Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

L'année de tous les risques

· Inprecor n° 341, 22 novembre 1991 · p. 20-23, 23 · 2 940 mots

El Salvador

Inprecor a longuement rencontré le commandant Mario Lopez, membre de la novembre 1991, pour discuter sur les négociations en cours entre le FMLN et le

L'année de tous les risques commission politico-diplomatique du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), au cours d'une tournée qu'il a réalisée en Europe en gouvernement salvadorien, mais aussi sur les débats qui ont actuellement lieu parmi les révolutionnaires salvadoriens.

Dans ce numéro, nous reproduisons la partie de cet entretien qui porte sur les négociations (voir Inprecor n° 337 du 27 septembre 1991).

INPRECOR : En ce qui concerne les négociations, peux-tu nous expliquer ce qui a été obtenu dans les accords de New-York, signés entre le salvadorien le gouvernement

FMLN, sous l'égide des Nations-Unies

(voir encadré en p. 23) ?

Mario LOPEZ : Ces négociations ont eu lieu à l'invitation du secrétaire général des Nations-Unies, à la demande de

Baker et de Bessmertnyk, qui constataient que la discussion était au point mort, ou, comme le disait Perez de Cuellar, qu'il fallait trancher le nœud gordien.

Pour le FMLN, il s'agissait d'obtenir des garanties pour son intégration à la vie politique légale du pays. Nous avions d'abord insisté sur la démilitarisation totale de la société, en tant qu'aspect fondamental, pour que toutes les forces politiques soient libres de leurs mouvements.

Nous voulions en finir avec la surdétermination imposée par les forces armées, et donc démilitariser complètement la société. Voilà les conditions que nous posions à l'autonome 1990 et qui n'ont pas abouti.

Ensuite, le FMLN a fait une proposition qui constituait un tournant: plutôt que de mener la négociation en deux phases, en faire une seule qui débouche sur un cessez-le-feu définitif, avec, comme garantie, la participation du FMLN aux forces armées. Le gouvernement a de nouveau refusé, ce qui nous a conduit à une impasse. Nous, nous estimions qu'il n'y avait pas assez de garanties si cette condition n'était pas acceptée. C'est alors que le secrétaire général de l'ONU a convoqué le FMLN et le président Cristiani.

Nous avons alors déterminé un éventail de diverses garanties : si l'une d'entre elles échouait, il nous restait les autres. Nous demandions, entre autres, la participation du FMLN à la police civile qui allait être mise sur pied ; cela a été obtenu à la réunion de New-York. Nous serons donc partie prenante de l'un des corps armés, celui qui est chargé de l'ordre public intérieur.

Cela passe par une réforme constitutionnelle, approuvée en principe, qui doit être ratifiée, selon laquelle la mission des forces armées se limitera à la défense de la souveraineté et de l'intégrité territoriales. Le maintien de l'ordre intérieur sera donc du ressort presque exclusif de la nouvelle police nationale civile — une des garanties à cela est notre participation à ce nouveau corps, qui est maintenant acquise.

• Mais, à côté de l'armée, il y avait aussi la police du ministère de l'Intérieur. Que devient-elle ?

Elle sera dissoute. Tous les anciens corps de police seront supprimés et remplacés par la police civile.

• Ces corps faisaient-ils partie de l'armée?

En fait, le ministère de la Défense a également des compétences dans le domaine de la sécurité publique. Un des premiers accords obtenus concerne précisément la séparation de la sécurité publique et de la défense. Les ministères compétents seront différents.

Une autre garantie est constituée par la création d'un organisme pluraliste, chargé du suivi de l'ensemble des accords

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de paix la Commission nationale pour la consolidation de la paix (COPAZ). Le gouvernement a deux délégués, comme le FMLN, et chaque parti ou coalition représenté à l'Assemblée nationale a un délégué à la COPAZ.

• Et l'armée?

L'armée dispose de l'un des deux délégués du gouvernement. En réalité, celui-ci a désigné deux militaires, dont un est à la retraite.

Une autre garantie est constituée par l'engagement des Nations-Unies, non seulement à superviser les accords, avec sa mission pour le Salvador (ONUSAL), mais aussi par l'engagement pris par le Conseil de sécurité de faire respecter les accords. Le Conseil de sécurité a soutenu la demande faite en ce sens dans le rapport du secrétaire général de l'ONU.

Tout cela n'implique pas que nous renoncions au projet de démilitarisation totale de la société qui fait encore partie de notre programme ; nous avons déclaré que nous allions continuer à nous battre dans ce sens.

• En ce qui concerne l'armée, qu'est- ce qui a été concrètement obtenu ?

Quelle portée aura l'épuration ?

Les éléments de l'armée compromis dans des crimes ou dans la corruption seront mis dehors ; cela dépasse les officiers de La Tandona (1). Une commission ad hoc va être mise sur pied, chargée d'enquêter sur chacun des officiers, tant des forces de sécurité que des forces armées. Cette commission, nommée par le président sur proposition du secrétaire général des Nations-Unies, va enquêter sur chacun des officiers et certains sous-officiers ; elle fera des recommandations : «Cet officier a fait telle ou telle chose, on propose qu'il s'en aille. »

• Qui fera partie de cette commission?

C'est un des sujets de discussion qui n'est pas encore résolu. La COPAZ devra s'efforcer de faire appliquer les recommandations de la commission ad hoc.

• Il y a plusieurs variantes possibles :

on peut assister à la mise sur pied de sortes de tribunaux militaires, ou encore civils, ou à l'adoption d'une loi d'amnistie ! Qu'est-ce qui peut être obtenu et quel est votre projet à ce niveau?

Un des points du calendrier de discussions concerne les mises à la retraite.

C'est la commission qui en fixera les critères et qui dira qui doit être jugé. Tout cela est en discussion dans un calendrier restreint. Aussi bien la commission ad hoc que la COPAZ auront une première mission, concernant les accords en discussion sur cette question.

Sur le terrain économique et social, on a également un peu progressé à New-York. Un acquis très important est la reconnaissance du statut de propriété actuel des terres qui se trouvent dans les zones en conflit, pour les respecter et trouver les formes juridiques qui permettent de légaliser ce statut.

Il y a également accord pour respecter les terres occupées par les paysans au début de cette année. Le gouvernement devra remettre aux paysans les propriétés qui dépassent 245 hectares (2) et s'engager à acheter les terres proposées à la vente pour les distribuer ensuite.

De fait, après le projet de réforme agraire décrété par l'ancien président Duarte, certaines terres devraient être vendues par leurs propriétaires, soit de leur propre initiative, soit parce qu'elles dépassent une certaine taille. De nombreux propriétaires terriens les mettaient en vente sans que l'Etat ne les achète, c'est-à-dire que l'organisme créé à cet effet n'acquérait rien. Aujourd'hui, le gouvernement s'est engagé à les racheter pour ensuite les distribuer.

Un autre accord qui a été obtenu traite des facilités que devra donner le gouvernement pour que les communautés reçoivent directement des aides financières ex-

Enfin, un autre accord concerne la concertation économique et sociale avec la participation du gouvernement, des entreprises privées et des travailleurs. Ce forum de concertation n'a pas encore été mis en place et, sans aucun doute, les tra-

1) La Tandona est la promotion militaire dont sont issus les dirigeants actuels de l'armée salvadorienne. Ces secteurs étaient favorables à la guerre de basse intensité conduite par les Etats-Unis et, à ce titre, ont pu détourner une grande partie de l'aide économique à leur profit.

2) Le gouvernement démocrate-chrétien de Jose Napoleon Duarte avait entrepris, en 1984, d'appliquer une "réforme agraire" (décrétée par la précédente junte militaire, en 1980). Il s'agissait de faire baisser la tension autour de la question de la terre et de tenter de saper la base paysanne du FMLN. 469 domaines de plus de 500 hectares ont été attribués à 322 coopévailleurs y seront désavantagés parce qu'il leur manquera le soutien d'experts dont disposent, en revanche, le gouvernement et les sociétés privées. Les organisations populaires s'occupent aujourd'hui de trouver ce genre d'appui.

• A ce niveau se pose aussi un problème fréquent en Amérique latine :

les paysans arrivent à obtenir des terres, mais cela reste insuffisant carils manquent de crédits — ce qui, à terme, les conduit à revendre leurs terres pour payer leurs dettes.

Il est en de même pour l'assistance technique. Dans l'accord de New-York, nous avons aussi introduit un point concernant la révision du système de crédit au service des travailleurs.

Mais comment seront appliqués tous ces accords ? C'est encore un autre problème. Il faudra sans doute aborder de nouveau tout cela dans les négociations et dans le forum de concertation.

En ce qui concerne les demandes d'assistance technique, la coopération extérieure a un rôle important à jouer, particulièrement la coopération non-gouvernementale, qui se fait déjà actuellement par le biais des organisations non-gouvernementales (ONG), mais qui devra se renforcer.

• L'Agence inter-américaine pour le ratives, ainsi que des terres appartenant à l'Etat ; cela a touché 30 000 familles paysannes (à l'époque, 220 000 familles sans terre étaient recensées).

La plupart des grands propriétaires ont réussi à contourner la réforme qui prévoyait une limitation de la grande propriété foncière à 245 hectares et la vente des propriétés qui dépassaient cette taille.

De nombreuses coopératives ont souffert du manque de crédits et d'assistance technique, ainsi que des aléas du marché : d'autres ont abandonné leurs terres car elles se trouvaient en zone de combat.

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developpement (AID) a annoncé qu'elle donnerait une aide de 500 millions de dollars au gouvernement salvadorien. Cette aide n'est sûrement pas innocente...

Bien sûr. Pourquoi une somme si élevée ? Selon moi, le gouvernement va tenter de déstabiliser notre base sociale en

C'est un nouvel axe de combat ; jusqu'ici l'affrontement se déroulait surtout sur le terrain militaire, maintenant il va

Sur le plan militaire, nous semblions être dans une position désavantageuse : face à un énorme potentiel de feu, à une armée beaucoup plus nombreuse que la nôtre, bien mieux équipée, etc. Et pourtant, nous avons pu faire face à cette situation. Nous devons aujourd'hui relever cet

• Sur le plan militaire, si un cessez- le-feu est signé, qu'est-ce que cela signifie du point de vue des armes dont vous disposez aujourd'hui?

Jusqu'à présent, on n'a jamais discuté du désarmement du FMLN. Cela n'est pas en négociation, et nous ne sommes pas disposés à en parler. Le cessez-le-feu impliquerait de faire taire les armes, mais quels sont les critères nécessaires en ce qui concerne la date ? Nous on dit qu'un cessez-le-feu serait possible quand les accords auront été appliqués. Mais chacune des parties a une lecture différente de cette application. Il faudra donc parvenir à nous mettre d'accord.

• Y a-t-il encore des points à traiter dans la négociation ?

Il faut encore aborder des points économiques et sociaux, sur les droits de l'homme, le pouvoir judiciaire, le système électoral et, enfin, le mode de vérification des Nations-Unies pour l'application des accords. Lorsque tous ces points du calendrier seront réglés, on devrait passer à la mise en place d'un cessez-le-feu, dont on discute déjà les aspects techniques — la localisation des forces, par exemple. Il y a déjà une commission qui s'en occupe. Dès la conclusion du calendrier "comprimé", on devrait savoir comment le cessez-le-feu pourrait se faire.

• Si un cessez-le-feu est obtenu, quel sera l'objectif suivant pour le FMIN ?

Les élections de 1994?

Nous estimons que le pouvoir populaire doit se renforcer. Ce que nous appelons pouvoir populaire émerge du cadre de double pouvoir qui existe aujourd'hui dans le pays.

Cela signifie l'élargissement de diverses formes d'organisations sociales et politiques. Le combat pour les élections de 1994 ne viendra qu'ensuite.

• Le "pouvoir populaire" peut avoir différentes significations. Mais quand on parle de pouvoir, c'est autre chose que le simple développement libre d'organisations de masse qui revendiquent le pouvoir. Cela signifie l'exercice du pouvoir, et pas seulement sa revendication, le droit de s'organiser.

Selon vous, que signifie le pouvoir populaire ?

Au Salvador, aujourd'hui, il s'agit essentiellement d'un niveau d'organisation populaire et d'un exercice limité du pouvoir. Il existe déjà des pratiques d'autogestion à beaucoup de niveaux ; une plus grande indépendance des organisations populaires et l'exercice de certaines fonctions avec une plus grande autonomie pour celles-ci - appelons-les "communautaires" ou "autogestionnaires".

D'abord, la paix impliquerait, par exemple, que les pouvoirs municipaux puissent s'exercer — mais il faudra voir à quel niveau la population limitera le pouvoir municipal, par rapport à ce qu'il est aujourd'hui. Cela impliquerait en tout cas un développement du pouvoir populaire.

Il faudra voir aussi comment cela fonctionnera par rapport aux juges de paix (3), etc.

Nous pensons qu'il faut un plus grand contrôle de la part de la population. La police nationale civile, dans les zones en conflit, doit être celle de la population, tout simplement. Cela implique certaines limitations du pouvoir traditionnel au profit du pouvoir populaire en construction.

Le forum de concertation économique et sociale devrait devenir un mécanisme qui permette aux organisations populaires et syndicales de participer à l'élaboration de la politique économique et sociale. Cela fait partie du pouvoir populaire.

• Le FMLN va-t-il participer en tant que tel aux élections de 1994, va-t-il s'intégrer dans un front électoral, ou encore soutenir une coalition d'autres forces?

Nous pensons que le FMLN doit participer aux élections en tant que parti, mais dans le cadre d'une large coalition de centre-gauche. Nous souhaitons qu'il y ait un large regroupement, et nous discutons déjà avec tous les partis politiques à l'exception de l'Alliance républicaine nationale (ARENA, au pouvoir).

Nous jugeons la participation de la Démocratie-Chrétienne (DC) à ce regroupement essentielle.

• Et donc le FMLN ferait partie de ce bloc ?

En effet.

• Aujourd'hui, le FMLN est composé

Icing organisations politico- militaires. Vous avez le projet de les unifier?

Le FMLN pense agir dans le domaine électoral, comme il le fait dans celui de la guerre, en tant que parti ; un parti dans lequel se trouvent les cinq organisations du FMLN. Mais les cinq organisations continueraient de fonctionner en son sein comme courants, avec leurs bureaux politiques, etc.

Bien sûr, l'organisme de direction du parti légal électoral ressemblerait en quelque sorte à ce qu'est aujourd'hui le commandement général du FMLN, c'est-àdire à une instance collégiale.

Les différentes instances mises en place dans ce nouveau parti — comité central, bureau politique, etc. — seraient une représentation des cinq organisations du FMLN.

3) En Amérique centrale, les jueces de paz (juges de paix) avaient des attributions prétendument juridiques ; en fait, ils étaient chargés de faire respecter l'ordre, et agissaient par la répression.

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• Pour le moment, le FMIN est une organisation clandestine. Si le cessez- le-feu est obtenu, il lui faudra des représentants publics, des réunions publiques, un recrutement ouvert, la tenue de congrès, etc. Que va-t-il se passer?

Nous ne pourrions pas accepter de ne pas disposer des mêmes garanties que les autres partis — et nous voulons même qu'il y ait davantage de garanties pour tous, un système véritablement démocratique.

On connaît déjà l'expérience de la Colombie ; il faut donc prévoir des garde-fous dans le processus de négociations, mais il y aura toujours des risques.

• Chaque organisation du FMLN gardera ses instances de direction propres ? Ce n'est pas la même chose de travailler dans la clandestinité, qui implique un fonctionnement fortement hiérarchisé (même "verticaliste") pour des raisons de sécurité;

que d'entrer dans un processus large.

Effectivement, cela implique des transformations. Au sein de chaque parti du FMLN, il y a déjà des débats pour trouver un mode de fonctionnement moins hiérarchique que celui imposé par la guerre, plus ouvert et démocratique.

• Quel est l'état du mouvement de masse dans le cadre de ces négociations ? Y a-t-il un reflux ou une progression du mouvement social ?

Le mouvement paysan a été peut-être le plus actif, et ce dans les zones sous contrôle gouvernemental. Il y a eu plus de trente occupations de terres depuis le début de l'année, dont quatre seulement ont été reprises violemment par les autorités. Le gouvernement a cherché à négocier avec les organisations paysannes, s'engageant à ne pas les déloger, à condiqu'elles n'occupent pas d'autres

Au niveau syndical, en revanche, la riposte aux mesures prises par le gouvernement - privatisations, dissolution de l'Institut chargé de la régulation des prix, etc. — a été insuffisante, même s'il y a eu des réactions intéressantes, notamment parmi les travailleurs du secteur public. Le gouvernement a été contraint d'annoncer qu'il ne continuerait pas à privatiser à cause de la riposte des travailleurs.

La dynamique n'a pas été très forte parmi les organisations de quartier, mais je pense que ce secteur va connaître une reprise. Dans les négociations, on a abordé le mouvement communal, les quartiers

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marginaux, qui auraient leur place dans le forum de concertation.

Dans certaines entreprises menacées de privatisation, malgré les déclarations du gouvernement, le poids des travailleurs est important et la lutte contre la privatisation aussi, par exemple à la sécurité sociale. Si les autorités veulent privatiser, que ce soit au bénéfice du secteur social de ceux qui ont bâti cette entreprise.

• Enfin, es-tu optimiste quant aux perspectives du Salvador ?

Oui, je le suis. Cela ne veut pas dire que les dangers ne nous guettent pas ; nous devons faire face à de nombreux défis, peut-être plus complexes que ceux de la guerre. Dans la guerre, il faut résoudre des problèmes d'organisation de la force armée populaire, acheter des bottes, avoir des munitions, mais, dès à présent, les problèmes de cette nouvelle situation seront beaucoup plus importants. Cependant, je suis optimiste, nous sommes tous optimistes aujourd'hui. * ler novembre 1991 Propos recueillis par Eric Toussaint

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