Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La santé n'a pas de prix

· Inprecor n° 340, 8 novembre 1991 · p. 18-19 · 1 314 mots

France Syndicalisme Femmes

traversait toute l'Europe. Cet "automne des blouses blanches" a connu son point culminant en France, avec notamment la manifestation du 13 octobre 1988, qui avait rassemblé plus de 100 000 infirmières drainant dans leur sillage l'ensemble des autres catégories des personnels de santé. Hormis son ampleur, son caractère massif et son dynamisme, trois enseignements primordiaux se dégageaient de ce

A l'automne 1991, en France, toutes les catégories de personnels de la santé se

La santé n'a

pas de prix

Il y a trois ans, à l'automne 1988, une vague de mobilisation des infirmières mouvement exceptionnel, malgré ses limites. retrouvent à nouveau dans la rue. Patrick DEBREST

BASTADA / EN 1998, on avait asis-

té à l'irruption sur la scène sociale de nouvelles couches, d'une nouvelle génération de femmes salariées. « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes » scandaient-elles en chœur, « Nous voulons un statut ». Derrière cette exigence fondamentale de "reconnaissance" se mêlaient des aspirations diverses — que l'on ne peut réduire à la simple volonté d'obtenir une qualification reconnue - tenant compte de l'évolution des l'émergence massive sur le marché du travail des femmes salariées, dont les métiers ont été traditionnellement (dé)considérés, non seulement comme sources de salaires d'appoint, mais aussi comme un "don de soi", ; propre à la "nature" des femmes. Depuis, que ce soit dans la lutte des aides maternelles, des instituteurs, des personnels administratifs, des assistantes sociales, ou même des agents des Finances ou de la Sécurité sociale, professions majoritairement composées de femmes, l'on retrouve cette caractéristique commune qui tire un trait sur la dévalorisation dont ces professions ont été l'objet, y compris en termes salariaux bien entendu.

En outre, cela renvoit à la crise du secteur sanitaire et social et de son principal pilier, l'hôpital public. Une restructuration d'ensemble des services de santé publics s'est engagée à l'échelle européenne. Sous la houlette des lobbies médicoindustriels, qui investissent massivement

FRANCE ce secteur, les politiques des gouvernements européens ont en commun de diminuer la couverture sociale, de favoriser les concentrations d'unités de soins entre les mains de quelques grands groupes privés, et de rentabiliser les unités de soins publiques en les immergeant dans le système de la concurrence. La santé est devenue une marchandise ; l'hôpital, une entreprise ; le patient, un client. Dans ce cadre, la politique des gouvernements Rocard Cresson et des ministres de la Santé vise au démantèlement de l'hôpital public. La réforme hospitalière, présentée par le gouvernement comme une réponse tardive aux mobilisations de l'automne 1988, ne répond, en fait, qu'aux besoins de rationalisation dans le cadre du marché. La crise de l'hôpital public s'est notamment manifestée par une crise sans précédents d'effectifs, amplifiée par la fuite des personnels, découragés par l'absence de réponses aux besoins qu'ils avaient exprimés. moindres, en 1988, l'auto-organisation a émergé sous une forme nouvelle. Pour la première fois à cette échelle, un mouvement de salariés s'est doté d'une direction reconnue, issue du mouvement lui-même, obligeant y compris le gouvernement à accepter la Coordination dans les négociations. De leur côté, les organisations syndicales, dans leur grande majorité, passaient à côté de ce phénomène, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) allant jusqu'à exclure de ses rangs ceux de ses militants qui avaient participé activement à la coordination (1). Pour maintenir les équipes syndicales constituées, ces militants ont dû former la fédération Coordonner, Rassembler, Construire (CRC).

Trois ans après, rien n'est réglé Aujourd'hui, c'est un autre mouvement qui est en train de voir le jour. Mais il s'alimente des leçons et des expériences passées. Entre temps, le secteur de la santé n'a cessé d'être traversé par des mouvements concernant tour à tour l'ensemble des catégories. Toutes se sont heurtées à la logique du refus. Ce mouvement se combine, en outre, avec une situation de crise du pouvoir politique à majorité social-démocrate. Après dix ans de gouvernement, dont une période de deux ans de "cohabitation", la gestion socialdémocrate est au ban des accusés (2). Tant sur le plan des salaires que de l'emploi, elle s'est avérée incapable de répondre aux attentes de la grande majorité de la population. Mais c'est aussi, sur arrière-fond d'affaires" et de scandales (3), l'ensemble des institutions et des services publics qui sont en crise. Dans un domaine aussi sensible que le secteur sa-

Unitaire et social, le bilan de faillite est accablant. Cette fois, toutes les catégories de personnel se mobilisent en commun, même si les infirmières continuent à occuper une place centrale. Mais les revendications portant sur les effectifs, les salaires, les conditions de travail et la formation concernent tous les personnels. Le mouvement éprouve toutefois des difficultés à se structurer nationalement et à se doter d'une direction nationale réellement reconnue. Si, dans les établissements, les divisions catégorielles sont largement surmontées, bien qu'encore existantes, il n'en va pas de même en ce qui concerne les formes de représenta-

Une partie du mouvement infirmier est aujourd'hui regroupée derrière des organisations strictement catégorielles, telles l'Union infirmière de France (UIF) ou la Coordination nationale infirmière (CNI), produits de l'éclatement de la Coordination de 1988. Cette dernière, bien que faiblement implantée, a su profiter de la confusion entretenue par son sigle et du relais médiatique qui lui était

1) Voir Inprecorn° 332 du 7 juin 1991.

2) Voir Inprecorn° 330 du 10 mai 1991.

3) Le Parti socialiste français a été éclaboussé par la révélation de la création de diverses sociétés "bidons" pour financer ses campagnes électorales.

Inprecer n° 340 du 8 au 21 novembre 1991 =

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offert pour occuper le devant de la scène par des initiatives spectaculaires (sit-in permanent devant le ministère) — mais ceci sans se soucier des rythmes de construction d'un mouvement national, sans en avoir non plus la volonté ni la capacité. La Confédération générale du travail (CGT), de son côté, a tiré les leçons de son extériorité du mouvement de 1988. Elle s'applique donc à participer au mouvement national, sans être pour autant capable de défendre une orientation de construction nationale s'appuyant sur des structures démocratiques et représentatives ; elle continue ainsi à être à contre-courant d'une grande partie du mouvement des personnels de santé, pour lesquels l'aspiration démocratique se révèle être très forte. La conscience issue des mouvements passés les amène également à vouloir se coordonner nationalement. La seule organisation syndicale à jouer ce rôle pleinement est le CRC, dont les forces sont toutefois sans équivalent avec celles des principales organisations confédérées. Mais son rôle actif lui vaut la reconnaissance des secteurs les plus mobilisés.

Flies contre infirmières

Le gouvernement a tout d'abord voulu faire la sourde oreille au mouvement revendicatif. Il a fallu une énorme bévue policière — le 17 octobre, une manifestation infirmière a été dispersée à l'aide de canons à eau et de grenades lacrymogènes — pour soulever une énorme réprobation générale et obliger le ministère à ouvrir des négociations dans la précipitation. Mais ces négociations tournent rapidement court, faute de véritables réponses aux revendications. Il n'est même pas sûr que le gouvernement puisse trouver une organisation syndicale pour donner sa signature et faire ainsi contre-feu aux mobilisations en cours. La grève continue à s'étendre dans les hôpitaux, et une manifestation nationale de tous les personnels de santé est appelée le 7 novembre à Paris.

La faillite consommée du Parti socialiste (PS) au pouvoir pourrait trouver une de ses plus cinglantes illustrations sur le terrain de la santé. Seul un mouvement fort, uni et déterminé de tous les personnels de santé peut parvenir à contrecarrer l'orientation suicidaire qui est la sienne. Suicidaire et criminelle, comme vient de le démontrer le scandale des transfusions sanguines (4). *

29 octobre 1991

4) Entre 1983 et 1985, plus de 5 000 personnes ayant reçu des transfusions sanguines (hémophiles mais aussi blessés de la route, etc.) dans les hôpitaux français ont été contaminées par le virus du SIDA, les autorités politiques tardant à prendre des mesures de traitement du sang et de dépistage.

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