Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Espoirs et déceptions

· Inprecor n° 342, 6 décembre 1991 · p. 6-7 · 1 932 mots

En novembre 1989, des millions de manifestants exigeaient la fin du règne de

Gustav Husak, dans les rues des principales villes de Tchécoslovaquie ; délaissé par Moscou, isolé après la chute d'Erich Honnecker, en Allemagne de l'Est, et remporté une victoire sans conteste aux élections de juin 1990 (voir Inprecor

Dans un témoignage paru dans la revue indépendante tchèque Lysti, dont nous reproduisons de larges extraits, Olga Sulcova raconte comment certains de ses collègues de travail ont vécu novembre 1989 et comment ils voient les choses abandonné par la majorité de la base et de l'appareil du Parti communiste, le

En promettant un "retour à l'Ouest" et des réformes de marché, le Forum civique (FC) et son homologue slovaque, Public contre la violence (PCV), ont n° 311 du 15 juin 1990). Depuis, le FC et le PCV ont éclaté ; dans les Pays tchèques, en autant de courants politiques différents ; en Slovaquie, entre des groupes qui soutiennent ou non le nationalisme slovaque.

deux ans après.

DOCUMENT

J'AI travaillé au même endroit pendant sept ans, dans une vieille imprimerie du centre de Prague, éditant, entre autres, des publications médicales où il y avait environ 80 personnes. J'ai interviewé mes collègues une semaine après la grève générale de novembre 1989. La plupart des gens étaient allés manifester — pendant toute une semaine, ils s'étaient rendus tous les après-midi à la place Wenceslas pour crier avec force « L'heure est arrivée ».

Du rêve...

J'ai demandé à certains de mes camarades : « Pourquoi êtes-vous contents de la révolution? Ça ne va pas changer grand-chose à votre vie professionnel-

• Petr Svatek, imprimeur (29 ans) :

«J'espère que tout ce qui a été appris de par le monde dans le domaine de l'imprimerie sera appliqué ici rapidement. J'espère aussi que j'aurai une nouvelle machine, plus efficace. Nous avons un matériel obsolète et usé. »

• Karel Langer, imprimeur (43 ans) :

« Même s'il faut que je passe le restant de mes jours devant ces machines, il y aura une autre ambiance — des élections libres, la liberté d'opinion, chacun choisira ce qu'il aimera. »

• Marie Kafkova, cliente (57 ans) : «Comme vous le savez peut-être, je suis croyante. Jusqu'à présent, l'Etat nous a traité avec beaucoup d'hostilité. Je suis heureuse de savoir que mon petit-fils pourra connaître la religion comme moi ; je suis aussi contente de savoir que je pourrai aller à Vienne.»

• Jaroslav Mikolas, imprimeur (57 ans) : « Ce qui me tient le plus à cœur c'est que 1968 sera enfin réhabilité, ainsi que tous les espoirs de cette époque. Je suis aussi content de savoir que nos enfants seront plus libres que nous. »

• Marika Drhanova, claviste (42 ans) : « Nous avons tous été trompés d'une façon ou d'une autre durant ces vingt dernières années, et souvent il n'y avait absolument rien à faire, même si on se cognait la tête contre les murs. Il serait dommage de privatiser la santé ou l'éducation. Même s'il n'y pas beaucoup de changements pour nous, ce sera différent pour nos enfants. »

• Milos Javurek, imprimeur (42 ans) : « La liberté s'exprimera elle-même partout et peut-être un jour aussi ici. Je pense surtout que ce mouvement nous conduira quelque part. »

• Miroslav Petrzilka, imprimeur offset (25 ans) : « Cela dépend essentiellement de moi. Je suis assez paresseux, mais c'est aussi dû à la façon dont fonctionnent les choses. Si je fais du bon tra-

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vail, peut-être que quelqu'un sera capable de le reconnaître. »

Voilà ce qui m'est resté de mon sondage privé de décembre 1989. Presque deux ans après, j'ai retrouvé ces pages avec les réactions de mes amis de travail, avec leur enthousiasme naif ; leur espoirs irrésistibles en des lendemains meilleurs sont presque touchants après une si courte et à la fois si longue période. Aujourd'hui, cela ressemble à de l'histoire.

... à la réalité Comment ces gens répondraient-ils aujourd'hui aux mêmes Etaient-ils encore disposés à me parler ?

• Petr Svatek (31 ans) : « Ça me fait rire quand je pense à ce que je disais il y a deux ans. J'espère que vous n'avez pas pris ma réponse trop au sérieux. J'ai beaucoup plus de soucis maintenant qu'alors. Et beaucoup plus sérieux. Nous attendons notre deuxième enfant, et mon épouse est à la maison depuis l'an dernier, son poste de travail n'existe plus. Ma paie — 2 500 couronnes par mois n'a pas augmenté, mais les prix oui. Je paye 1500 couronnes de loyer ; des chaussures pour notre enfant de trois ans coûtent 80 couronnes ; des bottines, qui avant coûtaient 30 couronnes, en valent 250 maintenant. Si je n'avais pas un deuxième emploi dans le privé, je ne sais pas comment nous survivrions. Après novembre 1989, le président Havel a dit que notre niveau de vie — celui des gens qui n'ont rien hérité et qui n'ont pas de capital — ne chuterait pas. Il semble que ce n'était pas vrai. Mais est-ce que je voudrais que les choses redeviennent comme avant? Non, en aucun cas. »

• Karel Langer (45 ans): « Je suis plus prudent qu'hier. J'ai perdu mes illusions. Je vois que les gens qui s'en sortent aujourd hui sont les mêmes que ceux qui vivaient bien en novembre 1989. Ces gens ont gardé leurs relations et leurs connaissances d'autrefois ; ils sont liés par des coups tordus. Ce sont eux les vainqueurs. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que ceux qui ont le plus à se reprocher n'ont pas eu à répondre de leurs actes. Il n'est rien arrivé à aucun d'entre eux. Ils vivent tranquillement en paix. On n'a pêché que le menu fretin, alors que les gros poissons nagent encore. Pire encore : le capital étranger a participé à la petite privatisation (1).

» Depuis le début, tout le monde aurait dû prouver comment il avait accumulé de telles sommes d'argent. Ici, personne n'aurait pu arriver avec 82 millions de couronnes et acheter un bateau de plaisance. Voilà ce qui me fait bouillir. Pourquoi devons-nous nous conduire comme des idiots ? Il faut dire les choses telles qu'elles sont. »

• Marie Kafkova (59 ans) : « Ces Slovaques me rendent folle. Pourquoi nous arrangeons-nous avec eux ? S'ils veulent s'en aller, qu'on les laisse partir ! Si j'ai été à Vienne ? Pas encore, je n'ai pas eu le temps. Il y a tellement d'autres choses qui me tracassent. »

• Jaroslav Mikolas (59 ans) : « Je maintiens tout ce que j'avais dit. Nos enfants sont plus libres que nous ne l'avons été, même si leur vie est plus compliquée. Notre fils était gérant d'un magasin, mais l'établissement où il travaillait a été vendu aux enchères, et maintenant il ne sait pas ce qu'il va devenir. Lui, il n'a pas les moyens d'acheter une affaire aux enchè res. Avant, ici, on vivait mieux, mais ça ne marchait pas ; ça aurait fini par exploser.»

Et qu'en est-il de 1968, pensez-vous vraiment que le Printemps de Prague sera réhabilité ?

«Evidemment oui, à mon avis. » • Mais lorsqu'on lit les journaux ou qu'on écoute les hommes politiques, on a l'impression que c'est le contraire...

«Ça, c'est le jeu politique. Des gens dont le nom n'évoque aucun exploit rabaissent tous ceux qui avaient fait des choses bien en 1968. A mon avis, ce qu'on avait fait ou essayé de faire alors était juste et correspondait aux nécessités de l'époque. Ce qui arrive aujourd'hui est le fruit de 1968. Sans le Printemps 1968 il n'y aurait pas eu novembre 1989. »

• Marika Drahanova (44 ans) : « Je continue à tenir à tout ce que j'ai dit et espéré en 1989. Sans novembre 1989, les choses auraient été bien pires. Cela peut encore arriver. J'ai peur que dans un an ou deux il n'y ait pas assez à manger. Je ne comprends rien à notre politique agricole ; je ne sais pas si nos hommes politiques sont plus au courant que moi ! Il est sûr que si les fermiers quittent leurs terres en les laissant à l'abandon et en mauvais état, nous irons droit à la famine. Par ailleurs, je ne pense pas que cela soit juste que des communistes conservent des postes importants. Les communistes seront toujours des communistes!

» Les prix ont doublé plusieurs fois, mais nos salaires sont les mêmes. Nous avons deux filles à l'école, — l'une fait des études d'agriculture et l'autre est dans un collège technique. Je suis obligée d'acheter la plupart de leurs livres avec nos économies, mais il ne me reste pas grand chose. Je vis dans la crainte que le frigidaire ou la machine à laver tombe en panne ; où est-ce que je pourrais trouver 10 ou 12 000 couronnes aujourd'hui ? Je me plains souvent, mais lorsque quelqu'un me répond que c'était mieux sous les communistes, je me jette sur lui ! Tant qu'on a du travail ça va — je travaille,

• Milos Javurek (44 ans) : « Je maintiens ce que j'ai dit il y a deux ans, mais maintenant je suis minoritaire. Les gens sont mécontents et se plaignent. Ils disent que tout va mal et que personne n'est à la bonne place, qu'ils feraient mieux. L'éducation des quarante dernières années transparaît ; on sent la haine et la jalousie. La théorie selon laquelle tous les estomacs sont pareils s'est enracinée. Il faudrait que tout le monde ait la même chose. Notre peuple est ainsi fait : il s'entiche de quelque chose, mais quelques jours plus tard ça ne l'intéresse plus et il part boire une bière. C'est la même chose quand il faut se serrer la ceinture -quand il faut vraiment le faire, nous ne voulons pas en entendre parler. Les pires râleurs sont ceux qui ont le moins de raison de le faire. Il me semble que dernièrement les gens se sont un peu calmés l'inflation s'est arrêtée.

» Je pense qu'à terme tout ira mieux. Il faut du temps, il ne faut pas être trop impatient. Des problèmes que personne n'avait prévus sont apparus, et il n'est pas facile de les résoudre. Mais les choses iront mieux petit à petit, je suis optimiste et serein. Avant, j'allais à ma maison de campagne tous les week-ends, maintenant je ne peux plus m'y rendre. Mais je suis tranquille ; je ne suis plus ennuyé par les manifestations du ler Mai, par des meetings obligatoires, par l'éducation politique ou encore par des pressions pour me faire rejoindre le Parti. Et si je veux prendre mon passeport et partir, je peux le faire quand je veux et où je

En 1989, je n'avais pas interrogé J. D qui avait été embauché plus récemment au façonnage. Il était arrivé au début de l'année 1989, en sortant de prison ; ce n'était pas un criminel — juste un récidiviste condamné pour avoir volé des broutilles et troublé l'ordre public. Ce gars avait un casier judiciaire chargé, aucune qualification, aucune connaissance et pas de domicile ; il venait de quitter sa se-

Je l'ai rencontré, en mai 1991, dans l'ancien bâtiment du comité national, j'étais venue pour mes allocations et lui cherchait une licence de commerce. En fait, notre gars qui n'avait rien possède maintenant deux voitures, des magasins de luxe à Prague, a les doigts pleins de bagues et un beau magot à la banque.

Olha Sulcova, Listy n° 5- 1991

1) Voir Inprecor n° 326 et 338 des 15 mars et 11 octobre 1991.

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