Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIETNAM

L'Indochine en crise

· Inprecor n° 34, 21 septembre 1978 · p. 7-12 · 4 363 mots

Indochine Chine URSS et Russie

Pierre ROUSSET Les deux articles suivants, de Pierre Rousset et de Fred Feldman, analysent respectivement les rapports entre les conflits sino-soviétique et sino-vietnamien et les changements structurels introduits dans Péconomie du Vietnam.

La crise sino-indochinoise, apparue voilà 9 mois au grand jour quand, de Pékin, le principal dirigeant khmer dénonçait en termes dramatiques «l'invasion» de son pays par le Vietnam, n'a cessé de s'aggraver. La guerre s'est installée à la frontière khméro-vietnamienne tandis qu' au nord-est, des incidents parfois mortels se multipliaient. En mai 1978, Pékin prenait spectaculairement la défense des Hoas, les Chinois du Vietnam, qui ve naient notamment d'être durement frappés par les mesures décidées en mars contre le gros commerce capitaliste. que l'aide chinoise était suspendue, la tension politique entre les régimes chinois et vietnamien • atteignait des niveaux sans précédent nouvel exode de population endeuillait l'Indochine déchirée : par dizaines de milliers, des Hoas rejoignaient la Chine.

Dans les capitales concernées, le ton se fait alarmiste. Phnom-Penh déclare avoir déjoué, en mai, une nouvelle tentative de «coup d'Etat» fomentée par Hanoï. La presse pro-pékinoise de Hong Kong spécule ouvertement sur le thème de la guerre, tel le Wen Wei Pao (cité par la Far Eastern Economic Review - FEER - du 14 juillet), pour qui «il est

Vietnam

(Le confilt sino-vletnamien) Le conflit sino-vietnamien ne saurait être surmonté durablement sans un changement profond de la politique internationale chinoise toujours possible que (le Viet- LE POIDS REGIONAL

Glance dans une invasion partielle de la Chine, s'appuyant sur la puissance soviétique» ... Au Vietnam, une mobilisation militaire inégalée de la population est décidée et les mots d'ordre diffusés à l'occasion de la fête nationale, le 2. septembre, appellent à « lutter résolument pour remporter la victoire dans la guerre à la frontière du sud-ouest» avec le Cambodge et à «être prêt à combattre et à défaire une d'agression de grande envergure» chinoise.

Il existe certainement un «problème Hoa» entre la Chine et le Vietnam, Pékin et Hanoi interprétant de façon radicalement opposée les accords écrits et oraux passés antérieurement quant à leur statut juridique. Mais, pas plus que la question du tracé dans le cas du conflit khméro-vietnamien, on ne peut tenter d'expliquer la brutale dégradation de la situation régionale à partir de tels différents particuliers. Pas plus que l'on ne peut s'en remettre seulement aux anciens antagonismes nationaux qui ont, au cours des ages, opposé Chinois, Vietnamiens et Khmers. Le «problè me Hoa» et la question des tracés frontaliers ne sont pas si graves qu'ils ne pouvaient être réglés par voie de négociation. Quant au réveil des nationalismes, il n'avait rien d'inéluctable après plusieurs décennies de lutte commune contre l'impérialisme.

L'Indochine en crise

DU CONFLIT SINO-SOVIETIQUE Ce que la crise sino-indochinoise confirme d'abord, c'est que le conflit sino-soviétique est devenu depuis quelques années un facteur majeur de la situation en Asie du sud-est. On reconnaît d'ailleurs volontiers à Pékin (FEER du 7 juillet) que la question des Hoas au Vietnam n'est devenue explosive que parce qu'elle aurait, aux yeux de la direction chinoise, été partie prenante d'un «complot soviétique». Hanoï a beau jeu d'opposer le silence de Pékin sur le sort des Chinois du Cambodge à l'émotion officiellement affichée après que la grande bourgeoisie commerçante chinoise de Saïgon-Cholon ait été frappée. Il est en effet difficile de voir dans l'abolition du commerce capitaliste une mesure de discrimination raciale et non une mesure de sauvegarde de la révolution, comme les nouvelles mesures prises en avril pour limiter le petit commerce privé ou le mouvement de socialisation de l'agriculture au Sud-Vietnam l'ont confirmé : dans ces deux derniers cas, la population «viet» (Kihn) est directement touchée, elle aussi.

Les voyages de Hua Kuofeng en Roumanie et en Yougoslavie, le soutien à l'intervention militaire française au• Zaire - décrite comme un exemple d'unité entre le «second et le troisième monde»puis l'envoi d'instructeurs mili-

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taires chinois au secours du régime Mobutu, le scandaleux soutien accordé par Hua Kuofeng à la sanglante dictature du Shah d'Iran, menacée par des manifestations de masse sans précédent, tout confirme, s'il en était besoin, que la lutte contre le danger «social-impérialiste» prime tout autre objectif aux yeux de Pékin. Or, l'Asie du sud-est est maintenant décrite comme l'une des zones sensibles du conflit sino-soviétique. Pékin dénonce les activités de la banque russe Novotny dans la région, appelle à la protection des détroits maritimes face au renforcement de la flotte soviétique dans le Pacifique, laisse clairement entendre que les USA doivent maintenir, voire renforcer leur potentiel militaire régional, salue la consolidation de l'ASEAN - l'Association des nations du sud-est asiatique - «force montante», prône le renforcement des liens entre les régimes dictatoriaux de cette association tres reactionnaire avec l'impérialisme japonais.

C'est d'abord dans ce contexte que Pékin dénonce aujourd'hui la direction vietnamienne qui fait de son pays le «Cuba de l'Asie» et le danger d'encerclement de la Chine avec l'ouverture d'une menace physique au sud-ouest, alors armées russes sont massées à la frontière nord. Plus précisément, Pékin accuse Hanoï d'offrir l'ancienne base navale US de Cam Rahn à la flotte de guerre soviétique, ce qui semble loin d'être le cas si l'on en croit le silence des ser-

Le fait est d'importance. Car il signifie que le conflit sino-vietnamien ne saurait être surmonté durablement sans un changement profond de la politique internationale de la direction chinoise. Les responsa bilités historiques de la direction soviétique dans l'émergence du conflit sino-soviétique sont majeures et elles continuent de jouer un rôle contrerévolutionnaire actif sur le plan international. Mais cela ne saurait amoindrir la responsabilité actuelle de la direction chinoise qui n'a pas hésité à porter un coup très dur à une révolution en difficulté en arrêtant l'aide au Vietnam (comme Moscou avait interrompu brutalement l'aide à la Chine, voilà 25 ans) et à rejoindre bien souvent les objectifs de la politique américaine au nom de la lutte contre «l'ennemi principal» que serait le « social-impérialisme». LE CONFLIT SINO-VIETNAMIEN

Le conflit politique qui oppose les régimes vietnamiens et chinois est donc une donnée durable de la situation régionale et même internationale comme l'a montré la récente conférence des «non alignés» à Belgrade où se sont affrontés partisans et adversaires de la lutte contre «l'hégémonisme» soviétique. Et ce d'autant plus que le conflit sino-soviétique n'explique pas seul la violence de cette confrontation sino-vietnamienne. Les tensions actuelles aidant, on commence à en savoir plus sur l'histoire des relations qui se sont nouées durant la seconde guerre d'Indochine entre Pékin et Hanoï.

Il faut en effet tenter comprendre pourquoi le PC chinois a choisi la politique du pire avec Hanoï, poussant toujours plus, par son intransila direction vietnamienne dans les bras des soviétiques, alors que son évolution était loin d'être jouée, au moins en ce domaine. Au milieu des années 50, par exemple, sur le plan idéologique, Hanoï était plus proche de Pékin que de Moscou et la direction vietnamienne a manifesté à plusieurs reprises qu'elle était capable de faire des choix politiques fondamentaux l'encontre des pressions exercées sur elle par l'URSS. Ce fut notamment le cas en 1959-1960, quand elle décida de reprendre la lutte armée au Sud-Vietnam. Or, à ce moment, le PCC s'opposa lui aussi à cette décision alors que la seule logique du conflit sino-soviétique émergeant publiquement, rait dû l'amener à soutenir le PCV. Pékin s'affirmait en effet alors pour la relance des mouvements de libération nationale et pour le soutien aux mouvements anti-impérialistes dans le monde.

Pour comprendre ce paradoxe apparent, il faut revenir sur l'histoire des relations qui se sont établies entre les deux partis et les deux régimes, comme sur les rapports khmero-vietnamiens (voir Inprecor no 21 du 2 février 1978). De part et d'autre, on tend maintenant à faire remonter loin dans le temps l'origine des désaccords de fond actuels. Hoang Tung, membre du CC du PCV et rédacteur en chef du quotidien du parti, le Nahn Dan, affirmait en effet lors conférence de

«en général, les bons éléments (au sein du PCC) sont ceux qui ont été contre Mao» et que ce fut à l'époque de Liu Shao-shi qu'a été conduite en Chine «une véritable politique socialiste» (Le Matin du 8 août). La direction vietnamienne, si du moins l'on en croit cette citation, semble réapprécier l'histoire du PCC et des luttes qui s'y sont déroulées en termes proches de ceux utilisés par la direction soviétique.

En 1954, le Vietnam s'était retrouvé seul à la conférence de Genève pour refuser le partage du pays, la Chine et l'URSS faisant de concert pression en ce sens. La direction vietnamienne avait alors accepté à contre-coeur cette mesure, décision sur laquelle elle ferait aujourd'hui un retour critique. Pékin, échaudé par l'aventure dans laquelle Staline l'avait entraîné en Corée, souhaitait à ses frontières une politique de l'Occident. Malgré cela, le PCV restait idéologiquement proche des expériences malheureuses allaient modifier cette situation : les erreurs catastrophiques de la réforme agraire de 1956, puis l'attitude de la direction chinoise face à ses responsabilités dans le soutien au Vietnam durant la seconde guerre d'Indochine : en 1960, elle s'oppose à la reprise de la lutte armée au sud; en 1963-1964, la politique de Khrouchtchev amène les Vietnamiens à se tourner plus vers Pékin, mais en 1964-1965,

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c dernier refuse la constituuni avec PURSS pour la défense de la révolution vietnamienne, front uni auquel les Vietnamiens accordaient une très grande importance; en 1966-1967, durant la révolution culturelle, le PCC a maintenu, voire augmenté son aide au Vietnam, mais il a laissé l'acheminement via la Chine de l'aide soviétique être largement désorganisé, alors que l'escalade militaire américaine se faisait toujours plus lourde; après un léger mieux en 1969, c'est le tournant de la politique internationale chinoise qui fait de l'URSS «l'ennemi principal», le voyage en Chine de Kissinger et celui de Nixon à Pékin (puis Moscou) en 1972, malgré les bombardements US précédent sur le Nord Vietnam.

L'aide chinoise joua certes un rôle important au Vietnam. Quant à l'aide soviétique, elle fut pour le moins autant chichement comptée que celle de Pékin et en ce domaine encore, la responsabilité historique du stalinisme ne saurait être aujourd'hui oubliée ou amoindrie. Mais, pour comprendre comment le conflit sino-sovié tique s'est réfracté en Indochine et pourquoi la direction chinoise n'a pas tenté de détacher le PCV de l'influence soviétique en faisant de la défense de la révolution vietnamienne l'un des axes de sa politique internationale, il faut revenir sur ce que représente l'Asie du sud-est pour Pékin. Si en 1960, 1965, et 1966, les intérêts de la révolution vietnamienne sont ainsi largement ignorés par la direction du PCC, c'est parceque l'Indochine est perçue comme « une zone de sécurité» immédiate pour la Chine et l'Asie du sud-est comme sa «zone d'influence» naturelle.

On retrouve ici le même problème que dans l'analyse du conflit khméro-vietnamien : du fait de la stalinisation du mouvement ouvrier international, du recul consécutif des traditions intemationalistes, du cadre dans lequel ces organisations ont dû poursuivre leurs luttes de libération, les partis communistes asiatiques, quelle qu'ait pu être leur combativité, sont tous, même si c'est a des titres divers, tributaires de profondes déviations nationalistes renforcées après la prise du pouvoir par les processus de bureaucratisation.

C'est tout particulièrement vrai dans le cas de la direction maoïste - et de l'ensemble de la direction du PCC. Vu le potentiel considérable de la Chine - et pour peu qu'elle se développe plus sur le plan inla Chine peut jouer un rôle de puissance de premier ordre en Asie. Mais dans cette optique, le dynamisme, l'audience, et la place géo-politique de la révolution vietnamienne représentent une menace pour la consolidation ré gionale de l'influence chinoise. C'est pourquoi il était hors de question d'éviter le rapprochement entre Moscou et Hanoï au prix d'une aide considérable - donc d'un renforcement -du régime vietnamien. C'est aussi pour cela que le conflit sino-vietnamien n'est pas prêt de se résoudre; et ce d'autant plus que le PC vietnamien est lui aussi convaincu d'avoir un rôle régional à jouer. L'INDOCHINE EN CRISE

L'entrelacs de conflits qui traverse l'Indochine se répercute dans chacun des pays concernés. La situation semble particulièrement instable au Cambodge. Certes, sur le plan alimentaire, compte tenu de sa richesse et de ses ressources sur le plan rizicole, c'est promieux loti des trois pays d'Indochine. Il a échappé à la succession de catastrophes naturelles qui ont durement touché l'année dernière le Vietnam et le Laos. Actuellement encore, connaît des inondations dramatiques qui ont noyé une partie très importante de ses récoltes. Le Sud-Vietnam semble envahi par les insectes et le delta du Mékong est à son tour le théâtre de crues très

Mais sur le plan politique, la situation du régime Pol Pot semble devenir précaire. Les propositions de négociations vietnamiennes du 5 février ont surpris parce qu'elles ne se contentaient pas de proposer un aléatoire retrait des forces armées à 5km de part et d'autre de la frontière, mais se déclaraient aussi d'accord pour l'établissement d'un contrôle international du cessez-le-feu. Elles n'en sont pas moins restées sans réponses autres que de pure forme. Depuis le printemps, les combats se sont plus durs le long de la frontière et l'aviation vietnamienne semble avoir multiplié les raids en profondeur. Des troupes khmères ont dû être retirées de la frontière thailandaise pour être envoyées sur le front oriental. Phnom Penh a certes reçu une aide militaire accrue, notamment de l'artillerie lourde et peutêtre des avions. Quant au nombre de conseillers chinois pré sents au Cambodge, il est généralement estimé entre 5 et 20000. Malgré cela, nombreux sont les observateurs qui pensent que l'armée khmère sort très affaiblie des combats de ces derniers mois.

Plus important encore, des maquis khmers d'opposition sont apparus dans les provinces orientales du pays (et peutêtre aussi dans le nord-ouest), sans que lon puisse évaluer avec précision leur implanta tion ( on parle de 20 à 25000 guérilleros les régions frontalières proches du Vietnam). Cela faisait longtemps que Radio Hanoï lançait des appels au soulèvement en direction des populations et des soldats cambodgiens. Le 3 avril, la radio affirmait «soldats cambodgiens bien-aimés (...), dans vos rangs, beaucoup retour nent leurs fusils. C'est un signe de réveil.» (Le Monde du 8 avril). Le 29 août, Radio Hanoï dénonçait le massacre, sur ordre de Phnom Penh, d'un millier de soldats et officiers dans la zone militaire cambodgienne 203, couvrant les provinces de Kompong Cham, de Prey Veng et de Svay Rieng. Puis elle diffusait un appel à l'insurrection signé des « forces patriotiques et révolutionnaires du front 203» dont le tract déclarait : «Depuis la libération, la clique (au pouvoir) a sans cesse et sans hésitation détruit les fruits de la révolution et a

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commis d'innombrables crimes dans notre pays (...). Elle a servi de satellite fidele aux réactionnaires chinois, provoquant une guerre aux frontières du Vietnam (...)

De source vietnamienne, on indique que cette résistance intérieure serait dirigée par So Phim, ancien vice-président du Kampuchea démocratique et ancien commandant en chef adjoint de l'armée de libération. Ce n'est pas impossible, la direction du PCK a en effet été secouée de nombreuses crisixième tentative de «coup elle en est à dénoncer la d'Etat» qui daterait justement de mai. Les noms de plusieurs dirigeants connus ne sont plus prononcés à la radio. Selon les récits de réfugiés, une vaste épuration serait aussi en cours dans plusieurs provinces, touchant nombre de cadres intermédiaires. Enfin, le très grand nombre de réfugiés qui ont re joint le Vietnam (ils étaient estimés en juin à 132000 Kmers, 18000 Sino-khmers et 170000 Vietnamiens résidant aupara vant au Cambodge) montre qu'il doit y avoir une base de masse pour un tel mouvement de résistance.

Il reste impossible de mesurer, cependant, l'ampleur de la crise du régime cambodgien. La réaction de Pékin face cette situation reste encore inconue. La direction chinoise se voit en effet placée devant un difficile dilemme, si vraiment l'équipe Pol Pot est menacée : assister impuissante à la chute de son allié dont l'importance tient à la place géo-politique du Cambodge en Indochine, ou risquer de s'embourber pour soutenir à bout de bras particulièrement compromettant sur l'arène internationale.

Au Laos, des tensions nouvelles se sont aussi fait jour.La direction du Parti communiste a finalement pris ouvertement fait et cause pour le Vietnam. Néanmoins, il est possible qu'une partie de l'appareil réprouve ce choix. La présence chinoise a été importante, notamment dans le nord du pays où, depuis 1961, des milliers de travailleurs et soldats chinois construisent un vaste réseau de routes. Il semble finalement beaucoup d'entre eux soient maintenant rentrés en Chine, les autres terminant un tronçon inachevé. Mais cette région est aussi peuplée de minorités montagnardes qui composent 40% de la population du Laos et qui sont pour 3/4 originaires de la Chine du sud.

Radio Hanoï a récemment repris et précisé les accusations portées par Vientiane à l'encontre de la Chine, en affirmant que la direction chinoise voulait constituer un «royaume méo indépendant» au Laos et au Vietnam et avait invité à Pékin le général Vang Pao, l'ancien chef de l'armée secrète de la CIA. Travailleurs et soldats vietnamiens sont par ailleurs nombreux dans l'ancien royaume des mille élé phants. Si le conflit sino-vietnamien pourrit encore un peu, ou si Pékin décide de tenter de soulager le régime Pol Pot en faisant pression aux frontières septentrionales de l'Indochine, c'est au Laos qu'une nouvelle étape des confrontations peut commencer. TENSIONS AU VIETNAM

Malgré les succès de sa politique antérieure des minorités, des tensions se sont aussi manifestées au Vietnam à leur sujet. Trois des dirigeants montagnards du PCV les plus connus ont en effet été démis de leurs fonctions : les généraux (Tay et Nung) Chu Van Tang, Le Hien Mai et Le Quang Ba. Ils sont accusés de « pratiques féodales» et de corruption. Les Nung restent cependant l'une des ethnies qui fournit le plus grand nombre de généraux à l'armée vietnamienne. Mais il est certain qu'une lutte d'influence politique et économiactuellement entre Pékin et Hanoï dans des zones reculées mais riches en forêts et minéraux.

Mais c'est d'abord sur le plan économique que les incidences du conflit sino-vietnamiens se font sentir. Le pays se prépare à la guerre. Une partie importante des forces armées qui devraient être versées à la production - notamment dans les travaux d'infrastructures - est immobilisée aux frontières. Des régions où devraient être installées de Nouvelles zones économiques sont abandonnées du fait des combats: ils sont plus de 700000 réfugiés à avoir dû quitter les régions frontalières proches du Cambodge pour se replier plus à l'intérieur. Il est symptomatique que seulement 9000 personnes aient quitté Saïgon pour s'installer à la campagne alors que le plan en prévoyait infiniment plus. L'ar rêt de l'aide chinoise suspend la réalisation d'environ 80 projets dont certains sont très importants pour l'économie nationale, tels la modernisation des mines de charbon de Mao Khe, l'extension de l'usine sidérurgique de Thai Nguyen, la construction d'un pont sur le rouge et d'un centre ferroviaire près de Hanoï. Quant au départ pour la Chine de 160000 Hoas du Nord-Vietnam, il touche souvent une main-d'œuvre qualifiée rare. Les Hoas composent par exemple 60% de la force de travail employée dans les mines et jouent un rôle important dans l'industrie de la pêche ou dans le port d'Haïphong, c'est-à-dire dans des secteurs très importants pour les exportations et les rentrées de devises.

Du coup, la direction vietnamienne réduit les objectifs qu'elle s'était assignée avec le deuxième plan quinquennal. La priorité des priorités est donnée à l'agriculture: il s'agit de tenir l'objectif d'une production alimentaire de 21 millions de tonnes de vivres

Mais les difficultés climatiques en 1977 comme la crise actuelle mettent en lumière les faiblesses sociales et politiques du régime. La direction condamne maintenant comme une «erreur de droite», commise au nom de l'idéologie de «concorde nationale», le fait d'avon tardé à frapper les gros bour geois compradors de Cholon. Elle reconnaît que les conséquences des difficultés climatiques de 1977 ont été aggravées par l'incurie et l'impréparation de trop nombreux cadres. Elle sait que les nombreux cas de corruption, notamment au

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Sud, ont fait perdre une part de son prestige au régime. Elle a pris note des résultats des élections municipales de juillet 1977 à Saïgon, en pleine disette de riz qui furent un véritable vote de protestation où nombre de candidats officiels furent remplacés par des can-

Il est probable que d'importantes divergences politiques se soient fait jour à la direction du PCV, sans qu'il soit possible d'en connaître exactement la nature. Plusieurs membres du Comité central ont payé de leur poste les «erreurs» commises dans le domaine de la gestion économique. Une campagne constante est menée contre la corruption et le «bureaucratisme», de nombreux cadres sont traînés devant les tribunaux. Le style des journaux du parti se fait plus critique. La tension politique actuelle et la mobilisation militaire vont être utilisées pour essayer de redonner un coup de fouet aux coopératives, à la socialisation de l'agriculture au Sud, au «réarmement moral» du parti. Une reprise en main s'opère par ailleurs, des éléments jugés trop «pro-chinois» ont été écartés dès 1976, comme Hoang Van Hoa, ancien membre du Bureau politique, des éléments «pro-soviétiques» ayant été épurés précédem-

Quant à la presse, elle a commencé à mettre en garde au début août contre les « tenopportunistes». Nahn Dan a rappelé à plusieurs reprises que dans l'histoire de tout parti révolutionnaire, il y a des «traîtres» qui «se vendent finalement à l'ennemi». Ces opportunistes et ces traitres «ne se sont pas résignés à la défaite et cherchent à collaborer les uns avec les autres, s'appuyant sur les réactionnaires internationaux et les impérialistes, tentant de réaliser des actes de sabotage» (SWB du éditorial du Nahn Dan du 18 août).

Mais le départ en masse des Hoas représente un échec pour échec qui pose l'un des principaux problemes de fond auquel la révolution vietnamienne est confrontée: l'absence de démocratie socialiste. Si l'on comprend aisément le départ massif des possédants du Sud et des anciens collaborateurs, l'explication fournie par Hanoï en ce qui concerne le départ des Hoas du Nord, petits commerçants, paysans urbains, reste bien insuffisante. Il est vrai que la cohésion familiale et clanique d'une partie des communautés chinoises en Asie du sud facilite le travail d'intoxication dans le climat de tension actuel, donc les mouvements de panique, les départs collectifs. Il est très probable que Pékin se soit employé à augmenter l'inquiétude Hoas au moment où les mesures contre le commerce privé touchait et inquiétait la population chinoise et au moment aussi où les services de sécurité politique se faisaient plus pré sents, cherchant les «provocateurs». Mais cela montre aussi que le PCV n'a pas su briser familiale et clanique de ces communautés au profit d'une claire identification des intérêts de classe. Or, s'il en fut ainsi, c'est très probablement dû à l'absence de structures démocratiques socialistes au sens véritable du terme; c'est-à-dire des conseils ouvriers et paysans, éléments de base de l'Etat ouvrier, véritable lieu d'expression masses, de débat et de décision. Le rôle politique substitutiste d'un parti comme le PCV par rapport aux masses, en les dépossédant du pouvoir réel de discussion et de décision ne peut qu'affaiblir le niveau de conscience de classe des masses, rendre plus difficile le combat contre les survivances des mentalités pré-capitalistes, petites bourgeoises et néo-

Dans ces conditions, les mesures de reprise en main risquent fort de voir le rôle des organes de sécurité publique se renforcer, ainsi que le pouvoir de la hiérarchie militaire et de l'appareil du parti. Les campagnes contre le «bureaucratisme» ne peuvent toucher que la superficie des choses et non briser le cadre dans lequel la corruption s'épanouit nécessairement : l'institution même limitée de privilèges de fonction codifiés, la hiérarchisation politique de l'échelle des salaires et l'abandon du «maximum communiste» à l'honneur durant les premières années de la révolution russe, l'absence d'une participation directe, massive et permanente de la population à la gestion de

Dans les conditions politiques et économiques actuelles, marquées par le poids des déformations bureaucratiques du régime et la pression d'une pénurie généralisée des biens de première nécessité, la crise sino-indochinoise joue avant tout, même si ce n'est pas de façon univoque, dans le sens aggravation des processus de bureaucratisation. Et ce, malgré les progrès réels que représentent notamment mesures de collectivisation et d'étatisation prises ces derniers mois à la ville comme dans les campagnes du Sud. Pékin peut d'ailleurs considérer qu'il y a là un succès notable de sa politique régionale : elle a réussi à aggraver considérablement les difficultés de la révolution vietnamienne et les tensions sociales et politiques qui en résultent.

Il faudra revenir ultérieurement sur les conséquences que le conflit sino-indochinois a sur le plan régional et sur lévolution rapide de la diplomatie vietnamienne, cherche d'une normalisation des relations avec les USA et les pays de l'ASEAN après avoir intégré le Comecon. Interrogé à Bangkok, lors d'une conférence de presse, pour savoir si la normalisation des rapports avec le gouvernement du général Kriangsak signifiait Tarrêt de l'aide fournie au Parti communiste et à la résistance thailandaise, Pham Van Dong, Premier ministre vietnamien répondit «c'est le cas». Il y a loin, parfois, entre une déclaration diplomatique vietnamienne et la réalité, on l'a vu à plusieurs reprises durant la guerre d'Indochine. Les relations entre le PCT - d'obédience maoiste mais à la tête d'une importante lutte de gué-

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rilla - et le PCV posent des problèmes trop complexes, même du strict point de vue d'une «Realpolitik», pour être réglés par cette réponse. Si Hanoï garde l'espoir de voir un jour la résistance thaï échapper au contrôle idéologique de Vletnam

Pékin, il serait dangereux de menacer cette possible évolution en coupant l'aide donnée via le Laos et le Vietnam. Mais si l'espoir d'une telle évolution est abandonné, alors il y a fort à craindre pour que la logique de la «Realpolitiik» bureaucratique l'emporte dans les faits aussi bien que dans les déclarations diplomatiques. Le problème est posé. Il est crucial aussi bien pour les révolutions indochinoises que pour les luttes en cours en Asie du sud-est.

12 septembre 1978 priés étaient d'origine chinoise. L régime de Pékin a utilisé ce comme prétexte pour mener un

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