L'EGYPTE est sortie de la guerre du Golfe victorieuse à plus d'un titre : participation à la victoire militaire sur le terrain ; "succès" du parti au pouvoir lors des élections législatives de l'automne 1990 ; victoire diplomatique avec le retour de la Ligue arabe au Caire, boycotté depuis les accords de Camp David ; reconnaissance de l'impérialisme en espèces sonnantes et trébuchantes ; et, enfin, consécration diplomatique par la nomination de Boutros Ghali comme remplaçant de Perez de Cuellar au secrétariat général des Nations-Unies. Les médias internationaux, qui n'ont eu de cesse depuis un an de vanter les succès remportés par la politique étrangère égyptienne, sont en revanche plus discrets en ce qui concerne la vie intérieure du pays, beaucoup moins brillante (1) : marasme économique, interventions musclées du Fonds monétaire international (FMI), atteintes aux libertés démocratiques, répression tous azimuts, etc.
Le ler mai 1991, Nawal Es-Saadaoui, écrivain et militante de la cause des femmes dans la région arabe et en Egypte (2), participait à New-York au Tribunal international qui a jugé Bush pour crimes de guerre, en présence de 500 personnalités du mouvement anti-guerre des Etats-Unis et du monde entier.
Pendant la guerre, l'Association de solidarité des femmes arabes (ASFA), qu'elle avait fondée en 1982, avait condamné l'annexion du Koweit, et apporté son soutien à l'Irak, en dénonçant la boucherie impérialiste. En février 1991, Nawal Es-Saadaoui avait participé à l'initiative rassemblant des femmes et des féministes du monde entier sur un bateau qui, lors de ses escales dans les ports de la région, recueillait vivres, médicaments et messages de soutien pour le peuple irakien, s'opposant ainsi de front à la politique pro-impérialiste du pouvoir égyptien. A son retour au Caire, elle fut abasourdie : « Je suis consternée par ce que j'ai vu, entendu et lu dans les journaux (...). Je pensais que je vivais dans l'un des Etats-Unis
Le 15 juin 1991, le député-gouverneur du Caire-Ouest décidait de dissoudre la section égyptienne de l'ASFA, qui, après trois ans de fonctionnement, avait obtenu son statut légal, auprès du ministère des Affaires sociales, en 1985. La décision de dissolution ne fut notifiée aux intéressées qu'un mois
Gare aux femmes!
plus tard, sans préavis, ni enquête ; elle se fonde officiellement sur la « découverte d'irrégularités financières », les autorités s'obstinant à confondre les fonds de la section égyptienne et ceux de l'association internationale, qui dispose elle-même d'un statut consultatif au Conseil économique et social des Nations-Unies et qui est enregistrée auprès du ministère des Affaires étrangères égyptien.
Sanction politique
Cette dissolution, qui repose de toute évidence sur des motifs politiques, survient après une série de mises en garde : les autorités ont rappelé plusieurs fois à l'ASFA que la loi de 1964 interdit aux associations de parler "politique" ou "religion" ; l'association s'est également vue interdire de tenir des congrès sans en avoir reçu l'autorisation du ministère de tutelle.
L'opposition — partis nationalistes, organisations de femmes, Ligue des droits de l'homme, presse d'opposition, etc. — s'est insurgée contre cette nouvelle atteinte aux libertés démocratiques. Elle est, en revanche, restée beaucoup plus silencieuse sur le fait que cette interdiction porte un coup de plus à la cause des femmes égyptiennes. Et pourtant, le message était clair là aussi : le liquidateur judiciaire de l'ASFA, fonctionnaire à la direction des Affaires sociales, n'est autre que le président de l'Association des femmes d'Islam... à laquelle ont été transférés les biens de l'association — or, les fonds de celle-ci ne venaient pas de subventions, mais des dons des militantes.
Nawal Es-Saadaoui a déposé un recours devant le Conseil d'Etat. Des dizaines d'avocats se sont portés volontaires pour défendre la cause de l'association. Une campagne internationale est actuellement en cours pour exiger la levée de l'interdiction de l'ASFA. *
Luiza MARIA 17 décembre 1991
1) Voir Inprecor n° 317 du 26 octobre 1990
2) Ses écrits et conférences ont constitué un apport pour nombre de mouvements des femmes dans la région arabe et ont favorisé une prise de conscience internationale de la réalité de l'excision dans certains pays africains.
3) El Ahaly, 3 juillet 1991.