Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Pas d'œillets pour Mario !

· Inprecor n° 339, 25 octobre 1991 · p. 26-27 · 1 839 mots

Portugal

Le Parti social-démocrate (PSD), du Premier ministre

Anibal Cavaco Silva, a remporté les élections générales du 6 octobre 1991, avec plus de 50,4 % des voix. Le

Parti socialiste (PS) du Président Mario Soares a péniblement atteint 29, 25 % des voix et le Parti communiste portugais (PCP) moins de 9 %.

Ces résultats expriment des modifications profondes de la structure sociale, économique et politique du pays (voir

Inprecor n° 330 du 10 mai 1991).

Francisco LOUÇA

LE SUCCES le plus important du gouvernement de droite - le premier depuis la fin de la dictature, le 25 avril 1974 → et qui a étonné tous les observateurs, a été sa capacité à arriver à la fin des quatre années de législature. Le PSD est parvenu non seulement à stabiliser le régime politique, mais aussi à rassembler toute la droite — des courants les plus traditionalistes au plus européens — derrière son système de distribution de prébendes, d'appui aux lobbies sociaux et de gestion des intérêts dominants.

La clé de ce succès réside dans trois facteurs. D'abord, cette période a vu la fin d'une droite divisée entre les secteurs plus pragmatiques (le PSD) et les secteurs plus traditionnels, tels le Centre démocratique et social (CDS), qui rassemble depuis des catholiques conservateurs jusqu'aux nostalgiques de l'ancien dictateur

Salazar.

Dès que le PSD est arrivé au pouvoir, de nombreux caciques et responsables locaux du CDS ont rejoint le parti vainqueur. Aujourd'hui, le CDS ne garde que cinq députés, face aux 135 du PSD; sa crise de direction a été aggravée par la démission de son dirigeant historique, Freitas do Amaral.

Le troisième parti de la droite portugaise, le Parti rénovateur démocratique

(PRD, qui avait obtenu 20 % aux dernières élections et qui gardait sept députés au Parlement), disparaît tout simplement de la scène politique. Le PSD apparaît

PORTUGAL donc comme le seul parti de la droite portugaise.

Deuxièmement, et c'est une spécificité du processus portugais, ces réajustements politiques coincident avec une période de fort développement économique et de la capacité du gouvernement à mettre en œuvre un système de redistribution des richesses.

Depuis son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE), le ler janvier 1986, le Portugal a bénéficié d'importants flux financiers - les aides financières de la CEE ont pratiquement représenté un tiers des ressources annuelles de l'Etat, alors qu'en même temps des clauses transitoires protégeaient de façon artificielle les industries et la finance nationales de la concurrence étrangère.

Les atouts de la droite

Les fonds de la CEE, l'ouverture de nouveaux marchés, la baisse du prix du pétrole (dans une économie très dépendante dans le domaine de l'énergie) et du dollar (dans une économie qui importe des Etats-Unis et qui exporte vers l'Europe, et qui gère une dette extérieure encore importante), ont permis un fort taux de croissance durant cinq ans, dépassant la moyenne générale des autres pays euro-

Le gouvernement a donc disposé d'importantes ressources, parvenant à réaliser des transformations importantes : modernisation du système fiscal ; gestion de ses politiques inégalitaires avec plus d'efficacité ; reconstitution de grands groupes économiques aidés par des privatisations généreuses, etc.

Le rapport de forces a ainsi penché en faveur du gouvernement — d'autant plus que toute référence aux gouvernements passés de la "gauche" est entachée par la désastreuse gestion de l'austérité de Mario Soares et par son agressivité vis-à-vis du mouvement populaire et des travailleurs. Enfin, le gouvernement a réussi à manipuler habilement la communication ; en contrôlant l'instrument essentiel que constitue la télévision malgré des promesses répétées de démocratisation ou de privatisation et en organisant une campagne permanente de glorification des activités du Premier ministre.

Anibal part en campagne

Les récentes élections ont vu - pour la première fois au Portugal — l'apparition d'une campagne-spectacle, suivant le modèle de celle de Felipe Gonzalez : le Premier ministre était montré seul sur d'énormes estrades dans les réunions de son parti. Cette campagne, totalement personnalisée, insistait sur certaines idées fortes comme la "stabilité" ou la "croissance économique"

Le résultat pour la droite n'a pas été négligeable. Le PSD a obtenu 50 % des suffrages, augmentant son chiffre absolu de voix en comparaison avec les élections de 1987 (où il avait déjà eu la majorité). Le CDS tombe à 4,4 % des voix ; mais la droite, toutes tendances confondues, rassemble 55 % des suffrages exprimés.

Le Parti socialiste, qui voulait apparaître comme une alternative de gouvernement, mettait aussi l'accent sur la "stabilité" ; il n'a obtenu que 29 % des voix, bien en dessous des estimations que lui donnaient les sondages qui, si elles s'étaient avérées justes, lui auraient permis d'apparaître comme le grand parti dirigeant la contestation face au gouvernement. En effet, les années qui viennent seront sûrement marquées par de grandes difficultés économiques et sociales.

Les résultats des élections ont immédiatement déchaîné une lutte interne pour la direction du PS; le leader de son groupe parlementaire se propose de remplacer le secrétaire général, Jorge Sampaio, pour imposer une orientation plus droitière et encore plus soumise au président Soares, qui est le véritable inspirateur de la stratégie de collaboration et du

Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 =

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mimétisme avec la droite qui caractérisent le PS depuis toujours.

Le Parti communiste connaît aussi une situation de crise. Pour la première fois, il descend en dessous de la barre symbolique de 10 %, avec 8,8 % des voix — il avait obtenu 12 % aux dernières législatives et 13 % aux présidentielles avec la candidature du successeur désigné d'Alvaro Cunhal, Carlos Cavalhas. Sa chute illustre bien les effets cumulatifs d'une longue crise interne, au cours de laquelle certains députés et d'anciens dirigeants du PCP sont partis, ainsi que des membres de son comité central. Autre fait significatif des tensions qui secouent le PCP, la constitution de courants minoritaires dont celui dit de la "troisième voie", qui rassemble les dirigeants les plus connus de la centrale syndicale (la Confédération générale des travailleurs du Portugal - CGTP) et, enfin, la crise provoquée par l'appui de la direction du Parti au coup d'Etat de Moscou (1), en août 1991. Le PCP perd des voix au profit de l'abstention, du PSD ou du PS, ou encore de sa gauche.

La direction du PCP a répondu à ce désastre en accentuant son cours sectaire d'auto-affirmation, dans une tentative désespérée pour gagner du temps. Le PCP attend désespérément Godot, et abandonne toute stratégie propre. « Une gauche pour la gauche »

Les récentes élections représentaient un défi pour les courants révolutionnaires. D'une part, elles ont marqué la fin d'un processus d'épuisement des courants politiques nés de la révolution d'Avril 1974 — quatre organisations ont disparu de la scène politique : l'Union démocratique populaire (UDP) et le Parti communiste révolutionnaire (PCR), tous deux d'origine maoïste, autrefois hégémoniques à gauche ; le Mouvement démocratique populaire (MDP) qui soutient le PCP ; et le Parti ouvrier unifié socialiste (POUS), d'origine lambertiste. La pression pour le vote utile, après cinq ans de gouvernement de la droite, risquait aussi de peser négativement pour la gauche non traditionnelle.

Le Parti socialiste révolutionnaire (PSR, section portugaise de la IVe Internationale) a présenté des listes partout intitulées « Une gauche pour la gauche », ouvertes à des militants indépendants, et qui ont rassemblé 300 candidats, dont de très nombreux militants connus du mouvement populaire, des artistes, des syndicalistes ou encore des jeunes. Avec l'aide de journalistes et de techniciens de la télévision, le PSR a organisé sa campagne dans les médias — ce qui a lui a permis de = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 compter sur des émissions de qualité, avec la participation de voix connues des auditeurs. Par exemple, dans ses émissions électorales sur Radio Renascença, une radio nationale de l'Eglise, le PSR a exclusivement transmis des musiques populaires portugaises et brésiliennes censurées en temps normal sur cette antenne — ce qui a provoqué un grand émoi et dévoilé la censure qui règne sur cette radio. La direction de Radio Renascença a décidé de supprimer les temps d'antenne du PSR, contrairement à la loi ; elle a finalement perdu son procès devant la commission nationale électorale et a été obligée de transmettre toutes les émissions enregistrées par le PSR.

Des acteurs et des syndicalistes ont aussi participé aux émissions télévisées du PSR. Le soutien d'une équipe de journalistes professionnels a permis la fabrication d'un quotidien envoyé par télécopie à toutes les rédactions du pays.

Les résultats de cette campagne se sont surtout faits sentir dans la jeunesse qui a participé nombreuse aux meetings.

Le PSR voit son résultat de 1987 multiplié par deux (1,2 % au niveau national ; 2 % ou 2,5 % dans les anciens bastions du PCP — Evora, Portalegre, et Beja ; 2 % à Lisbonne où son score précédent est multiplié par trois). Le PSR aurait d'ailleurs obtenu un député à Lisbonne si leur nombre n'avait pas été réduit passant de

Un incident surprenant a prolongé cette campagne électorale. La petite agglomération de D. Maria, dans le district de Lisbonne, avait décidé de boycotter le scrutin pour protester contre le retard dans l'installation des canalisations d'eau promises depuis des années. Selon la loi portugaise, dans de tels cas, le scrutin se répète autant de fois que c'est nécessaire. Avec 22 056 voix, le PSR obtenait 207

PORTUGAL J'AI EU BEAU LEUR PARLER DE THATCHER

ILS SONT TOUT CONTENTS!

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PLANTE voix de moins que le candidat du PSD. Dans cette situation, les militants de la gauche locale, tant socialistes que communistes, après s'être concertés, s'étaient mis d'accord pour appeler à voter pour le PSR.

Cependant, le comité central du PCP qui avait tout d'abord appelé à voter pour sa propre liste — qui n'avait aucune chance de passer —, a finalement décidé de boycotter le scrutin. Pire encore, dans une assemblée locale, un dirigeant national du PCP a obligé les militants locaux a appuyer les initiatives du PSD, sous prétexte que l'élection d'un nouveau député de droite ne changerait pas grand chose, alors qu'un député du PSR serait très critique vis-à-vis du Parti communiste...

Les tensions, ravivées par les grands propriétaires locaux de D. Maria, sont arrivées à un tel point que des piquets ont été installées devant les bureaux de vote pour empêcher les habitants de se rendre aux urnes (et donc de voter pour le PSR). Finalement le député du PSD a été élu. Le PSR, lui, a été amené en deux semaines à créer une section dans un endroit où il n'avait guère d'implantation et où le "caciquisme" est très fort — les militants qui avaient fait campagne à D. Maria ont été menacés à plusieurs reprises.

Quoi qu'il en soit, l'expérience de D. Maria est précieuse pour une meilleure connaissance du terrain politique, de la lutte concrète et aussi pour gagner le respect de secteurs larges de la gauche qui ont voulu se rassembler dans cette bataille contre la droite. *

Lisbonne, 21 octobre 1991

1) Voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991.

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