Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIET-NAM

Libérations et immobilisme

· Inprecor n° 343, 20 décembre 1991 · p. 25 · 819 mots

Indochine

juin 1991, une série de mesures encourageant le secteur privé ont été mises en

Libérations et immobilisme

Après la tenue du VIle Congrès du Parti communiste vietnamien (PCV), en œuvre, ainsi que certaines "ouvertures" démocratiques.

Ainsi, depuis la mi-novembre 1991, un certain nombre de détenus politiques ont été libérés au Viêt-nam et d'autres devraient l'être dans les mois qui viennent.

Pierre ROUSSET

CES LIBERATIONS concernent aussi bien une

"dissidente", l'ancienne militante communiste et écrivain Duong Thu

Huong, que des personnalités du régime et de l'armée contre-révolutionnaires incarcérées depuis 1975 (1).

Duong Thu Huong avait été arrêtée le

14 avril 1991. Cette femme de 44 ans, longtemps communiste, volontaire durant la guerre américaine, n'a jamais renié son passé de combattante. Mais elle a commis le crime de dénoncer publiquement le régime de prétendue « dictature du prolétariat » et de « centralisme démocratique » en vigueur au Viêt-nam ; c'est-à-dire le monopole du

Parti communiste vietnamien (PCV) sur la vie socio-politique du pays et celui de la direction sur la vie interne du PCV lui- même.

L'appareil du PC a voulu faire de l'incarcération de Huong un symbole : son autorité ne saurait être mise en cause.

Tout dernièrement encore, il a exigé d'elle une demande de grâce, comme condition de sa libération. En vain, Duong Thu

Huong se refusant à accepter ce qui aurait été présenté comme une reconnaissance de culpabilité. Dès avril 1991, une importante campagne de solidarité avait été menée, notamment en France, pour obtenir la libération de l'écrivain. C'est maintenant chose faite.

Un prêtre catholique, le révérend Le

Thanh Que, a récemment été libéré ainsi qu'un poète, Nguyên Chi Thien. Ce dernier, âgé de 49 ans, avait déjà été incarcéré de

1958 à la fin des années 70. Il avait été à

VIET-NAM nouveau arrêté en 1979, mais n'avait jamais été jugé.

Enfin, la direction vietnamienne a annoncé que les derniers occupants des

"camps de rééducation" seraient progressivement relâchés (une centaine de personnes seraient concernées). Les libérations, entamées à la mi-novembre, devraient se poursuivre jusqu'en février ou mars 1992.

C'est dans ces camps de rééducation que nombre d'officiers des forces contre-révolutionnaires et de (hauts) fonctionnaires du régime (néocolonial) saïgonnais avaient été incarcérés, après la victoire de 1975.

Des mesures d"apaisement"

Vo Dai Ton, ancien lieutenant-colonel de l'armée saïgonnaise, arrêté en 1981 à la frontière laotienne alors qu'il tentait d'établir une guérilla anti-communiste, a lui aussi été libéré le 9 décembre

1991.

Cet ensemble de mesures d'apaisement" intervient après la tenue, en juin

1991, du VIle Congrès du

PCV, alors que le régime tente de renouer le dialogue avec les intellectuels et qu'il contestataires reprend pied dans l'arène diplomatique internatioà la faveur de l'accord sur le Cambodge

(2). Mais il ne semble pas indiquer, pour autant, un changement d'orientation en

A témoin l'affaire Nguyen Dan Que. Ce médecin a été condamné à vingt ans de prison, le 29 novembre 1991. Les chefs d'accusation, tels que les retranscrivent les agences de presse, relèvent du délit d'opinion et ne justifient en rien cette condamnation (3) Nguyen Dan Que avait déjà été incarcéré de 1978 à 1988.

Aujourd'hui, il a été condamné pour avoir distribué une pétition en faveur d'élections « pluralistes », lancé des appels à « l'abolition du socialisme » et traduit, en tant que membre de l'organisation Amnesty International, des documents vietnamiens. On retrouve ici tous les thèmes de l'obsession sécuritaire manifestée par la direction du PCV durant la préparation et la tenue du VIle Congrès : interdiction d'évoquer le "pluralisme", de nouer des liens avec l"étranger", de faire connaître intempestivement opinions et écrits contestataires. Le procès de Nguyen Dan Que ressemble fort à une nouvelle mise en garde contre les tentations dissidentes.

Continuité d'orientation, donc, exprimée aussi lors du dernier plénum du comité central (CC) du PCV, réuni du 25 novembre au 4 décembre 1991. Le CC a, d'une part, pris des mesures pour favoriser le développement du secteur privé (libéralisation économique) ; et, de l'autre, annoncé que la nouvelle Constitution, amendée, contiendrait toujours le principe du "rôle dirigeant du PC", c'est-à-dire, de fait, un régime de parti unique (pas de libéralisation politique).

Manœuvre diplomatique, mais idéologiquement symbolique, la direction du PC a proposé à Lee Kuan Yew de devenir son "conseiller" en matière économique. Que l'on sache, le très autoritaire ancien Premier ministre de Singapour n'est pas expert en socialisme. Mais il l'est certainement en matière de capitalisme dépendant et répressif. *

17 décembre 1991

1) Voir Inprecor n° 324 du 15 février et n° 332 du 7 juin 1991. Deux romans de Duong Thu Huong ont été publiés en français : Histoire d'amour racontée avant l'aube aux Edition de l'Aube et Les paradis aveugles aux Editions des Femmes.

2) Voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991. Sur les accords cambodgiens, voir l'article en p. 22.

3) Le Monde des 1er et 2 décembre 1991 ; The International Herald Tribune du 4 décembre 1991.

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