La chute de Vukovar entièrement en ruines (ancienne ville de 50 000 habitants, dont 43 % de Croates, 37 % de Serbes et 20 % d'Hongrois et autres), deux internationale à la transformation de la crise yougoslave en guerre et en barbarie.
propagande à usage interne, la classe dirigeante grecque risque maintenant de se voir isolée même parmi ses partenaires européens et atlantiques. Au temps du nouveau désordre mondial qui voit les Balkans s'embraser ce n'est pas le dernier des paradoxes...
Ces tentations expansionnistes d'Athènes sont d'ailleurs d'autant plus fortes qu'il ne s'agit pas seulement de Skopje. En Albanie aussi, il existe une forte minorité nationale grecque. Mais dans ce cas, le gouvernement grec, qui a cru pendant un instant qu'il pourrait transformer au moins le sud albanais en une espèce de "chasse gardée" grecque, vient de trouver face à lui l'Italie, qui ne cache pas ses droits historiques sur ce pays (7) !
C'est ainsi que la fraction la plus "réaliste" de la classe dominante grecque, tout en soulignant le rôle "stabilisateur" de la Grèce dans la péninsule balkanique (la Grèce est le seul pays des Balkans qui soit membre de la Communauté économique européenne - CEE — et de l'OTAN), semble vouloir freiner maintenant des ambitions qu'elle considère disproportionnées face aux possibilités réelles du pays. Ce qui ne veut pas dire qu'elle abandonne définitivement son rôle de "protectrice" des nouveaux régimes à Sofia ou à Tirana.
Tout compte fait, la bourgeoisie grecque tire lentement, mais sûrement, les leçons des divisions que provoque la guerre yougoslave au sein de la CEE.
Et ce n'est pas un hasard si Athènes a tendance à s'aligner de plus en plus sur les positions britanniques, qui ont le mérite de contrecarrer l'axe Rome-Bonn. Mais attention : par les temps qui courent, l'autonomisation, même relative, de petits pays comme la Grèce ne fait que suivre la tendance générale. Jouer les parents pauvres des grands de la CEE n'est pas très alléchant en cette période de grand festin sur la dépouille du "socialisme réellement existant". *
Athènes, octobre 1991
7) Voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991.
Une guerre
d'un autre âge
jours après que ses assiégeants aient solennellement signé un accord de cessez-le-feu de plus à l'initiative de Lord Carrington, se dresse comme un monument à l'inefficacité (ou à la complicité cynique) de la réponse Quintin HOARE Branka MAGAS
SI PRESQUE tout le monde aujourd'hui — à l'intérieur et à l'extérieur du pays — a proclamé que la vieille Yougoslavie était morte pour de bon, la suite logique de non-reconnaissance n'est pas venue, provoquant confusion et inaction. Les politiques sont encore dessinées comme si le pays continuait à exister ; les huit anciennes entités fédérales, qui seraient les seules à pouvoir former la base d'un nouvel ordre dans la région, n'existent qu'à l'état de fantômes — alors que la guerre de conquête de l'armée et du régime de Slobodan Milosevic continue.
Le meilleur antidote aux erreurs quant à cette guerre — sur qui la mène, contre qui et pourquoi — est la lecture des opinions de l'opposition antiguerre en Serbie et des Serbes qui vivent à l'extérieur de cette république (1). A un moment où leur sécurité physique est quotidiennement mise en cause, ces gens courageux ne prennent pas de gants pour dénoncer l'idée chère à de nombreux journalistes occidentaux selon laquelle il s'agirait d'une guerre entre Serbes et Croates. Ce sont d'ailleurs eux qui ont décrit avec le plus d'éloquence l'horreur et la honte de la guerre menée par l'ancienne armée yougoslave et le régime de Milosevic contre les intérêts historiques, et, de plus en plus aussi, contre l'intégrité physique, de tous les peuples de ce qu'on appelait la Yougoslavie — dont, bien sûr, le peuple serbe.
Comme l'a déclaré Bogdan Bogdanovic, ancien maire de Belgrade et l'un des plus courageux opposants à Milosevic (2) : « Nous sommes confrontés à une guerre qui n'a aucun but du point de vue serbe. Les Croates se défendent, leur but est clair. »
Quant à Vesna Pesic, sociologue de Belgrade et militant antiguerre, il souligne : « Cette guerre est portée sur le territoire croate et sa conclusion devient donc récurrente : la Croatie, dans une telle situation, mène une guerre défensive. De part l'éparpillement des Serbes, leur programme national ne devrait pas être offensif, mais devrait se baser sur une diplomatie juste, sur la tolérance et l'ouverture. Mais en Serbie, durant les quatre dernières années, c'est exactement la politique inverse qui a été suivie, hâtant l'effondrement de la Yougoslavie.»
Le silence des intellectuels
Milan Kangrga, vieux professeur serbe de philosophie de l'université de Zagreb et membre fondateur de Praxis en parle ainsi : « Même lors des périodes les plus dures de la répression stalinienne, nous réussissions à trouver les moyens de faire entendre notre voix contre toutes les tyrannies et le despotisme. Je ne crois pas que [les intellectuels serbes] ne sachent pas ou ne veuillent pas savoir ce que l'armée yougoslave et les Tchetniks sont en train de faire en Croatie — des crimes de guerre contre la population civile et contre l'héritage culturel d'une nation. Il faut s'élever contre cela, tout comme nous l'avons fait contre la guerre du Viêt-nam, ou contre l'apartheid en Afrique du Sud. La Croatie est occupée. Elle sera détruite dans une large mesure. Il y aura de nombreuses pertes humaines. Mais une guerre générale de libération de la Croatie s'y développera. Cette guerre sera gagnée et la Croatie sera libérée. »
1) Voir Inprecorn° 340 du 8 novembre 1991.
2) Voir Inprecorn° 338 du 11 octobre 1991.
Stevan Dedijer, Serbe de Bosnie, communiste d'avant-guerre et frère du dernier biographe de Tito, ne voyait pas autrement en septembre 1991 : « Des centaines, voire des milliers, de Serbes de Croatie partisans de la paix meurent, alors que leurs villages et leurs villes sont détruits par l'armée yougoslave pro-Milosevic. J'ai vu de mes yeux comment les avions, les tanks et l'artillerie lourde pilonnent la Croatie, alors que la population s'y oppose avec des armes légères. J'ai d'être un Allemand anti-nazi lors de la guerre contre Hitler : chaque avion abattu, chaque tank détruit représente une victoire identique pour les Croates, pour les Serbes et pour tous les autres peuples de Yougoslavie.»
Une armée qui s'anéantit
Mirko Kovac, l'un des plus célèbres romanciers serbes, fondateur de la nouvelle Association des écrivains indépendants de Belgrade, a déclaré, lors d'une récente interview : «Cette guerre ressemble dramatiquement à ses stratèges : elle est chaotique, haineuse et destructrice. Car une armée qui dévaste des villages— qu'ils soient croates ou serbes — se détruit avant tout elle-même. Une armée qui anéantit des villes, des monuments et un patrimoine culturel brise à jamais tous les liens entre nos peuples. C'est un type de guerre étrange, à l'ottomane : elle rase tout sur son passage, pille et sème la terreur. Elle sort directement du XVle siècle ! »
Vreme, l'hebdomadaire indépendant de Belgrade, qui est la seule voix qui garde raison dans la fièvre guerrière de cette ville, fournit le meilleur suivi de cette guerre de dévastation. Le 11 novembre 1991, il citait Tanja Ivancevic, un réfugié serbe de 15 ans de Slavonie occidentale, estafette de l'armée : « Nous ne savons pas où aller, ni même si on peut envisager un retour. Là-bas, il ne reste rien à libérer. Tout a été brûlé, détruit. En fait, je ne sais pas pourquoi nous luttons ni pourquoi mes amis sont morts. » Dans le même numéro, l'un des journalistes a écrit : « Vukovar restera comme une tâche d'ombre dans la mémoire collective de dizaines de milliers d'hommes qui y ont risqué leur vie, sans savoir pourquoi. Cela servira d'avertissement sur le fait que les guerres livrées sans consensus national, sans but clair ou sans justification morale ne peuvent pas être facilement gagnées. »
Dans le numéro précédent, un autre journaliste avait pris position : « Si quelqu'un a gagné quelque chose dans cette guerre, ce ne sont pas les populations de Krajina, de Slovénie ou de Konavloje. Les vainqueurs sont des brigands, des pillards, des voleurs et des hyènes. Les "volontaires" , selon le témoignage des réservistes, des officiers et des habitants, s'in-
CROATIA
M. JEANSEUS téressent avant tout au pillage des villages conquis et au transport du butin en camions vers Belgrade, qui a été inondée de produits volés. Environ 200 000 personnes ont quitté la zone de guerre, abandonnant la Slavonie à l'armée et à la mort. Ces Serbes comme ces Croates ne sont pas de simples réfugiés, ce sont des gens dépossédés. Leurs maisons ont été détruites, leur bétail tué ou volé, leurs outils agricoles et tous leurs biens ont disparu. A en juger par ce qu'ont vécu les Croates en Slavonie et dans la Krajina, leur destin à Dubrovnik s'annonce très noir — mais, si cela peut leur servir de réconfort, il ne semble pas meilleur pour les gens des villages "libérés", qu'ils soient Croates ou Serbe. D'après ce qui s'est déroulé jusqu'à présent, les "territoires libérés" connaissent un semblant de vie : la sécurité et la prospérité sont remplacées par la "liberté" sous la botte et la "dignité" de se nourrir de racines. »
Le dernier mot pourrait revenir aux professeurs Vojkan Jaksic et Kay Magaard de Toronto, dont la lettre a été publiée par Vreme du 23 septembre 1991 :
« [Nous sommes respectivement] Serbe et
Allemand, amis intimes et collègues;
quinze proches parents sont morts lors des deux guerres mondiales — sur des fronts opposés, bien sûr. [Notre lettre est] conçue comme une réponse à tous ceux qui s'empressent d'apposer l'étiquette
"Quatrième Reich" et "néofascisme" aux habitants du monde civilisé qui protestent contre l'agression de la Croatie. (...) La
Serbie a autant besoin de l'aide du monde que l'Allemagne avant 1933.
L'ennemi des Serbes est la direction démocratiquement élue de Serbie, des gens pour qui la guerre et la propagande constituent les seuls moyens de garder le pouvoir. Nous ne devons jamais oublier le passé, mais il nous faudrait en tirer des leçons, et non en faire une répétition.»
Haro sur les pacifistes
Durant ces dernières semaines, des militants antiguerre serbes, tels Nenad Canak et
Pavlusko Imsirovic, ont été roués de coups par la garde prétorienne du régime ; Canak a été arrêté et envoyé sur le front ; le centre antiguerre de
Belgrade a été entièrement saccagé; et une atmosphère de lynchage est alimentée contre les militants pacifistes de Vojvodine, surtout contre les Hongrois et d'autres populations minoritaires. Les responsables de cela ne sont pas uniquement des brutes sans éducation ou des journalistes stipendiés, mais, comme l'a souligné Bogdanovic, les « vieillards » de l'Académie serbe — des hommes comme le romancier Dobrica Cosic ou l'ancien rédacteur de Praxis,
Liuba Tadic
Prendre position dans cette guerre, ce n'est pas simplement se ranger aux côtés d'une république — la Croatie — actuellement victime de l'agression, ou du Kosovo et de la Slovénie, anciennes victimes, ou encore de la Bosnie-Herzégovine, la prochaine sur la "liste noire" (3), c'est aussi s'engager au côté de l'opposition antiguerre de Serbie et de tout espoir d'un futur ordre démocratique dans cette région qui s'est, par deux fois, appelée
Yougoslavie.
20 novembre 1991
3) Voir Inprecorn° 339 du 25 octobre 1991.