Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Le virus de Senta

· Inprecor n° 341, 22 novembre 1991 · p. 13 · 1 032 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie Paix et armements

Cet article, extrait de Vreme du 11 novembre 1991, illustre les difficultés concrètes du mouvement antiguerre en Vojvodine (1). DOCUMENT

| LE 5 novembre, la mobilisation d'une unité de défense territoriale à Senta a provoqué une rébellion de masse spontanée, non seulement des réservistes et de leurs familles, mais aussi d'autres citoyens de cette petite ville de la région de Backa. Cela n'aurait pas dû constituer une surprise, car la Backa — comme la Vojvodine dans son ensemble — porte un fardeau démesuré dans cette guerre. Les citoyens de Vojvodine se plaignent aussi du fait que leur province est aujourd'hui dirigée par des habitants du Monténégro et d'Herzégovine, qui font carrière en offrant la population de Vojvodine comme chair à canon à leur leader Milosevic. Des tensions supplémentaires sont causées par les réfugiés de Slavonie et leurs prétendus privilèges. Ainsi, l'"'union" de la Vojvodine à la Serbie provoque un mécontentement croissant, surtout à cause de la proposition de réorganisation du territoire [visant à rompre l'unité de la province].

La population de Senta a demandé la tenue d'une session extraordinaire de l'assemblée municipale. Celle-ci a adopté à la majorité la décision d'organiser un référendum sur trois questions :

• Soutenez-vous la guerre ?

• Etes-vous d'accord pour que vos concitoyens y participent ?

• Pensez-vous que les citoyens mobilisés de force — qui se retrouvent sur le front et dans des centres d'entraînement contre leur gré — devraient rentrer immédiatement chez eux ?

Le lendemain, le quotidien de Novi Sad, Dnevnik, dans un article titré "Canak fait des siennes", écrivait : « Il n'est pas difficile de prévoir le résultat du référendum auquel tient tant Canak, étant donné l'échec de la mobilisation de l'unité de défense territoriale et le fait que 80 % des citoyens de Senta sont Hongrois. » Ainsi, le référendum n'est plus une décision de l'assemblée de Senta et de ses citoyens mais un complot de Nenad Canak, président de la Ligue social-démocrate de Vojvodine ! Cette "explication" politique du sentiment antiguerre a transformé Canak en ennemi public n° 1.

Cependant le virus de la rébellion antiguerre s'est rapidement propagé de Senta à Ada, où un millier de citoyens se sont rassemblés le 7 novembre pour écouter plusieurs militants antiguerre hongrois et serbes. « Nous ne voulons pas que la mort remplace la vie » a déclaré Ferenc Pap de Novi Sad.

Répression et calomnies

Pendant ce temps, les autorités se sont aussi organisées. Quand une délégation de Senta a essayé de se rendre à Temerin, un important groupe de policiers lourdement armés lui a barré la route. Le doigt sur la gâchette, les policiers ont forcé les autocars à faire demi-tour sans aucune explication, certains d'entre eux hurlant : «Continuez jusqu'à la frontière hongroise ! »

Dnevnik a alors commencé à qualifier les réunion pacifistes de "non serbes", et à exploiter leur soutien par l'Union démocratique des Hongrois de Vojvodine et l'Union démocratique des Croates de Vojvodine. La campagne contre les militants pacifistes a suivi le schéma désormais habituel. Canak, choisi comme principal coupable et bouc émissaire, a été décrit comme « l'aile avancée des hordes fascistes croates » dans une déclaration du 7 novembre de la branche régionale du Parti socialiste de Serbie [de Milosevic]. Ce texte appelait implicitement à l'arrestation et au lynchage en soulignant: « Par leurs actions, Canak et ceux qui pensent comme lui se rangent ouvertement aux côtés des politiciens oustachis profascistes de la direction croate. » Priés instamment d'agir à plusieurs reprises, les "organes d'Etat" sont finalement passés à l'action : dans la nuit du 7 au 8 novembre, Canak a été arrêté à Novi Sad et emmené dans un commissariat de police pour interrogatoire. Là, il a été livré à la police militaire, qui lui a appris qu'il était mobilisé.

La presse du régime a fait tout son possible pour traîner dans la boue Canak et les militants pacifistes de Senta et des autres villes de Vojvodine, jouant dans le même temps la carte de la haine nationale. Le mouvement pacifiste de Vojvodine a été décrit comme « la cinquième colonne en Serbie, ouvrant intentionnellement ou non la porte à l'humiliation et à la destruction de la nation serbe »; « une fraude sale et vile suivant la vieille recette albanaise » ; « une émanation de l'esprit autonomiste digne de vampires »; « un poignard dans le dos de la Serbie et de sa direction ».

Avant l'arrestation de Canak, la police militaire s'est rendue à la cellule de crise du mouvement de la paix, à Senta, et a arrêté deux militants. La veille, elle avait arrêté Janos Szabo, président de la cellule de crise, alors qu'il recevait des soins médicaux suite à une crise cardiaque. Le 8 novembre, la cellule de crise de Senta a publié une déclaration : « Les forces de guerre ont entamé une bataille décisive contre nos forces de paix. (...) La population consternée et épuisée de Senta continue à demander instamment la paix, alors que continue le recrutement forcé des jeunes hommes de la ville pour une guerre insensée et idiote.»

Les vétérans contre la guerre

Dans la Backa, les choses suivent leur cours. En revenant du front, des vétérans de Horgos ont créé une Organisation des vétérans de guerre et des citoyens pacifistes, qui a rapidement regroupé plusieurs centaines de membres et continue à se développer. Ses fondateurs parlent de leur amertume quant à la « guerre fratricide à laquelle nous ne voulons plus jamais participer », de la « grande tromperie des autorités militaires », et du fait qu'une victime sur cinq parmi les réservistes de Vojvodine est hongroise. La minorité hongroise est de plus en plus consciente et refuse de participer à une guerre entre Serbes et Croates. Le comité régional de Subotica de l'Union démocratique hongroise a déclaré que « les Hongrois ne doivent pas participer à une guerre entre nations slaves » et qu'un nombre chaque jour plus important de Hongrois fuient en Hongrie pour échapper à la mobilisation. L'Union démocratique croate est aussi contre la guerre. En Vojvodine, la situation est explosive et pourrait avoir des conséquences politiques imprévisibles. *

Vreme, Belgrade 1l novembre 1991

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