Suisse : Non au FMI :
En octobre 1991, les deux chambres helvétiques — le Conseil des Etats et le Conseil national — adoptaient la proposition du pouvoir exécutif — le Conseil fédéral — d'adhérer aux institutions de Bretton
Woods, soit le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM). Juridiquement, l'adhésion au FMI préconditionne l'adhésion à la BM. Charles-André UDRY
DEPUIS 1982, dans la classe dominante, l'entrée de la Suisse dans ces organismes internationaux était envisagée. Pour préparer cette intégration, le gouvernement, en 1986, proposait déjà l'adhésion de la Suisse aux Nations-Unies ; une telle décision devait être obligatoirement soumise au vote des citoyens. A trois contre un, cette décision d'affiliation fut rejetée. En 1989, la pression pour entériner l'intégration au FMI s'est accentuée La raison est aisément compréhensible et donnée explicitement par le vice-directeur du département des Finances fédérales : « [L'entrée] permettra aux entreprises suisses d'assurer définitivement le
SUISSE / FMI droit de participer aux appels d'offres internationaux pour les prujets financés par l'International Development Asociation [IDA, cette agence de l'ONU est dirigée par les gouverneurs et les administrateurs de la BM] et la Banque mondiale. » L'ouverture des marchés d'infrastructures à l'Est intéresse les entreprises helvétiques.
Jusqu'à présent, la Suisse, comme place financière recyclant une partie significative des capitaux "en fuite" des pays du tiers monde, participait aux emprunts obligatoires de la BM. Autrement dit, l'argent déposé par les Mobutu dans les banques suisses servait à répondre aux appels de la BM sur le marché obligatoire, avec une commission au passage pour le pool de banques suisses privées représentant la BM; les entreprises suisses, quand bien même la Confédération n'était pas membre du FMI et de la BM, avaient le droit de participer aux appels d'offre pour les grands travaux ayant l'aval de la BM. L'adverbe "définitivement" n'est pas anodin. A l'Est, les opportunités d'investissements d'infrastructures sont importantes, d'autant plus dans une conjoncture où les travaux de génie civil rééquilibrent le secteur de la construction immobilière en crise.
"Charité" suisse ?
La concurrence est dure. L'entrée dans le FMI et la BM mettrait les entreprises suisses dans une position plus confortable. Dès lors, pour la place financière et industrielle, le regard est fixé sur l'Est et non pas sur le Sud. En outre, comme il ressort fort bien des discussions du G7 (les sept pays industrialisés les plus riches du monde) et de la réunion du FMI et de la BM à Bangkok, les pays de l'Est deviennent un élément important dans la stratégie de ces deux institutions lourdes des pays impérialistes dominants.
Le remodelage géo-économique international, la compétition inter-impérialiste, les problèmes d'ensemble de gestion de la dette et de la politique monétaire donnent un poids nouveau au FMI et à la BM. Comme titrait le Wall Street Journal du 14 octobre : « Pour le sale travail en direction de l'URSS, l'Ouest se met tranquillement d'accord : laisser le FMI s'en occuper. » La participation de la Suisse au Club des dix (cartel des créanciers pour la dette privée), club certes de première importance, ne suffit plus : d'une part, la participation financière de la Suisse au FMI et à la BM est réclamée par les principaux acteurs de ces institutions internationales, et, de l'autre, elle est nécessaire à une réorganisation de l'intégration institutionnelle du capitaiisme suisse à l'échelle internationale. Le ministère des Finances le dit explicitement : « La Suisse aurait le plus grand intérêt à entrer dans les organisations qui lui sont ouvertes et qui lui donnent voix au chapitre dans les domaines où elle a le plus de poids, c'est-à-dire en matière financière et monétaire. »
On est loin de tout souci de "politique de développement", d'aide au tiers monde, etc. Or, le fait que la Suisse n'était pas membre du FMI a stimulé dans des secteurs fort larges - chrétiens, tiers-mondistes, sociaux-démocrates, elC. — une analyse très critique de la politique du FMI et de la BM (particulièrement les grands projets de barrages dans le tiers monde auxquels participaient des entreprises suisses).
Ainsi, l'adhésion au FMI a été, dès le milieu des années 80, conditionnée, par de multiples groupes, à l'adoption par le gouvernement d'un ensemble de mesures telles que : transparence des décisions prises par la Suisse dans le FMI et création d'une commission extra-parlementaire pouvant superviser ces décisions; soumission des options helvétiques dans le FMI à une loi sur l'aide au développement datant de 1976 et qui est relativement positive, en regard du néo-libéralisme dominant ; non-diminution de l'aide bilatérale aux pays les plus pauvres sous prétexte d'une "aide multilatérale" par le biais de la participation aux institutions de Bretton Woods ; non-augmentation des quote-parts de la Suisse au FMI, sans acceptation par le Parlement, etc. Ces conditions n'ont pas été adoptées par le gouvernement et ont été rejetées par la majorité de droite du Parlement.
La nature du traité d'adhésion au FMI n'impliquerait pas qu'il soit automatiquement soumis au vote populaire, contrairement à l'affiliation à l'ONU. Dès lors, le lancement d'un référendum facultatif — soit la collecte de 50 000 signatures légalisées, dans un délai de trois mois, après la décision du Parlement — était la seule possibilité pour indiquer que des forces plurielles refusaient le diktat de la droite et du gouvernement.
Un vaste débat s'est ouvert dans toute la gauche, avec un clivage au sein du Parti social-démocrate — qui adopta le soutien à une faible majorité (25 contre 22) — au sein des "œuvres d'entraide" (les organisations non-gouvernementales), etc. Initialement, le débat portait sur l'opportunité d'un référendum dont aurait pu s'emparer une droite conservatrice nationaliste. Il a rapidement indiqué, qu'en fait, tout un secteur du courant tiers-mondiste et social-démocrate était, sur le fond, très peu critique face aux programmes d'ajustement du FMI et les présentait comme sans alternatives ou comme un mal "nécessaire". Plus de 80 organisations, syndicales, politiques, féministes, chrétiennes, écologistes, se sont finalement engagées dans le lancement du référendum, qui doit aboutir avant le 13 janvier 1992.
50 000 contre le FMI :
La dureté du débat en cours est peu traditionnelle pour la Suisse. Elle reflète, d'une part, les intérêts en jeu et, de l'autre, le recul honteux de "ex-post-tiersmondistes-modernistes" et de sociaux-démocrates monétaristes. Le comité référendaire a déjà réuni 30 000 signatures... malgré le froid. Ce débat public est une occasion exceptionnelle pour que les organisations populaires du Sud et leurs représentants puissent prendre la parole dans un pays symbolique du Nord, connu aussi bien pour ses banques que pour l'institution de l'hypocrisie protestante et bancaire incarnée — quand bien même le concept est catholique — par le Conseil directeur de la Croix-Rouge internationale.
Durant la récolte de signatures, des militantes et des militants du Sud, de l'Amérique latine à l'Afrique, ont déjà pris la parole pour affirmer leur soutien à ce référendum. Durant les six premiers mois de l'année 1992, si le référendum aboutit, le comité référendaire multipliera les initiatives publiques pour que la solidarité politique et pratique au Nord avec les luttes et revendications des peuples du Sud et de l'Est se renforce et que se tisse un nouveau réseau entre le Nord, le Sud et l'Est, afin de faire progresser des réponses aux défis plus nombreux placés sur l'agenda planétaire. *
Lausanne, 2 décembre 1991