de la police est resté fidèle à Aristide. En revanche, le corps qu'il commandait a été le fer de lance du putsch.
Le couple maudit armée-CIA
Des officiers partisans d' Aristide expliquaient, quelques semaines avant le coup d'Etat, qu'il était urgent de faire vigoureusement le ménage dans l'armée. Bien des choses semblent s'être déroulées au sein de cette institution à l'insu de René Préval, le Premier ministre, également ministre de l'Intérieur et de la Défense. Selon des sources militaires, les effectifs sont ainsi passés de 7 500 à 9 000 hommes depuis le début 1991; trois semaines avant le coup d'Etat, un avion a apporté deux containers chargés de matériel militaire. Ceci n'a sans doute pas échappé à René Prosper, ancien militaire que Préval avait malencontreusement choisi il y a quelques mois pour le seconder dans ses tâches de ministre de la Défense. On dit en effet qu'il faisait partie des comploteurs, et que son nom figurait sur la liste des personnes susceptibles de devenir Premier ministre après le renversement d' Aristide.
La CIA a été soupçonnée d'avoir trempé dans le coup de force qui a interrompu les élections du 29 novembre 1987, puis dans la tentative de putsch de Lafontant, en janvier 1991. Il ne fait guère de doute qu'elle est impliquée dans l'opération du 29 septembre. Le commandant en chef de l'armée, Raoul Cédras, et son second, Alix Silva, sont connus depuis longtemps pour leurs liens avec l'ambassade des Etats-Unis. Cédras n'est pas duvaliériste ; c'est un pro-américain résolu, partisan déterminé de l'économie de marché et du système capitaliste. C'est pourquoi certains ont pu le prendre pour un démocrate...
Les services de sécurité dépendant du ministère de l'Intérieur étaient largement infiltrés par la CIA, ce qui pouvait présenter un avantage tant que celle-ci était disposée à déjouer les complots qui dérangeaient ses plans. Mais cela explique aussi pourquoi ces services n'ont pas dévoilé celui qui se préparait, ce dont ils étaient nécessairement au courant, vu le nombre de personnes impliquées.
La CIA s'est dévoilée en voulant trop bien faire. Après le coup, le général Cédras a exhibé une lettre de démission d'Aristide, qui a même été publiée dans la presse. Aristide a nié avoir démissionné, et cela ne cadre guère avec le personnage. On lit dans la lettre qu'il présente sa démission avec « tout mon amour », ce qui est un plagiat un peu trop caricatural du style d'Aristide !
L'ambassadeur de France ne s'est guère embarrassé de termes diplomatiques pour mettre en cause les Etats-Unis et déplorer son isolement dans la lutte pour la démocratie en Haïti. Les EtatsUnis ont essayé de dissimuler leur rôle en condamnant le coup, ce qui fait partie de la routine, et en pointant discrètement l'index vers certains bourgeois haitiens d'origine syro-libanaise, alliés traditionnels des duvaliéristes. En réalité, une très grande partie de la bourgeoisie haïtienne, particulièrement rétrograde, a financé le coup ; une véritable souscription avait été organisée en son sein. Tant les Brandt et les Madsen (piliers de l'oligarchie, qui se sont enrichis dans le commerce du café et auxquels personne n'a jamais osé toucher) que des restaurateurs de Pétionville, quartier résidentiel situé au-dessus de Port-au-Prince, ont versé de l'argent. Après le coup d'Etat, rares étaient les bourgeois de Pétionville qui ne déversaient pas leur fiel sur Aristide, se réjouissant d'en être enfin débarrassés.
Des putschistes achetés
L'armée a ainsi reçu 42 millions de dollars, dont 5 millions sont allés directement dans la poche du général Cédras. Les soldats du corps de police de Port-au-Prince auraient été achetés pour 5 000 dollars chacun, ce qui représente environ deux ans de solde. Mais tous les soldats n'ont pas reçu la somme escomptée et, juste retour des choses, des militaires lourdement armés se sont présentés récemment chez un bourgeois pour réclamer leur "dû". Le putsch a été préparé ou soutenu après coup par tous les secteurs dont les intérêts avaient été quelque peu touchés par le régime d'Aristide : grands commerçants et contrebandiers se plaignant de la rigueur nouvelle des services de douane ; mafia et réseaux internationaux de trafic de drogue ; militaires dont, jusqu'alors, une grande partie des revenus provenait de brigandages et de trafics divers; fonctionnaires révoqués pour corruption ; industriels indignés par l'augmentation du salaire minimum; grands propriétaires fonciers effrayés à la perspective d'une réforme agraire.
Plusieurs indices montrent que le régime de Balaguer est largement impliqué dans le coup d'Etat. Deux dignitaires duvaliéristes, réfugiés en République dominicaine ont reçu un visa pour quitter ce pays quelques jours avant le coup ; 500 anciens tontons macoutes qui y vivaient auraient aussi franchi la frontière. Le jour du putsch, un des camions qui a semé la terreur dans Port-au-Prince transportait des militaires et des civils haïtiens, ainsi que des Latino-Américains, probablement de nationalité dominicaine. Balaguer a annoncé qu'il n'accorderait pas l'asile politique aux Haitiens victimes de la répression. La grande peur des bourgeois
Dans certaines déclarations, Jean-Bertrand Aristide a rejeté la responsabilité du coup d'Etat sur les duvaliéristes, sur un petit groupe au sein de l'armée et sur les trafiquants de drogue. En fait, ce putsch a clairement eu un caractère de classe. Des soldats ont expliqué à des bourgeois qui les prenaient en auto-stop qu'ils avaient fait ça pour les protéger. Et la radio nationale explique crûment que le coup est dirigé « contre ceux qui veulent opposer les pauvres aux riches ».
La presse a surtout retenu des discours de Cédras ses dénonciations de la menace d'une « dictature sous pression populaire » et d'imaginaires atteintes aux droits de l'homme. En fait, il serait plus intéressant de remarquer qu'il dévoile dans ses déclarations une des raisons fondamentales du putsch : le président Aristide aurait commis le crime d'affaiblir certains des piliers de l'Etat haitien. Une faute qui, au-delà même des intérêts économiques immédiats des uns et des autres, était inacceptable tant pour l'armée que pour la bourgeoisie haitienne et pour l'impérialisme. Il est vrai qu'en imposant des mises à la retraite et des mutations d'officiers, Aristide et Préval ont remis en cause le pouvoir de la hiérarchie militaire. En encourageant dans certains cas la population à fermer les tribunaux qui allaient à l'encontre des intérêts populaires, Aristide faisait trembler les possédants dont le pouvoir était défendu depuis des générations par un appareil judiciaire corrompu. En se refusant à désavouer les manifestants qui faisaient pression sur les parlementaires, Aristide indiquait clairement qu'il plaçait l'autorité du peuple au-dessus de celle des députés et des séna-
S'il voulait modifier les rapports de forces, remettre le président dans le droit chemin, et réaffirmer l'autorité de l'ar-
3) Voir Inprecorn° 338 du 11 octobre 1991.
mée, il n'est pas certain pour autant que le général Cédras désirait aller jusqu'au renversement d'Aristide. En revanche, il est aujourd'hui patent qu'il a commencé, dès les premières heures du coup d'Etat, à perdre le contrôle d'une grande partie de l'armée. Depuis, son second, le colonel Silva, a même dû chercher refuge aux Etats-Unis — peut-être pour se tenir en réserve. Cédras semble agir sous le contrôle des duvaliéristes et des éléments les plus radicaux de la base de l'armée. Ceux-ci voulaient éliminer physiquement Aristide le jour du coup d'Etat, et ils bloquent aujourd'hui toute possibilité de négociation avec lui.
Certains bourgeois commencent à se mordre les doigts de s'être lancés dans cette aventure. Car, rattrapant le temps perdu sous Aristide, des commandos militaires se livrent avec de moins en moins de retenue à des rackets d'automobilistes, au pillage de commerces et vont jusqu'à défoncer à l'arme lourde des entrées de villas bourgeoises.
Complicités politiques
Les politiciens ont été largement impliqués dans le coup d'Etat ; les chefs des partis y voyaient sans doute le moyen d'évincer le gouvernement de René Préval, ce que, sous la pression populaire, ils n'avaient pas osé faire eux-mêmes il y a quelques semaines. En refusant de se prononcer en faveur d'un retour inconditionnel d'Aristide, la quasi-totalité des parlementaires a, en tout cas, avalisé dans les faits le coup
Mais ils ont joué aux apprentis sorciers, et ont dû déchanter quand, le 7 octobre, l'armée a envahi le Parlement et, sous la menace des armes, a obligé les présents à destituer le Premier ministre et à désigner un nouveau président de la République, le juge Nérette. Le soi-disant nouveau Premier ministre, Jean-Jacques Honorat, déclare vouloir des négociations avec Aristide. L'armée aurait déjà menacé de l'exécuter. A moins que cela soit juste une rumeur qu'Honorat fait courir pour faire taire ses anciens amis scandalisés par sa complicité avec les assassins au pouvoir.
Au-delà de la question du pouvoir du Premier ministre et du président, le coup d'Etat visait à infliger une défaite au mouvement populaire. L'armée et la bourgeoisie sont encore hantées par les images du soulèvement populaire qui, le 7 janvier 1991, mit en échec la tentative de coup de force de Lafontant. Qu' Aristide reste ou non au Palais national, il était essentiel d'empêcher que de tels événements puissent se répéter avant longtemps.
Selon les dires d'Aristide, confirmés par une enquête effectuée par un prêtre et une équipe de jeunes, le coup d'Etat aurait causé un millier de victimes en l'espace de deux semaines. Schématiquement, la répression est passée par trois phases. D'abord, l'armée à cherché à terroriser massivement la population par des tirs indiscriminés ; les habitations près desquelles avaient été mises en place des barricades enflammées aux premières heures du putsch ont été particulièrement visées ; les premières victimes ont été des jeunes qui, voyant arriver des hommes en armes, ont tenté d'alerter leur quartier ; de nombreux jeunes sont également tombés en tentant d'aller défendre le Palais natio-
Ensuite, les militaires ont choisi pour cible les quartiers de la capitale et les villes de province où la résistance (très rarement armée) au coup d'Etat avait été la plus vive. De véritables massacres ont été perpétrés là où des soldats avaient été tués; 85 personnes ont été exécutées dans un faubourg au sud de la capitale. Plusieurs centaines de personnes ont été tuées dans l'immense bidonville de Cité Soleil, où l'on ne rencontre plus guère que des femmes et des enfants, car la plupart des hommes se cachent. A travers tout le pays, des dizaines de milliers de jeunes ont pris la fuite pour échapper aux militaires.
Depuis une semaine, la répression est
HAITI = passée à une troisième étape à Port-au-Prince et dans plusieurs villes : les perquisitions et les arrestations de militants d'organisations populaires sont devenues systématiques. A la campagne, la pression de l'armée se fait particulièrement sentir dans le Nord-Ouest, dans le plateau central et dans le Sud-Ouest. Nombre de militaires et d'agents de la police rurale revenus sur le devant de la scène parlent d'en finir avec les groupements paysans.
La résistance s'organise
Après deux semaines d'hésitations, des réseaux de résistance ont commencé à fonctionner de manière active, ce qui est une des causes de l'accentuation de la répression. De nombreux tracts ont commencé à circuler. Au moins quatre bulletins clandestins paraissent régulièrement, dont celui de la ville de Jérémie qui est publié tous les jours. Beaucoup de gens se mettent tous les après-midis à l'écoute d'une radio mise en place spécialement en République dominicaine. En outre, une radio mobile a commencé à émettre dans la capitale.
Une grande partie de la population est aujourd'hui découragée, voire terrorisée. Mais il existe aussi un fort potentiel de combativité, notamment dans la jeunesse. En témoigne le fait que la majorité de la population pauvre déclare soutenir la décision d'embargo prise par l'Organisation des Etats américains (OEA). On peut cependant craindre que cette mesure ne soit à double tranchant, et que, dans un premier temps, elle ait surtout pour effet de paralyser la population et les efforts pour organiser une résistance populaire active, alors que l'armée disposera encore de moyens importants, et notamment d'essence pour se déplacer.
On a assisté dans certaines villes à des événements remarquables : le 18 octobre, des jeunes de Saint-Marc ont tenu tête pendant trois heures, avec des pierres, à un groupe de militaires. Le 21, une grève générale a été largement suivie dans la troisième ville du pays, Les Cayes. Plusieurs organisations populaires avaient lancé un mot d'ordre de grève à Port-au-Prince, les 6 et 7 octobre, mais c'était prématuré et ce fut un échec. Environ trente organisations, dont les syndicats d'enseignants, d'étudiants et des transports ont lancé un nouveau mot d'ordre de grève générale pour le 30 octobre.
23 octobre 1991