Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Sur le fumier de la crise

· Inprecor n° 342, 6 décembre 1991 · p. 24-25, 25 · 1 213 mots

Belgique

PoUR les antiracistes, le score de l'extrême droite n'est guère surprenant. Tous les ingrédients pour une percée de forces fascistes et d'extrême droite étaient réunis depuis un certains temps. Or, nombreux sont les politiciens bourgeois et sociaux-démocrates qui ont joué sur la démagogie raciste, dans l'espoir de gagner des voix. Sans succès. Car en tentant de tirer profit de la copie, ils ont renforcé et légitimé l'original.

Contrairement aux précédents scrutins, les politiciens bourgeois et la socialdémocratie ne peuvent plus se contenter d'actes symboliques. Car la percée de l'extrême droite menace la stabilité politique... et compromet la politique d'immigration que le patronat continue à soutenir parce qu'il dispose de trop peu de main-d'œuvre pour "casser les salaires".

La percée du Vlaams Blok

En Flandre, le parti d'extrême droite, Vlaams Blok, est passé de 3 % des voix en 1987 à 10,4 % aujourd'hui; de 104 036 électeurs à 381 943, soit trois fois plus. Parmi les dix nouveaux élus qui entrent à la Chambre figure le dirigeant de la bande de nervis du Vlaams Blok, Buisseret (qui vient d'être condamné pour agression el vol d'un jeune immigré !). Un autre élu, Van Walleghem, est, quant à lui, responsable de la mort d'un colleur d'affiches du Front démocratique des francophones (FDF), en 1978. Au Sénat, le Blok gagne cinq sièges (il en avait obtenu un en 1987). A cela, il faut ajouter une petite armée de conseillers provinciaux.

Le résultat le plus spectaculaire est celui d'Anvers : le Vlaams Blok devient le plus important parti (20,6 % dans l'arrondissement, 25,4 % dans le canton). Mais la tache d'huile s'élargit : dans l'arrondissement de Malines, le Vlaams Blok franchit partout la barre des 10 % ; dans le canton même de Malines, un électeur sur cinq a voté pour lui. Même scénario en Flandre occidentale dans l'arrondissement de Sint Niklaas (14,3 %), dans ceux d'Alost (8,8%), de Dendermonde (9,2 %) et de Gand-Eecklo (13,1 % dans le canton de Gand). Pour la première fois aussi, le Vlaams Blok décolle dans la province du Limbourg (8,8 % dans l'arrondissement de Hasselt).

BELGIQUE

Les élections du 24 novembre 1991 ont surtout été marquées par la percée de l'extrême droite. Ceux qui regardent la Belgique de loin ne cachent pas leur stupéfaction. C'est le cas de la presse étrangère. Et pourtant, il n'y a pas tellement lieu d'être surpris...

Vineent SCHELTIENS

Avec 10,4 % des voix sur l'ensemble de la Flandre, le Vlaams Blok obtient automatiquement un poste ministériel dans le gouvernement régional flamand, composé à la proportionnelle.

Mais le Vlaams Blok ne sera pas le seul parti d'extrême droite présent au Parlement. En effet, le Front national (francophone) recueille 33 000 voix dans la capitale et gagne un représentant à la Chambre. Ce score est d'autant plus remarquable que le FN, contrairement au Vlaams Blok, n'était pas le seul parti d'extrême droite en lice en Wallonie.

Dans un certain nombre de villes wallonnes, le FN fait d'autres scores impressionnants : 5,9 % à Namur, 4,6 % à Charleroi (dans le canton) et 2,4 % à Liège, où il a été devancé par son concurrent AGIR (4,6%).

Miser sur la peur

Cette percée de l'extrême droite est essentiellement un phénomène électoral pour le moment. Il s'agit bien de partis avec un programme et un projet fascistes, mais, à cette étape de leur construction, ils tentent de se donner une image respectable. Ils progressent électoralement en exploitant quelques thèmes simples : l'immigration, l'insécurité, le nationalisme et l'avortement.

Même si le Vlaams Blok commence à percer dans certaines communes rurales, sa progression est surtout remarquable dans les villes moyennes et grandes, où vit la fraction de la classe ouvrière la plus durement touchée par dix ans d'austérité.

La peste brune pousse sur le fumier de la crise et de l'inégalité sociale croissante. La contradiction est en effet criante entre les profits des entreprises, les grandes fortunes qui ne paient pas d'impôts, et la paupérisation croissante des quartiers populaires et des gens qui y habitent.

Malgré une percée électorale, les Verts n'arrivent pas à mobiliser cet électorat populaire, ni même à endiguer la montée de l'extrême droite. Leurs propositions sociales ne sont pas suffisantes. Il existe un fossé profond entre la légitime aspiration des Verts à l'égalité (droit de vote pour les immigrés), d'une part, et les moyens qu'ils proposent pour éradiquer le racisme de l'autre. Les Verts ne voient pas la nécessité d'une action de masse contre le racisme, de revendications sociales qui contestent la logique du marché libre, cause profonde de la putré faction fasciste.

Les Verts impuissants ? La social-démocratie encaisse, quant à elle, les coups les plus durs de la percée de l'extrême droite. Cela ne doit pas éton ner. Elle a collaboré à la gestion de la crise et a été incapable de changer quoi que ce soit à la situation des gens dans les quartiers où règne l'exclusion sociale. Là où la social-démocratie échoue à donner aux gens une perspective, un sentiment de solidarité et d'identité, le Vlaams Blok et le Front national y réussissent... Les premières réactions des ténors sociaux-démocrates montrent qu'ils n'ont rien compris au message; ils en appellent à une « approche résolue du problème », à un « gouvernement fort ». De ce point de vue, la poussée de l'extrême droite donne à la bourgeoisie un argument pour mettre en œuvre ses plans de renforcement du pouvoir d'Etat. Moins de droits démocratiques, et en définitive plus de racisme, au nom de la lutte contre la "marée brune" : voilà ce qui nous attend...

Le fait que le FN doive son succès sur ses rivaux au simple fait qu'il a repris le nom et le sigle du FN français de Le Pen montre aujourd'hui avec quelle facilité ce type d'organisation entraîne l'adhésion d'une partie de l'opinion.

Il n'est pas facile de faire barrage à la montée de l'extrême droite. Il y a un retard énorme dans la compréhension de la simple nécessité d'une lutte unifiée et résolue en faveur de revendications concrètes et radicales.

En tout cas, la solution ne viendra sûrement pas de la proposition d'un front des démocrates contre l'extrême droite.

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Ceux qui, par leur politique, ont fait le lit des fascistes, demandent maintenant à tout un chacun de venir les aider à se sortir de leurs problèmes. Ils en appellent à une « revalorisation de la politique », à un « changement des méthodes politiques ». Mais tout ce discours ne change rien au sort matériel concret des exclus qui votent pour le Vlaams Blok parce qu'ils sont exclus.

Beaucoup d'électeurs sont idéologiquement paumés, socialement déracinés. S'il y a un signal dans ces élections, c'est bien celui-là. Et la seule manière de l'interpréter, c'est de préparer une alternative

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radicale, un grand plan de satisfaction des besoins et de création d'emplois pour tous, couplé à l'égalité des droits politiques entre Belges et immigrés. Possible ? Oui, à condition de prendre l'argent là où il est, et de mobiliser en profondeur pour ces revendications. Il n'y a pas d'autre manière de "vider le bocal" des fascistes.

Si le choc de ces élections pouvait servir à cette prise de conscience-là, alors, la prochaine fois, on pourrait parler d'une autre "marée". Sinon...

29 novembre 1991

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