Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MALAISIE

Le développement empoisonné

· Inprecor n° 339, 25 octobre 1991 · p. 19-22 · 4 177 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Syndicalisme Écologie Japon et Corée

économique accéléré du gouvernement malais est une réussite. Avec la Nouvelle politique économique (NEP) instituée en 1970, le pays a été engagé dans une voie d'industrialisation tournée vers l'exportation pour faire face à la pauvreté et au chômage. Le produit national brut (PNB) par habitant s'est accru rapidement, pleine croissance est apparue. Mais derrière ces chiffres se cache la réalité d'un écart croissant entre riches et pauvres, ce qui veut dire que la misère n'a pas été

Le développement de la Malaisie se fait de façon dépendante et très dangereuse

Le développement empoisonné

Selon les critères habituellement utilisés, la politique de développement faisant de la Malaisie un nouveau membre du groupe des pays nouvellement industrialisés (New Industrialised Economy, NIE) et une classe moyenne en éradiquée par la multiplication des emplois urbains.

pour les populations et l'environnement.

Jim STOCKTON

INSTAUREE après l'Indépendance (1), la formule de développement

Spar la recherche de substitution des importations, n'a contribué qu'à perpétuer le rapport colonial britannique de dépendance économique à travers les exportations de matières premières (le caoutchouc et l'étain au début, puis l'huile de palme et le bois), sans réellement modifier le schéma colonial de la division raciale de l'économie. A la fin des années 60, des troubles sociaux ont eu lieu, faisant planer des menaces d'explosion (2). En 1968, le gouvernement a émis un décret pour inciter à l'investissement, inaugurant une politique offensive de séduction des capitaux étrangers pour les attirer vers l'industrie manufacturière orientée vers l'exportation. Un objectif de croissance économique rapide était en fait nécessaire pour atteindre le but raciste de la NEP :

faire en sorte que les Malais d'origine, les

Bumiputras, soient la force principale de l'économie. En effet, le gouvernement savait très bien que les Malais d'origine chinoise et la classe des marchands indiens accepteraient plus facilement le gâteau s'il était en pleine expansion (3). Cette politique réussit spectaculairement à attirer les investissements dans des secteurs utilisant beaucoup de main-d'œuvre, les bas salaires étant la raison la plus souvent invoquée par les investisseurs pour leur venue en Malaisie. Cela s'est ajouté aux importants encouragements offerts par le gouvernement : zones franches d'impôts, rapatriement des profits, stabilité politique avec une surveillance rigoureuse de la main-d'œuvre, et faibles règlementations de protection de l'environnement. La concurrence générale et les luttes ouvrières qui peuvent exister dans les pays investisseurs sont aussi des facteurs déterminants.

Le développement de zones franches, d'abord autour de Penang puis de Kuala Lumpur, a attiré des milliers d'habitants des zones agricoles environnantes vers ces secteurs industriels en pleine croissance. A la fin des années 80, l'industrie manufacturière représentait 26,9 milliards de dollars, soit environ 48,4 % de toutes les exportations. L'industrie a même dépassé le secteur agricole au milieu des années 80 pour former la principale source du PNB. Sa part a continué de croître rapidement de 19,7 % du PNB en 1985 à 25,6 % en 1989. L'emploi a suivi la même évolution : les emplois dans l'agriculture, l'exploitation forestière et la pêche sont passés d'environ 53% de l'emploi total en 1970, à près de 35 % en 1990, le secteur industriel fournissant presque 20 % des postes de travail avec encore plus de gens employés dans le secteur tertiaire, en incluant les services et le

La grande majorité de ces nouveaux travailleurs sont des femmes et des jeunes ; et ce pour de multiples raisons ; essentiellement les femmes sont habituées à respecter l'autorité et par conséquent pourront être plus facilement dominées

- 88 % des employés du textile sont des femmes, 85 % dans l'industrie alimentaire et environ 80-85 % dans l'industrie électronique.

Une nouvelle plaie

Si l'industrie manufacturière a été le fer de lance de la croissance économique malaise, le secteur déterminant est sans conteste l'électronique et les produits électriques, en tremes d'investissements, en nombre d'emplois et de revenus. En 1988, 244 implantations électroniques employaient 107 578 personnes, soit 23 % de l'ensemble du secteur industriel (suivi par le textile avec environ 17 % et l'industrie alimentaire avec plus de 10%). Les plus grosses multinationales japonaises et américaines de biens de consommation électroniques et de production de semi-conducteurs ont installé à l'étranger leurs centres de production rapportant le moins de valeur ajoutée et employant le plus de main-d'œuvre, de façon à augmenter leurs profits et aussi à se rap procher des marchés asiatiques en expansion.

Au sein de l'industrie électronique, les entreprises de production de semi-conducteurs ont toujours représenté 80 % de la production et les entreprises électroniques nord-américaines sont les principales productrices en Malaisie. Les chiffres fournis par l'Industrie électronique malaise-américaine (MAE) indiquent que ces entreprises exportent l'équivalent de 4,5 milliards de dollars malais, soit un quart de toutes les exportations manufacturières. L'investissement japonais s'est, en fait, accru pour dépasser celui des Etats-Unis dans ce secteur ; il s'est surtout concentré sur l'assemblage de biens de consommation électroniques. L'adaptation aux besoins des compagnies étrangères a été le souci du programme d'industrialisation du gouvernement malais : exonération d'impôts pour les jeunes entreprises récemment étendu aux autres ;

1) Après avoir abrité des comptoirs portugais et hollandais la Malaisie voit s'installer les Britanniques à partir de 1786, qui en font une colonie de fait jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. En 1948, l'Union malaise (Malaca, Penang et neuf Etats malais), remplacée par la Fédération de Malaya, qui accorde plus de pouvoirs aux gouvernements locaux. Le 31 juillet 1957, enfin, la Malaisie accède à l'indépendance

2) Le Mai malais (1969) a été marqué par des émeutes raciales. Un mouvement de guérilla est apparu dans le Nord du pays en 1971 et, en 1974, de violents affrontements entre policiers et étudiants ont eu lieu, provoquant une véritable crise du pouvoir central.

3) La diversité de races caractérise la population malaise : Malais (45 %), Chinois (40 %), Indiens et Pakistanais (11 %). Les Chinois dirigent l'économie au détriment des Malais. En 1970, les entreprises appartenaient à 60% aux Chinois et pour moins de 2 % aux Malais. Le pourcentage des actions possédées par les Malais s'est depuis multiplié par dix. Il reste cependant loin du but de 30 % que s'était fixé la NEP (avec une limitation de la propriété chinoise à 40 %). Source: The Economist, 4 mai 1991.

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protection contre la "menace" des syndicats nationaux qui organisent les travailleurs de l'électronique ; refus d'établir un salaire minimum ou de corriger l'écart de salaire entre les hommes et les femmes. Quand les entreprises étrangères ont voulu instaurer le travail continu en équipe pour faire tourner en permanence leurs coûteuses machines, la Malaisie a abandonné sa loi interdisant aux femmes de travailler entre 22 heures et 5 heures du matin. Le développement, vers où ?

Bien que cette nouvelle industrie "malaise" appartienne pratiquement à 100 % à des capitaux étrangers et fabrique des produits qui ne sont pas destinés au marché national, les ministères de la Science, de la Technologie et de l'Environnement prennent leurs désirs pour des réalités et se laissent aller au fantasme nationaliste du développement de la haute-technologie

Ces espoirs de trouver le salut économique et politique par la technologie est répandu dans les pays ayant des possibilités d'accès à une technologie sophistiquée ; ils s'accompagnent d'un délire romantique sur un "nouvel âge d'or industriel" propagé par les nouvelles technologies de l'information. Mais ces technocrates rêveurs, aux Etats-Unis comme en Malaisie, sont plus discrets sur des aspects importants de leur politique. Derrière la croissance du PNB de la Malaisie, on cache le type d'emplois qui sont créés. En fait, l'image propre et luisante des métiers de haute-technologie se heurte pour beaucoup de travailleurs à la réalité : aux Etats-Unis, des institutions s'occupant de la santé et de la sécurité des travailleurs ont collecté des données montrant que, dans l'industrie des semi-conducteurs, l'absentéisme pour cause de maladie est trois fois plus élevé que la moyenne nationale de toutes les entreprises manufacturières. Le département de relations sociales de Californie a étudié cette industrie et a observé que près de la moitié de ces maladies étaient dues a des "empoisonnements systématiques" par des expositions prolongées à des produits chimiques hautement toxiques utilisés pour la fabrication des puces d'ordinateurs. Voilà un avertissement inquiétant pour les travailleurs malais, alors que le gouvernement ou les syndicats sont beaucoup moins vigilants. On peut également se poser des questions sur la santé des communautés voisines de ces industries et sur la protection de l'environnement. La question fondamentale de ce qu'il faut produire et pour qui semble s'être perdue dans la course aux "compétences techniques" qui, selon les discours officiels, assureront 1' autodétermination" du pays.

L'origine de la révolution de la haute-technologie remonte au savoir-faire qui émergea des programmes de recherche militaire américains de la Seconde Guerre mondiale. En fait, l'industrie de haute-technologie aux Etats-Unis ne s'est jamais libérée des dépenses militaires gouvernementales ; et ce pays reste le principal destinataire des puces produites par la Malaisie. La théorie économique qui essaye de faire le lien entre la croissance de la haute-technologie et l'autodétermination nationale est une vue de l'esprit, qui ne peut que conduire à des désillusions.

Par le transfert du savoir-faire technologique, l'élite malaise espère peut-être pouvoir suivre le modèle japonais ou de certains pays du NIE dans la fabrication de produits de consommation électroniques. De fait, les études de marché ont montré que près de 55 % des ventes de semi-conducteurs japonais sont destinées à des produits de consommation, compaVE TE EIRE TEL WON T → HE DOESNT LIKE US

TO ASK QUESTIONS NEGOTIATE •OR HUAKE SUGGESTIONS

« Il nous licenciera si nous nous plaignons. » « Il ne nous laissera ni nous organiser, ni négocier. »

«Il n'aime pas que nous posions des questions, ni que nous faisions des suggestions. » rés à seulement 15 % pour les entreprises des Etats-Unis. Cependant, la réussite dans la haute-technologie est incertaine dans le contexte d'intense compétition d'une économie mondiale qui se rétrécit, comme le montrent les problèmes économiques actuels de la Corée du Sud, pour ne rien dire des coûts sociaux, politiques et écologiques induits par la voie de développement suivie par ce dernier pays, ni de sa dépendance vis-à-vis de la technologie fournie par le Japon.

A part les exportations des entreprises japonaises de semi-conducteurs vers les pays nouvellement industrialisés asiatiques et vers leur marché principal aux Etats-Unis, le débouché essentiel à l'intérieur du pays est l'électronique industrielle. Le Japon est en tête dans le domaine de l'assemblage automatisé assisté par ordinateur, comme le montre la grande armée de robots qui produit des automobiles au rythme stupéfiant de 13 millions de véhicules par an. C'est par une telle économie que le Japon a pu se permettre d'investir le capital et la recherche nécessaires au développement d'usines automatiques. Qu'une telle production accélérée puisse se répéter paraît fort peu probable : la tension exigée sur les ressources et l'environnement mondial serait inimaginable. Déjà l'entreprise automobile malaise Proton Saga a été obligée d'exporter pour trouver un marché suffisamment grand ; et la voiture doit être subventionnée de façon à pouvoir être vendue (le gouvernement d'un pays du tiers monde subventionnant des consommateurs d'automobiles des pays industrialisés !) (4). Une percée dans le secteur industriel est donc extrêmement improbable.

Une question essentielle concernant la prétendue "autodétermination" par la technologie est de savoir à qui elle va profiter. Toutes les indications du gouvernement montrent que les travailleurs de l'industrie électronique ne font pas partie de l'équation.

La bataille à couteaux tirés que continuent à mener les salariés de l'électronique de RCA/Harris Solid

State pour obtenir le droit de créer leur syndicat, est un bon exemple des relations entre les travailleurs, leur gouvernement et leurs employeurs étrangers.

Les syndicats dans la haute-technologie Après avoir protégé pendant quinze ans l'"industrie pilote" de l'électronique en refusant de donner l'autorisation gouvernementale de création du syndicat, le ministre du Travail a annoncé soudainement, en 1988, que l'industrie était suffisamment forte et stable pour permettre la formation de syndicats. La réaction négative immédiate des patrons malais et des géants japonais a mis le gouvernement dans une situation difficile, car sa décision visait à permettre l'accès malais au marché des Etats-Unis Pour maintenir les accords de commerce préférentiels avec les Etats-Unis, la Malaisie a finalement donné son consentement à la création de syndicats dans l'in-

4) 11 000 automobiles Proton, fabriquées en Malaisie, ont été vendues en 1990 en Grande-Bretagne. Leur prix est fixé à moins de 7 000 livres, soit l'équivalent d'une Ford d'occasion C'est la seule voiture conçue et construite en Asie du Sud-Est En subventionnant cette voiture nationale, le gouvernement malais avait l'espoir d'accélérer l'industrialisation du pays. La récession en Malaisie du milieu des années 80 avait fait chuter les ventes de la voiture de moitié. La prise de parts du Japonais Mitsubishi dans l'entreprise (15 %), la robotisation des soudures et un fort protectionnisme ont pu notamment sauver l'entreprise. Source : The Economist, 11 mai 1991

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dustrie électronique, en tout cas en principe. Ebranlées, les multinationales, entraînées par Motorola et Matsushita, ont menacé de transférer leurs usines en Thaïlande ou en Chine, et les travailleurs ont été menacés de licenciements et harcelés par un contrôle intensif de leurs activités. Une compagnie américaine offrait une boîte de poulet rôti à tout travailleur qui donnerait le nom de ses collègues qui avaient adhéré à un syndicat ; Hitachi offrit des primes à ceux qui écriraient au ministre du Travail pour refuser la création d'un syndicat national. En réponse, le ministre modifia sa déclaration pour n'autoriser que la création de syndicats d'entreprise. Ainsi l'adhésion à un syndicat national des travailleurs de l'industrie électronique a été refusée par le Registrar of Trade unions (RTU), la chambre d'enregistrement syndical. Ce compromis permit malgré tout une certaine syndicalisation, et le gouvernement enregistra le premier syndicat d'entreprise, en janvier 1989, le syndicat des travailleurs de RCA.

Avec cette reconnaissance à contrecœur du gouvernement, la bataille pour le syndicat se déplaça au sein de l'entreprise, qui refusa de le reconnaître. Dans les mois qui suivirent, RCA fit obstacle au processus de syndicalisation et vendit sa division semi-conducteurs à Harris Solid State, obligeant les salariés à repartir de zéro. Cette tactique réussit si bien à prévenir la création du syndicat que la direction de Harris essaya de la renouveler en arrêtant les activités, puis en transférant tous les travailleurs à Harris Advanced Technology, un simple changement dans le nom de la compagnie. Une plainte a été déposée contre Harris, en février 1990, mais cette société a malgré tout continué à intimider et à tourmenter les travailleurs liés au syndicat. Fin septembre 1990, l'entreprise réussit à isoler 21 militants syndicaux et à les licencier. Comme le gouvernement malais est clairement contraint à ne pas soutenir les travailleurs à cause de sa dépendance vis-à-vis du capital étranger, il a fait très peu pour les aider. La théorie officielle sur 1'"auto-détermination" nationale liée à la haute-technologie abandonne à leur sort plus de 100 000 travailleurs.

Le droit fondamental et internationalement reconnu des travailleurs à pouvoir s'organiser et à négocier collectivement n'est pas abstrait ; les réelles menaces pour la santé et pour la sécurité des travailleurs et le manque de réglementation et de soutien du gouvernement en font une question de survie dans le domaine de la haute-technologie. Comme on l'a vu plus haut, l'empoisonnement" représente presque la moitié des maladies graves qui frappent les travailleurs californiens des semi-conducteurs.

La santé et la sécurité

Cette réalité menaçante va à l'encontre de l'image propre que peut donner la haute-technologie, et peut-être même à l'encontre de la perception qu'en ont les travailleurs eux-mêmes : cloîtrés dans des espaces bénéficiant d'air conditionné et dans des "salles blanches", les travailleurs ont des illusions sur leur sécurité. Tout comme les vêtements protecteurs que portent les ouvriers (appelés Apollo en Malaisie car ils ressemblent à des combinaisons spatiales), l'environnement n'est pas conçu pour assurer la sécurité des travailleurs face aux produits chimiques dangereux, mais pour protéger les puces délicates de la contamination humaine. Les solvants, des produits chimiques dangereux, et même les gaz radioactifs utilisés pour la fabrication l'assemblage et pour les tests des semi-conducteurs représentent un danger constant pour les travailleurs. Ils sont utilisés à différents niveaux de mélange selon chaque entreprise, et l'on sait peu de choses sur la façon dont ils réagissent entre eux.

Ces produits chimiques sont si risqués que des surveillances strictes et constantes ont été effectuées, et peu d'accidents majeurs ont été signalés jusqu'à présent dans l'industrie. Une exception notable en Malaisie a été celle de l'explosion de l'équipement de test dans une usine d'Harris Semiconductor, en 1981, qui a exposé les travailleurs au gaz radioactif Krypton 85 — s'il y a eu d'autres évacuations ou expositions, elles n'ont pas été signalées.

La santé des travailleurs est une question complexe, elle est liée à de nombreux facteurs de mode de vie et d'organisation du travail, et la comparaison des travailleurs dans un pays industrialisé avec ceux de Malaisie ne peut ête faite mécaniquement. En Malaisie, les travailleuses en général sont jeunes, d'origine paysanne el ont probablement des connaissances et une préparation insuffisantes pour le travail industriel — cela a été particulièrement vrai dans les premières phases de l'industrialisation. Les longues heures de travail, morne et répétitif, le travail en équipe, en particulier, le travail tard le soir, les cadences rapides contrôlées par les machines, et la pression de l'encadrement pour atteindre les quotas ont entraîné des plaintes constantes de stress et de fatigue. Les industries électroniques de Singapour, de Malaisie et d'Indonésie ont toutes signalé des crises d'hystérie parmi les travailleuses. De nombreux facteurs expliquent ces phénomènes : le déracinement culturel, l'insatisfaction au travail, le stress accumulé - certains chercheurs ont aussi suggéré que l'exposition à des produits chimiques toxiques pourrait jouer un rôle important.

Des morts chez

Texas Instruments

Souvent subtils et complexes, les effets d'une exposition aux produits chimiques toxiques sur une longue période, ou d'une blessure chimique sont trompeurs, ils ne sont pas forcément détectés immédiatement et ils ne sont pas perçus comme dangereux. Pourtant des toxines sont accumulées dans les tissus graisseux pendant des années avant d'être révélées par une perte de poids ou une blessure. Les symptômes peuvent être alors confus et il est difficile de remonter jusqu'à leur cause. Une étude de santé publiée en 1986 aux Etats-Unis par la compagnie Digital Equipment, qui s'est intéressée aux travailleurs construisant des puces électroniques, a montré la complexité de ces problèmes et le manque de connaissance médicale sur cette question. La révélation la plus alarmante sur les risques de santé est le taux de 39 % de fausses couches (deux fois plus élevé que le taux normal) parmi les salariées travaillant sur la gra-

Dix à quinze années d'expérience des travailleurs dans l'industrie des semi-conducteurs en Malaisic n'ont pas donné lieu à une étude médicale systématique de ses effets sur les travailleuses : voilà un argument de poids, si besoin en était, en faveur d'un syndicat national de l'industrie pour coordonner une telle recherche. Cependant, des groupes indépendants de femmes travaillant avec des budgets extrêmement faibles ont commencé à dévoiler des incidents gênants.

Depuis l'été 1989, quatre travailleuses

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Cette travailleuse est en danger. de l'usine Matériels et Contrôle de Texas Instruments (TI), située dans la zone franche de Uln Klang près de Kuala Lampur, sont mortes par suite de maladies. Toutes ces femmes avaient travaillé à l'usine pendant au moins dix ans ; chacune a souffert de douleurs fortes et de pertes de poids pendant de longues périodes avant de connaître une soudaine aggravation ; chacune a été surveillée par le médecin de l'entreprise. Aucune n'a été prévenue qu'il pouvait y avoir un lien avec les produits chimiques avec lesquels elles travaillaient, et l'entreprise a complètement exclu toute relation avec le travail.

Interviewées, des travailleuses de l'usine TI ont exprimé des inquiétudes au sujet d'un certain nombre d'anomalies. Certaines avaient peur d'un composé de moulage (un mélange d'oxyde de silicium et d'antimoine), utilisé dans la fabrication des semi-conducteurs, dont l'étiquette signalait qu'une exposition répétée et prolongée pouvait causer une irritation aux poumons. Norliah Rusli, qui est morte à 29 ans en novembre 1989, avait travaillé dix ans dans l'entreprise et dans la chambre de moulage de l'usine de semi-conducteurs. Sa famille a déclaré qu'elle avait eu des douleurs pendant un certain temps et que son état s'est détérioré soudainement avec un gonflement des articulations et des brûlures à la poitrine. Margaret Joseph, 40 ans, avait travaillé 16 ans dans l'usine avant d'être évacuée pour des raisons médicales. Elle est morte en 1990 d'un fibrome au poumon.

Certaines travailleuses ont également été victimes d'une expositions au trichloréthylène, utilisé pour dégraisser les machines à la main et aussi dans la zone des pressage à disques. L'exposition au trichloréthylène est censée être cancéreuse et provoquer des troubles de la reproduction. Le ler juillet 1989, Azizah Sajak est porte à l'âge de 28 ans d'un cancer de l'utérus, après une chimiothérapie. Son père dit qu'elle a été malade pendant presque deux ans. Elle avait travaillé dix ans à l'usine TI. Loon Siew Foong, et elle a subi une intervention chirurgicale pour un cancer du colon avec métastase hépatique ; elle est décédée à l'âge de 30 ans.

Ces exemples ne peuvent refléter exactement l'étendue des expositions chimiques dans toute tant les groupes de femmes qui sont Cette travailleuse a une certaine protection. isolées de dustrie soulignent que beaucoup d'entre elles ont été renvoyées chez elles pour mourir, dans leur village, dans leurs familles, mais sans aucune explication sur les complications médicales, sans avoir reçu aucune compensation financière, et sans que les personnes les mieux placées soient déclarées responsables.

L'empoisonnement de Penvironnement

Les préoccupations sur les expositions des travailleuses de l'industrie, bien qu'urgentes, n'ont aucune importance pour un gouvernement qui s'efforce d'assurer un climat attirant pour les investissements étrangers. Ces dangers, cependant, s'étendent à l'environnement et aux communautés avoisinantes. Les produits chimiques de l'usine deviennent des déchets dangereux une fois qu'ils ont été utilisés. Dans le rapport du gouverement malais de 1985-1986 sur la qualité de l'environnement, il est fait référence aux « autres déchets liquides, comme les solvants usagés, dont de très grandes quantités sont produites par l'industrie électronique et des semi-conducteurs qui sont accumulés et stockés ». Le même rapport dit clairement que le traitement et le stockage des déchets industriels constitue un problème, et que « les terrains existants sont inadaptés et inappropriés du point de vue de l'environnement pour recevoir des résidus toxiques ».

Cette insouciance vis-à-vis de cette menace potentiellement désastreuse est illustrée par l'incident survenu en janvier 1991 à un jeune garçon qui marchait aux abords d'une des usines FTZ de Kuala Lumpur. L'enfant a glissé et est tombé dans un tosse de drainage, ce qui a provoque sa mort. Mais l'entant n'est pas mort noyé, les reportages des journaux confirment qu'il a pris feu en tombant dans le fossé et qu'il est décédé de ses brûlures. Les représentants gouvernementaux se sont contentés de déclarer que si la compagnie était responsable elle serait poursuivie en justice, et l'affaire en est restée là.

Aux Etats-Unis et au Japon, des enquêtes dans l'industrie électronique et des semi-conducteurs ont révélé que la pollution extensive de l'environnement fait courir des risques importants aux voisins. En 1984, l'usine IBM de Californie a été répertoriée par l'Agence américaine de protection de l'environnement comme une des plus pollueuses du pays. Elle déverse une coulée chimique dans le système de collecte des eaux souterraines qui s'étend sur 8 kilomètres. Les analyses actuellement réalisées sur les chlorofluorocarbones, qui détruisent la couche d'ozone, ont montré que la Silicon Valley en rejetait les plus grandes quantités au monde. Au Japon, une enquête gouvernementale de 1990 a montré qu'une source sur treize du pays était contaminée par des solutions d'oxyde de chlore généralement utilisées par l'industrie de haute-technologie. Les coûts engendrés par l'ignorance de ces désastres sur l'environnement ne seront probablement pas payés par les groupes industriels qui en sont responsables mais par ceux qui auront à subir les augmentations de naissances anormales, du taux de cancer, et l'empoisonnement des travailleurs et de commu-

Tout comme le "miracle économique" de Corée du Sud et de Taïwan, le succès de l'économie malaise a été presque exclusivement jugé à partir de la forte croissance de son produit intérieur brut (PIB). Ainsi, bien que de nombreuses femmes jeunes aient trouvé du travail dans l'industrie électronique en plein essor, et aient pu augmenter leurs compétences technologiques et leurs revenus, des conséquences négatives sont silencieusement subies par un nombre grandissant de personnes.

A grande échelle, la répression politique et patronale, le déracinement social, et les destructions de l'environnement sont partie intégrante du processus d'industrialisation rapide qui ne peut pas s'exprimer par les chiffres du PIB — il arrive même que ces conséquences négatives soient comptées en positif dans le PIB, comme l'augmentation des dépenses pour les équipements de diminution de la pollution ! Le développement de la haute-technologie a apporté la richesse et le prestige à certains, qui poursuivront leurs programmes sans ce soucier des conséquences cachées ou oubliées. *

AMPO-Japan-Asia Quarterly Review, (Vol. 23, n° 1) 1991

Les caricatures qui illustrent cet article sont tirées d'AMPO.

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