Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TIMOR ORIENTAL

Une lutte oubliée

· Inprecor n° 343, 20 décembre 1991 · p. 26-27 · 1 400 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Portugal

Le massacre par les troupes indonésiennes de 200 des participants à un enterrement au Timor oriental a récemment attiré l'attention des médias sur l'une des luttes de libération nationale les plus sanglantes et les plus acharnées. Bernard GIBBONS

CE CARNAGE s'est produit le 12 novembre 1991 dans la capitale du Timor oriental, Dili, lors de l'enterrement d'un jeune timorien, Sebastao Gomes, tué par les forces de sécurité indonésiennes le 28 octobre. Selon la version des militaires, un coup de pistolet avait été tiré et une grenade lancée avant que l'armée n'ouvre le feu. Or, deux journalistes américains, témoins du massacre et sévèrement frappés par les troupes indonésiennes, ont affirmé que l'armée avait directement tiré des milliers de balles réelles dans la foule de 3 500 personnes qui suivait l'enterrement avec des banderoles demandant l'autodétermination du Timor oriental.

Par la suite, le commandant régional de l'armée indonésienne, le général Sintong Panjaitan, a prétendu qu'il n'y avait eu que 15 morts et il a essayé d'expliquer que les tirs avaient été causés par un malentendu : les troupes auraient confondu l'ordre « Ne tirez pas ! » avec « Tirez ! ». Cette fable assez invraisemblable est démentie par des récits de témoins qui signalent que les militaires ont sauvagement frappé les blessés et renvoyé les ambulances.

Depuis ces assassinats, des organisations de droits de l'homme estiment que plus de 400 participants à l'enterrement ont été arrêtés et torturés, et la Croix rouge n'a pas été autorisée à voir les blessés. Durant ces derniers jours, il a été fait état d'au moins trois autres massacres.

Le Timor oriental, ancienne colonie portugaise, est occupé par l'Indonésie depuis décembre 1975. Environ 30 000 soldats indonésiens stationnent en permanence dans

TIMOR ORIENTAL ce pays de 700 000 habitants, combattant une guérilla mal armée dirigée par le mouvement de libération du Timor, le Front révolutionnaire du Timor oriental indépendant (FRETILIN).

La situation à Dili était tendue depuis l'annonce, le 24 octobre 1991, du report d'une visite du territoire par une délégation parlementaire portugaise, visant à résoudre la question du statut de ce pays. Les Timoriens signalent qu'il y a eu une intimidation militaire importante et des menaces contre la population locale avant l'arrivée des observateurs portugais, afin de l'empêcher d'exprimer son soutien à l'autodétermination.

Condamnations et silences

Le massacre du 12 novembre a été fortement condamné par le Portugal — encore reconnu par l'Organisation des Nations-Unies (ONU) comme pays administrant légalement le Timor oriental —, qui a exigé une enquête internationale et a demandé à la Communauté européenne d'envisager sérieusement l'arrêt de toute relation avec l'Indonésie. Une journée nationale de deuil pour les victimes du massacre a été observée au Portugal le 19 novembre.

Les Pays-Bas ont déjà suspendu leur aide au régime de Djakarta. Le département d'Etat des Etats-Unis s'est, lui, borné à exprimer ses « regrets » et à demander une « enquête rapide et approfondie ». Pour sa part, le gouvernement britannique a refusé d'appliquer un embargo sur les armes ven-

L'Australie, distante de quelques centaines de kilomètres, est l'un des rares pays à avoir reconnu la souveraineté de l'Indonésie sur le Timor oriental. Son Premier ministre, Bob Hawke, prompt à pleurer sur les malheurs du monde, n'a versé aucune larme pour les victimes des militaires, même s'il a demandé une « enquête sérieuse ». L'Australie et l'Indonésie ont récemment signé un traité à propos du Détroit du Timor, dans le but d'explorer les réserves pétrolières prometteuses de la mer du Timor ; or, le gouvernement australien est résolu à empêcher que des enquêtes sur les droits de l'homme sapent son ouverture vers l'Asie, de plus en plus importante dans sa stratégie économique.

Cependant, le gouvernement Hawke, ébranlé par le massacre et les protestions de colère qui l'ont suivi dans la plupart des grandes villes australiennes, a été obligé de modérer quelque peu ses ardeurs pro-indonésiennes.

Le gouvernement indonésien, habitué à faire régner la barbarie la plus sauvage sans une once de protestation de la part des gouvernements et des médias occidentaux, semble reculer un peu : une enquête à l'israélienne" va être menée pour limiter les dégâts, sous la direction d'un notable militaire à la retraite.

De colonisation

Men annexion...

La partie orientale de l'île du Timor a été sous contrôle portugais pendant quatre siècles ; après le renversement de la dictature de Caetano au Portugal, en avril 1974, le FRETILIN a été formé en septembre 1974 en tant que front large contre la présence

Cela a été suivi par une courte période de guerre civile contre un groupe plus conservateur, l'Union démocratique du Timor (UDT), qui a causé environ 3 000 morts ; mais le FRETILIN avait établi un contrôle effectif sur le pays en septembre 1975.

Un député australien, Ken Fry, qui avait visité le Timor oriental durant ce mois avait noté : « L'administration du FRETILIN est responsable et modérée et jouit d'un appui massif de la population du Timor oriental. (...) La guerre civile est finie. » Ce témoignage est significatif, car l'un des prétextes de l'invasion indonésienne était la nécessité de mettre fin à la guerre civile, ainsi qu'à la prétendue "menace communiste" représentée par le FRETILIN. En fait, le programme "catholique progressiste" de cette organisation, centré sur l'alphabétisation, l'accès à la santé et un début de planification du développement économique du pays en accord avec les besoins de la population, devait bien plus à Paulo Freire (1) qu'à Mao Zedong. Mais la seule perspective d'un gouvernement de ce type, dans une zone stratégiquement sensible, représentait déjà trop pour le régime de "nouvel ordre" du président Suharto à Djakarta et pour un gouvernement des Etats-Unis encore sous le choc de sa défaite au Viêt-nam.

Le 28 novembre 1975, la République démocratique du Timor oriental a été proclamée. L'Indonésie l'a envahie le 7 décembre 1975, alors même que le président Gerald Ford et le secrétaire d'Etat Henry Kissinger effectuaient une visite en Indonésie. Trois destroyers nord-américains ont participé au

1) Paulo Freire est un éducateur brésilien qui a notamment créé une méthode d'alphabétisation.

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blocus militaire indonésien du Timor oriental, et le Congrès des Etats-Unis a voté le doublement de l'aide militaire à Djakarta peu de jours après l'agression.

Les Etats-Unis, la France et l'Allemagne se sont abstenus sur la résolution de l'ONU condamnant l'invasion néanmoins approuvée) ; or, le 22 décembre 1975, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté à l'unanimité une résolution demandant le retrait inconditionnel des troupes indonésiennes.

Utilisant des armes chimiques et biologiques, les Indonésiens ont tué environ 10 % de la population timorienne durant les six premiers mois de l'invasion et, en juillet 1976, le Timor oriental a été formellement annexé, devenant la 27e province de l'Indonésie. En quinze années d'occupation militaire, on estime qu'un tiers de la population du Timor oriental a disparu — soit environ

Deux poids, deux mesures

Il n'est guère nécessaire de dresser des parallèles avec l'annexion irakienne du Koweit et la réponse à l'agression des principales puissances impérialistes. Les gouvernements occidentaux ont continué à maintenir des liens économiques, politiques et militaires très étroits avec la dictature de Djakarta — les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont les principaux fournisseurs d'armes de l'Indonésie, alors que l'Australie entraîne son armée et ses services secrets.

Les médias ont fermé les yeux sur les crimes du régime de Suharto, tant en Indonésie qu'au Timor oriental — ainsi, une journaliste du Financial Times écrivait le 22 mars 1991 : « Les Indonésiens sont extrêmement fiers de leur démocratie où "opposition" est un gros mot et où les querelles et de la démocratie occidentale sont brocardées. Il n'est jamais question du vote, qui pourrait diviser la nation. » Cette situation sombre se prolonge depuis 25 ans, à cause d'une tyrannie appuyée sur les militaires et sur l'assassinat d'environ 1 million de communistes et de membres de la minorité chinoise entre 1965 et 1969.

La protestation la plus significative contre le massacre de Dili est sans doute celle qui a eu lieu à Djakarta, le 19 novembre, où quelques 200 personnes ont manifesté avec des banderoles demandant l'autodétermination du Timor oriental ; cette action s'est soldée par 70 arrestations. Ceci, ainsi que d'autres événements modestes, tels la formation d'un syndicat indonésien indépendant à la fin 1990, indique peut-être un début de difficultés pour un régime qui mérite d'être rangé parmi les plus barbares de la planète. *

2 décembre 1991

EGYPTE

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