quotidiennement sont en train de germer » annonçait Margot Honecker en juin
1989. Elle était bien placée pour savoir, dès cette époque, que 6 % des jeunes période, la Stasi [police secrète est-allemande, ndlr] avait utilisé les services d'une équipe de skinheads. Ce n'était pas vraiment la faute des professeurs mais celle de
Début avril 1991, Jorge Gomondai a été tué à Dresde au terme d'une journée entière de chasse aux étrangers. Depuis lors, il ne s'est guère passé de nuit dans la nouvelle Allemagne "démocratique et pacifique", sans incendies volontaires ou agressions physiques ; 2 000 néo-nazis ont manifesté le ler juin à Dresde et à nouveau le 17 août à Bayreuth, bien protégés par la police et sans de grandes
L'œuf du serpent
« Les graines que les professeurs de notre pays ont semé et sèment d'Allemagne de l'Est s'identifiaient à la droite radicale — pendant une longue la réalité sociale, qui sapait leur crédibilité. protestations de la part de l'opinion. Hans Jürgen SCHULTZ
CETTE TERREUR de rue a franchi un nouveau pallier avec les agressions d'Hoyerswerda (1) qui ont obligé les politiciens allemands et leurs acolytes — policiers, journalistes, experts - à défendre l'image ternie de leur pays à l'étranger et à exprimer leur consternation. Mais même alors, cependant, les politiciens ont demandé à la population de ne pas réagir trop fortement : les jeunes attaquants étaient, bien sûr, agressifs mais il n'aurait pas été "sage" de les provoquer; selon les autorités, il ne s'agissait pas de gangs organisés, mais juste de jeunes buveurs en colère ; en tout cas, ce n'était pas politique et, de plus, ils étaient très peu nombreux...
Le fait est que, en même temps, de plus en plus de réfugiés, d'étrangers ou d'immigrés se retrouvent sans logement dans toute l'Allemagne et qu'aucun d'entre eux ne peut plus se sentir en sécurité. Auparavant, de telles brutalités se produisaient déjà souvent, mais aujour-d'hui elles sont la règle partout. La vague d'attaques et d'incendies meurtriers, d'agressions et de provocations peut refluer à un moment donné, mais elle pourra revenir à tout moment, car elle surgit des profondeurs de cette société. Elle doit être combattue à la base.
En Allemagne, des opinions réactionnaires, d'extrême droite ou clairement fascistes sont ouvertement exprimées ou, = Imprecor n° 341 du 22 novembre au 5 décembre 1991
ALLEMAGNE au moins, tolérées. A Hoyerswerda, la terreur a été ouvertement bien accueillie, personne ne s'y est opposé frontalement. A l'Ouest, les gens n'osent pas encore aller aussi loin, mais certains citoyens d'Essen ont demandé à des skinheads d'attaquer un foyer, afin de "débarrasser" le voisinage des étrangers.
A Brême, l'extrême droite a récemment recueilli 8% des suffrages; les votes ne sont pas venus de la petite-bourgeoisie, mais des ouvriers et des chômeurs.
« Je suis fier d'être Allemand »
Il existe encore une différence entre l'Est — où une certaine tradition antifasciste reste forte malgré tout — et l'Ouest : "seuls" 21 % des habitants de l'Est, contre 38 % à l'Ouest, disent "comprendre" l'extrême droite. Un Allemand sur dix pense comme l'extrême droite, même s'il ne l'exprime pas forcément par son vote. Ce chiffre est encore plus élevé parmi la jeunesse — environ 56 % des 16/18 ans se reconnaissent dans la phrase « Je suis fier d'être Allemand. » Presque un Allemand sur cinq réfléchit selon des critères autoritaires et veut un chef ; un sur vingt se veut franchement fasciste.
L'on dit qu'en Allemagne de l'Est, il n'y aurait que 1 500 jeunes cadres d'extrême droite et que ce nombre n'aurait pas augmenté depuis la chute du Mur de Berlin. C'est peut-être vrai - on recense 15 000 sympathisants avoués de ces groupuscules d'extrême droite alors que 50 000 autres s'en considèrent "proches". L'augmentation de leur nombre ne découlerait donc que d'un problème d'organisation. En Allemagne de l'Ouest, ils sont au moins le double. L'apparition d'un réel mouvement de masse fasciste est devenu possible.
En Allemagne de l'Est, le stalinisme a laissé un vide idéologique, alors qu'à l'Ouest les idées démocratiques bourgeoises sont en train de perdre du terrain, sauf dans l'intelligentsia.
Et le mouvement ouvrier ?
Les organisations sociales en place ont perdu pratiquement tout lien réel avec les chômeurs, et surtout avec les jeunes de la classe ouvrière. Il n'y a personne dans les organisations de jeunesse des partis politiques, à part des yuppies qui veulent faire carrière. Les structures de jeunesse des syndicats n'existent quasiment que sur le papier et comme faire-valoir des conseils d'entreprises et des bureaucrates
Les belles idées d'égalité, de bien-être social, de solidarité, de cogestion démocratique et les espoirs dans l'avenir se sont transformés en chimères et ne survivent aujourd'hui que comme un sentiment vague. Les malades, les vieux ou tout simplement ceux qui sont mal adaptés n'ont aucune chance. Celui qui ne peut pas suivre la cadence de la chaîne de montage est fichu. Les gens n'ont aucune possibilité de peser sur les choses dans les partis, les syndicats ou la communauté ; ils n'ont aucun pouvoir, ceux d'en haut donnent des ordres, ceux d'en bas obéissent.
On ne pense qu'à soi, chacun lutte seul contre tous et seuls les plus impitoyables réussissent. « Lutte, sélection, pouvoir », voilà l'expérience de la morale du capitalisme. Elle n'est pas démocratique mais autoritaire, elle s'oppose à la solidarité et vise le pouvoir — c'est la barbarie.
Quand les classes ou les couches sociales ne voient pas d'alternative, quand les idées progressistes ne sont plus développées et quand les syndicats, les partis ou les mouvements civils ne proposent plus d'alternatives valables, la pensée réactionnaire perce et s'enracine dans la société.
Les deux années consécutives à la chute du Mur ont été agitées pour les groupes d'extrême droite. De manière inattendue, ils se sont retrouvés dans une Allemagne unifiée qu'ils n'avaient pas contribué à former ; cela les a placés momentanément sur la défensive.
Le plus important de ces groupes était celui des Republikaners qui, lors des élec-
1) Voir Inprecorn° 339 du 25 octobre 1991.
ALLEMAGNE commencé à consolider leur base et leur soutien électoral, ce qui constitue un changement significatif par rapport aux années 80. La population les voit comme une alternative politique possible et ils devraient enfin engranger des succès électo raux - comme par exemple à Brême.
Le complet de l'hydre
Les groupes ouvertement fascistes sont bien plus dangereux. Contrairement aux partis d'extrême droite établis, ils reposent sur un cadre militant et un travail parmi la jeunesse ouvrière plus que sur la propagande.
Selon des chiffres officiels, ils disposent de plus de 3 000 militants, et leurs activités sont réalisées avant tout par les skinheads — ils seraient, en fait, au moins 7 000, même si tous ne sont pas fascistes en tant que tels. Ils sont très indisciplinés et il est difficile de les maintenir dans des structures durables. « Nous avons des dif ficultés à établir une structure organisationnelle » a annoncé le néo-nazi Worch. Mais cela a déjà commencé à changer en Allemagne de l'Est. Plus de 150 skinheads ont participé à des attaques dans de nombreuses villes; ils agissent souvent de manière coordonnée, durant une journée entière, en visant des cibles précises, se promenant avec des explosifs incendiaires. Les actions de groupes de 20 à 30 personnes sont monnaie courante, et on ne peut plus les considérer spontanées
En mai 1991, un officier haut placé de la police est-allemande avait annoncé la terreur croissante qui serait organisée « comme une conspiration » pour que des groupes « organisés et liés entre eux » paraissent agir seuls et de manière autonome, alors, qu'en fait, les actions les plus importantes auraient été élaborées et organisées par des « réunions des chefs ». Jusqu'à présent, les autorités ont nié cela, bien que les faits parlent d'eux-mêmes.
Il est clair que de nombreuses attaques sont aussi menées par de petits groupes de sympathisants "imitateurs". Mais cela n'explique pas la nature systématique de la terreur ai le choix des objectifs — principalement des demandeurs d'asile et des étrangers —, ni pourquoi toutes les actions se déroulent selon le même schéma. Il semble que parmi les skinheads, il y a des militants aguerris qui organisent les autres pour l'action et établissent une certaine discipline. Ils espèrent peut-être, à terme, consolider les organisations à travers l'action. Pour ce faire, ils peuvent s'appuyer sur un environnement largement favorable.
Leur écho est bien plus grand que dans le passé. Pour la première fois depuis la fin de la période nazie, il existe un
tions européennes de 1989, avaient obtenu 2 millions des voix (7,1 %). La mutinerie de l'aile ouvertement fasciste de ce mouvement, autour du député de Bavière, Neubauer, l'a affaibli pendant presque un an, avant que le chef incontesté, Schönhubre, réussisse à s'en débarrasser; le nombre de ses adhérents avait alors chuté à moins de 15 000. Cependant, depuis l'été 1990, ce parti s'est consolidé et avance maintenant le chiffre (probablement exagéré) de 25 000 militants. Mais il n'est plus capable d'organiser des actions de masse comme par le passé. Sur la scène électorale, il reste de loin le plus important des groupes d'extrême droite et a réussi à se renforcer en 1990. A l'Est, cette organisation est encore faible.
Le Parti national démocratique allemand (NPD) et l'Union populaire allemande (DVU) ont grossi durant les deux dernières années, mais n'ont pas effectué de percée qualitative ; ensemble, ils ne regroupent pas plus de 30 000 militants. La tentative d'unification des forces d'extrême droite par la liste de Hambourg, "Halte aux immigrés", plutôt que de dépasser les clivages, a, en fait, créé une organisation supplémentaire à l'avenir incertain.
Mais tous les membres de ces groupes viennent principalement des forces bourgeoises et ils ne sont donc pas prêts à faire usage de la force à cause de leur image ; ils veulent peser sur la scène politique, mais ils n'arrivent pas à concrétiser un travail organisationnel à long terme. Ces groupes ne disposent pas d'une base sociale indépendante et ressemblent plus à des blocs électoraux qu'à des partis. Ils peuvent profiter des points de vue fascistes largement répandus, qu'ils alimentent avec leur pensée réactionnaire et leur xénophobie. Dans des conditions favorables, ils pourraient obtenir 10% des voix, mais leur base électorale potentielle reste timide et passive, votant majoritairement encore pour les partis traditionnels de droite, avant tout les démocrates-chrétiens. Ces derniers, avec l'aide de la presse à sensation, ont contribué à créer un climat de peur et d'hystérie contre les réfugiés, renforçant ainsi le terreau réac-
Petit à petit, les partis d'extrême droite se sont politiquement stabilisés et ont