"marginalisé" de la République mexicaine, le Chiapas, votent la dépénalisation de l'avortement. Quand la nouvelle paraît dans la presse, plus d'un mois plus tard, c'est la stupeur générale. Le gouverneur prétend avoir répondu aux pressions en faveur de l'avortement d'un groupe de femmes chiapanèques, le GAM (1), mais groupes féministes du pays (particulièrement de Mexico) s'empressent de saluer
Coup de tonnerre dans un ciel serein
Le 11 octobre 1990, dans le plus grand secret, les députés de l'Etat le plus celui-ci dément aussitôt. En effet, le scandale s'annonce : alors que différents cette "victoire" dans la presse et souhaitent que tous les Etats mexicains dépénalisent à leur tour l'avortement, la puissante hiérarchie catholique s'étrangle et appelle la population à manifester en masse contre ce "crime", bientôt appuyée par la branche mexicaine de la puissante organisation nord-américaine Pro-Life.
Anne DURIEUX
LE 31 décembre 1990, les députés du Chiapas suspendent la loi et sollicitent un avis de la Commission nationale des droits de l'homme (récemment créée par le gouvernement fédéral, et qui n'a aucun pouvoir de décision). Il s'agit surtout de gagner du temps pour tranquillement les élections préparer d'août 1991.
A la fin du mois d'août, la situation est stationnaire. Deux groupes s'affrontent sous l'œil cynique des pouvoirs publics.
Depuis huit mois, les femmes et les fé-
Les ministes se sont organisées.
premières réactions sont rapides, aussi bien à
Mexico que dans le Chiapas, mais les différents groupes n'ont guère l'habitude de la question de l'avortement, puisque le thème était quasiment tabou jusque-là.
Rapidement, se dégage le concept fondamental de leur stratégie : la "maternité volontaire", qui s'articule autour de trois dimensions fondamentales :
• droit des femmes à contrôler leur fécondité par tous les moyens nécessaires, droit à la contraception et à l'avortement libre et gratuit, droit à une éducation sexuelle complète;
• responsabilité des hommes en matière de contraception et de paternité ;
MEXIQUE responsabilité des pouvoirs publics : droit à la maternité dans de bonnes conditions de santé, services collectifs pour les mères et les enfants (crèches, garderies, écoles, etc.) et non-discrimination des mères et des femmes enceintes face à l'emploi.
Leur perspective est donc clairement celle du droit des femmes à choisir la maternité dans un cadre de libre usage de leur corps et de leur sexualité. Elles font appel à la société dans son ensemble pour créer un climat favorable à la maternité, comme à la non-maternité, et au libre développement des femmes. La lutte se développe dans le Chiapas, mais aussi au niveau du pays tout entier, dans l'espoir de réussir à faire entendre le droit à l'avortement.
Les femmes chiapanèques sont les premières à mettre sur pied une structure adaptée, qui inclut les trois groupes féministes de San Cristobal (2), ainsi que des organisations politiques et syndicales (Parti révolutionnaire des travailleurs — PRT, section mexicaine de la IVe Internationale ; Union générale ouvrière, paysanne et populaire, UGOCEP; syndicat démocratique des enseignants) : le Front Chiapanèque pour la maternité volontaire se constitue dès février 1991.
Au plan national, les structures féministes qui existaient antérieurement (notamment le Réseau contre la violence) sont inadaptées. L'idée apparaît immédiatement de former un Front national pour la maternité volontaire, mais elle ne concrétise que tardivement, à la suite du
Forum national pour la maternité volontaire de Tuxtla Gutierrez en juin 1991. Ce retard s'explique par l'immensité du pays, les difficultés de communication et le manque chronique de moyens qui affecte les groupes de femmes. Plus profondément, il existe indéniablement des tensions entre les groupes de la capitale et ceux de province. Les femmes de Mexico ont souvent une plus longue expérience féministe, et surtout une tradition plutôt universitaire, et sont plus influencées par le féminisme "international", qui n'est pas nécessairement adapté au Mexique rural et populaire. Ainsi, la consigne de "maternité volontaire" n'est pas toujours comprise des femmes des secteurs populaires, qui la confondent avec celle des Pro-Life. Les femmes chiapanèques doivent affronter, avec peu de moyens et une fable tradition d'organisation, le problème particulièrement épineux de l'avortement dans un pays profondément contrôlé par l'Eglise. L'appui des féministes de Mexico, à la fois précieux et souhaité, arrive parfois mal à propos.
La grande bataille des femmes Dotées de structures adéquates et d'un axe de travail, les femmes se lancent dans des activités tous azimuts : collecte de signatures en faveur de l'avortement, manifestations locales et dans la capitale (2), entretiens avec le gouverneur du Chiapas, forums, débats, conférences, campagnes de presse dans la revue féministe Fem et dans le supplément féministe bimensuel La Doble Jornada du quotidien La Jornada. Elles font aussi appel à la solidarité féministe internationale.
Cependant, les difficultés sont nombreuses. Les frictions entre les féministes de la capitale et les chiapanèques nuisent à l'organisation de rencontres nationales. Certains groupes regrettent de s'être lancés si totalement dans la bataille, en délaissant leur travail propre ou leur consolidation, voire même en mettant en péril leur réputation durement acquise (quelque fois en expulsant les lesbiennes et
1) Le GAM est un groupe de soutien aux victimes de violences sexuelles. Il existe deux autres groupes de femmes, la COMAL Citlalmina, qui travaille dans les domaines de l'éducation sexuelle et de l'organisation de femmes, et Antsetik, groupe universitaire de recherche sur les questions femmes. Aucun de ces trois groupes n'avait jamais posé publiquement le problème de l'avortement, le considérant trop délicat encore dans un pays aussi catholique.
2) Le 15 janvier 1991, les femmes organisent une manifestation en direction de la Commission nationale des droits de l'homme ; le 8 mars, entre 5 000 et 8 000 femmes défilent pour la maternité volontaire dans la capitale ; du 19 au 22 juin, des femmes de tout le pays se rassemblent devant la représentation nationale du gouvernement chiapanèque à Mexico pour exiger la dépénalisation, pendant qu'une centaine de femmes bravent l'opprobre et les injures en manifestant à Tuxtla Gutierrez.
Quelques chiffres
• Nombre d'enfants moyen par femme mexicaine : 6,
• Salaire minimum : 1 200 francs par mois.
• Nombre d'avortements clandestins par an :
2 millions; 1,7 million des lemmes concernées est catholique.
• 76 % des femmes qui avortent ont "de faibles ressources économiques".
• 63 % d'entre elles sont mariées ou vivent en union libre.
• Chaque année, les hôpitaux reçoivent
780 000 femmes qui souffrent de complications graves à la suite d'avortements clandestins.
• L'avortement est la cinquième cause de mortalité maternelle au Mexique, avec 50 000 décès de femmes chaque année. * autres mères célibataires). Le gouvernement chiapanèque joue l'usure, et effectivement le mouvement des femmes a tendance à s'essouffler. Le manque de moyens financiers n'arrange pas les choses. De plus, les groupes féministes sont à l'heure actuelle aux creux de la vague : ils n'ont pas encore eu le temps de faire un réel travail en profondeur avec les femmes des secteurs populaires, qui leur permette d'avoir un appui franc et massif dans la population, alors que les militantes de la première heure sont déçues par la lenteur du processus et s'inquiètent de la violence de la réaction de l'Eglise et des Pro-Life.
L'Eglise monte au eréneau
Du côté des opposants à l'avortement, les réactions ont été promptes et violentes. Les évêques et les archevêques conservateurs sont les premiers à monter au créneau, dès décembre 1990, et appellent les fidèles à descendre dans la rue. En janvier 1991, des associations de médecins prennent le relais. Pro-Life existait déjà au Mexique, réalisant préventivement des campagnes contre l'avortement. Depuis 1'"affaire" du Chiapas, l'association déploie toutes ses ressources. Le film Le cri silencieux est largement diffusé dans les paroisses et les foyers, à tel point que les féministes décident de dénoncer ce procédé comme un viol de la conscience des enfants, qu'on oblige à visionner ce "document" grossier.
La situation se complique à l'ap proche des élections législatives et sénatoriales d'août 1991 (3). Ces élections visent à renouveler les différentes assemblées des Etats, dont précisément celle du Chiapas, qui a voté la loi. Une partie du
Front chiapanèque rencontre le gouverneur pour tenter d'obtenir l'assurance que la question sera réglée par les députés avant leur renouvellement. Celui-ci promet tout ce qu'on veut, en espérant ainsi empêcher que l'avortement et la problématique des femmes ne se transforment en thèmes de campagne, ce qui embarrasserait énormément le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir. Parallèlement aux féministes, le gouverneur négocie avec la hiérarchie catholique pour tenter d'obtenir l'appui électoral de l'Eglise.
Au bout du compte, la question de l'avortement émerge comme thème central de la campagne électorale. D'un côté, le Front national pour la maternité volontaire obtient l'appui inconditionnel du PRT (qui présente notamment plusieurs candidates féministes, une lesbienne et une prostituée, qui se présentent toutes clairement en faveur de l'avortement), du démocratique (PRD) dont certains candidats appuient l'avortement, ainsi que d'un petit nombre de femmes du PRI (qui traditionnellement cherche à contrôler les mouvements des femmes au travers de ses organisations féminines et de ses "œuvres").
Salinas et l'avortement
De l'autre côté, Pro-Life se lance dans une virulente campagne massive d'affichage où elle dénonce les trois partis avorteurs (PRT, PRD, Parti du front carPFCRN — pro-gouvernemental). Le plus symptomatique est la place qu'elle réserve au PRI, au milieu de l'affiche, avec
Cette campagne électorale a eu le mérite d'obliger les partis à prendre position ou à mettre en évidence leur lâcheté, et a été l'occasion pour les féministes de se faire entendre davantage, non seulement sur l'avortement mais plus généralement sur la situation des femmes et leurs revendications. Mais elle n'a pas été utilisée à plein, surtout dans la mesure où les femmes et les féministes ne sont pas encore en mesure de s'imposer comme un groupe social dont le vote massif puisse décider de l'issue d'un scrutin, et parce qu'il n'existe pas de consensus, ni même de majorité massive de femmes, résolument en faveur de l'avortement.
Pour l'heure, une forte proportion des femmes ont encore recours aux tisanes les plus variées, ou aux curetages "maison" pour faire "passer" le sixième enfant impossible à garder, tout en niant qu'elles avortent. Réalisme du corps qui proteste malgré le poids du conditionnement religieux et de la désapprobation sociale, fa-
MEXIQUE miliale, maritale, et la culpabilité étouffante : beaucoup de femmes jonglent avec la schizophrénie et finissent par la noyer dans les vapeurs d'encens et l'eau des bénitiers.
Un certain nombre d'hommes soutiennent l'avortement. Plutôt peu, au bout du compte. Certains parce que cela leur évite de mettre un préservatif, jugé à 99 % inconciliable avec la virilité machiste mexicaine. D'autres par conscience politique ou parce qu'ils savent pertinemment qu'ils n'ont aucune envie d'assumer des enfants. Les derniers, les plus cyniques qui sont aussi ceux qui peuvent faire pencher la balance — soutiennent l'avortement pour obéir au Fond monétaire international (FMI). Le président Salinas de Gortari est de ceux-là : les conférences internationales l'ont convaincu que le sous-développement vient du surpeuplement et que, pour réduire le nombre pauvres, il faut les empêcher de se reproduire.
Le coup d'essai de la dépénalisation de l'avortement dans le Chiapas n'est que le dernier avatar d'une politique démographique qui vise à abaisser drastiquement le taux de croissance de la population (de 4% à 1% pour le début du troisième millénaire, condition posée noir sur blanc par le FMI pour laisser le Mexique jouer dans la cour des grands et l'intégrer dans le grand marché unique Canada-EtatsUnis-Mexique) (4).
Un droit à défendre
Cette politique avait démarré sur des chapeaux de roue dans les années 70, avec la stérilisation forcée de très nombreuses femmes indiennes, notamment... dans les hautes terres du Chiapas. Elle se poursuit avec la mise en place, par en haut, de politiques de planning familial, avec distribution massive de stérilets de très mauvaise qualité, souvent posés sans le consentement des femmes et dans des conditions d'hygiène notoirement insuffisantes (en général, dans la foulée des accouchements), les injections d'hormones contraceptives à doses chevalines (interdites dans les pays riches), et surtout la promotion de la ligature des trompes comme moyen privilégié de contraception, avec le minimum d'information sur les conséquences (si elle est souvent pratiquée sans consultation réelle de la femme, elle est refusée aux femmes qui la sollicitent sans permis écrit du mari).
Dans ces conditions, les féministes se doutent bien que le droit à l'avortement, si elles l'obtiennent, n'est pas un cadeau. Si le PRI décide finalement de prendre
3) voir Inprecorn° 336 du 13 septembre 1991.
4) Voir Inprecorn° 339 du 25 octobre 1991.
son courage à deux mains pour imposer cette mesure que les féministes à elles seules n'ont pas encore eu la capacité de populariser, il leur restera à le transformer en conquête des femmes, en instrument réellement libérateur et contrôlé par celles-ci. Or, pour l'instant, elles n'en prennent guère le chemin, puisqu'elles réclament un avortement d'Etat, médicalisé, que l'Etat mexicain ne se donnera probablement pas les moyens financiers d'assumer.
Une issue incertaine pour les femmes
L'issue, donc, est incertaine. L'autre inconnue majeure est la réaction de l'Eglise catholique. Les deux évêques progressistes mexicains eux-mêmes, dont celui du Chiapas, se sont prononcés clairement contre l'avortement, bien qu'en faveur d'une maternité et d'une paternité plus responsables, de moins de machisme et de plus de justice sociale et économique. L'Eglise va même jusqu'à proposer de donner des cours d'éducation sexuelle.
La vraie-fausse alerte de la dépénalisation de l'avortement dans le Chiapas aura au moins le mérite de faire éclater au grand jour le scandaleux fait que 2 millions de femmes mexicaines sont transformées en criminelles chaque année, et que beaucoup y laissent leur vie ou leur santé. Elle aura aussi donné de nouvelles perspectives aux femmes et aux féministes mexicaines et permis aux différents partis de se positionner plus clairement sur la question des femmes et de se situer par rapport au patriarcat.
Il est trop tôt pour dire si les femmes sauront transformer en avancée la perverse manipulation dont elles ont été victimes dans cette affaire, manipulation dont le PRI a le secret, et qui consiste à dépouiller préventivement les mouvements sociaux de leurs objectifs. Avortement ou pas, les féministes mexicaines ont beaucoup de travail devant elles, entre le machisme, l'Eglise, le patriarcat néolibéral, la crise économique qui n'en finit pas de s'approfondir et l'impérialisme nord-américain. *
30 octobre 1991