Les accords de paix sur le
Cambodge ont été signés le 23 octobre 1991 à Paris, et ont été ratifiés par l'assemblée générale de l'Organisation des Nations-Unies
(ONU), le 20 novembre 1991.
Plaçant le pays sous tutelle, ils
« imposent aux Nations-Unies des responsabilités plus complexes, extensives et coûteuses que toute autre mission antérieure de l'Organisation » (I).
Le Japon et les puissances occidentales contrôleront l'essentiel du processus qui doit conduire aux élections de 1993.
L'ancienne URSS brille par son absence.
Les accords reflètent ainsi l'évolution en cours des rapports de forces internationaux.
Ils sanctionnent aussi l'impasse sanglante dans laquelle la politique des Khmers rouges a mené la révolution cambodgienne.
Il semble done probable que le
Cambodge bascule à nouveau dans la zone d'influence impérialiste, rompant ses liens privilégiés avec le
Viêt-nam.
Cependant, nombre de questions demeurent, qui peuvent affecter l'avenir, y compris en ce qui concerne la mission officielle de l'ONU : le rétablissement d'une paix durable, une perspective qui soulève bien des espoirs dans un pays qui a connu 21 ans de guerres.
Pierre ROUSSET
CAMBODGE
LES ACCORDS d'octobre 1991 font suite à des années de difficiles négociations (2). Ils comprennent les clauses suivantes.
• La formation d'un Conseil national suprême (CNS) composé de douze membres, dont les quatre "fractions" khmères (le régime de Phnom-Penh, les sihanoukistes, les Khmers rouges et le mouvement de Son
• Le prince Norodom Sihanouk, 70 ans, a été nommé président du CNS (il est, maintenant, reconnu comme chef d'Etat par au moins trois des quatres "fractions").
• Le pays est placé sous tutelle des Nations-Unies (3). Les premiers contingents militaires sont déjà sur place, mais le gros des forces ne doit arriver que dans six mois. Mesure exceptionnelle, l'ONU est habilitée à prendre le contrôle direct des principales administrations du pays, en particulier, des ministères de la Défense, des Affaires étrangères, de la Sécurité publique, des Finances et de l'Information.
L'ONU doit, enfin, superviser la tenue d'élections en 1993
• En attendant, l'ONU doit regrouper puis désarmer toutes les forces armées cambodgiennes, et les démobiliser à "au moins" 70 % ; vérifier l'arrêt des fournitures d'armes de l'étranger ; imposer le respect des droits de l'homme ; assurer le déminage des zones de conflit afin de permettre le retour des populations déplacées (4).
Le coût total de cette intervention est évalué entre 1 et 2 milliards de dollars (5) !
Mais ces fonds n'ont pas encore été formellement débloqués par les gouvernements concernés. Et c'est là l'une des premières inconnues : l'opération "Cambodge" de l'ONU pourrait entrer en banqueroute avant d'arriver à terme.
Les accords de Paris ouvrent le champ à un nouveau développement du capitalisme au Cambodge. A terme, les investisseurs étrangers s'intéressent à l'exploitation des richesses naturelles du pays : le pétrole offshore, le bois, le caoutchouc, les produits miniers, la pêche, etc. Les missions économiques commencent à se succéder à PhnomPenh, accompagnant les visites diplomatiques. Mais, tant que la situation politique restera instable, il est probable que le Japon et l'Occident s'engageront avec prudence (surtout dans la recherche pétrolière, où la concurrence sera vive si l'existence de réserves se confirme).
Les racines d'une économie capitaliste
La pleine expansion d'une économie néocoloniale "formelle" exige, par ailleurs. divers préalables : feux vert et prêts du Fonds monétaire international (FMI), formalisation d'accords inter-gouvernementaux, remise en état de l'infrastructure largement détruite (réseau routier) et établissement
1) Tommy Koh, membre de la délégation de Singapour à la contérence de Paris sur le Cambodge, International Herald Tribune, 1er novembre 1991.
2) Voir Inprecor n° 307 du 20 avril 1991.
3) Les forces de l'ONU ont pour noms Mission préparatoire de l'ONU pour le Cambodge (MIPRENUC) et Autorité provisoire de l'ONU pour le Cambodge (APRONUC)
4) De nombreuses zones du Cambodge sont truffées de mines, ce dont souffre beaucoup la population civile. De ce fait, le pourcentage d'invalides dans le pays est extrêmement élevé. Voir Jon Lidén, Far Eastern Economic Review, 21 novembre 1991.
5) Voir notamment Stephen J. Solarz, président du sous-comité des Affaires étrangères pour l'Asie et le Pacifique, IHT, 14, novembre 1991. II évalue à plusieurs centaines de millions de dollars la part des Etats-Unis
d'un nouveau système financier (réseau bancaire). Mais le développement capitaliste peut trouver, dans l'immédiat, des sources régionales et nationales beaucoup plus vives que dans le cas de nombre de pays de l'Est européen. C'est là une des particularités de la situation cambodgienne.
Le Cambodge joue déjà le rôle de plaque tournante dans un réseau régional de commerce et de contrebande qui lie les pays d'Asie du Sud-Est (à commencer par la Thaïlande), Taïwan et la Chine méridionale. Le capital transnational chinois se passe fort bien, en ce domaine, de réseaux bancaires. Des fortunes se construisent dans le pays même, où la bourgeoisie sino-cambodgienne a repris pied.
L'intervention de l'ONU va aussi avoir un effet d'entraînement rapide, vu son caractère massif et concentré. Les fonctionnaires civils et militaires des Nations-Unies seront environ 20 000, avec des besoins et un pouvoir d'achat considérables. Ils attireront bien d'autres "clients" (journalistes, hommes d'affaires, touristes) dans la capitale, Phnom-Penh - qui compte déjà 900 000 habitants — et dans certains centres de provinces. Les missions d'aide vont se multiplier. Là encore, d'importants fonds vont être débloqués (il faudrait, pour reconstruire l'infrastructure, au moins 900 millions de dollars). Des secteurs comme ceux des transports (des compagnies d'aviation aux chauffeurs de taxi), du bâtiment et de l'hôtellerie, vont s'épanouir.
Les retombées économiques de l'opération Cambodge vont intéresser beaucoup de monde et peser sur l'évolution politique du pays. Mais, cette flambée spéculative peut rester superficielle et préparer une crise sérieuse après le départ de l'ONU du pays, dans deux ans.
Une autre question reste en suspens : qu'en sera-t-il du monde rural, où vit la grande majorité des 8 millions de Cambodgiens ? Le développement en cours concerne avant tout l'économie urbaine, même si les réseaux commerciaux de la bourgeoisie locale et régionale irriguent les campagnes. Très individualisée, l'agriculture paysanne khmère s'accommode certainement d'une économie de marché, mais l'irruption d'un capitalisme sauvage peut ouvrir une crise sociale aiguë, dont les Khmers rouges espèrent certainement tirer profit.
Le rétablissement de la production alimentaire est lent, à cause, notamment, des mines et du manque d'animaux de trait.
La récolte de riz de 1990 (1,86 millions de tonnes), bien qu'en progression, a encore été insuffisante. Les surfaces plantées en 1991 couvrent environ 1,5 million d'hectares, contre 2,5 millions avant le coup d'Etat de 1970 et la guerre américaine.
A court terme, le retour des réfugiés, ainsi que des survivants de l'élite traditionnelle, peut allumer un conflit social rural et urbain explosif sur les droits de propriété. Les "personnes déplacées" par la guerre sont 400 000 à la frontière thaï et 150 000 dans le pays-même. Les terres et logements qu'elles possédaient ont été occupés par d'autres, depuis des années (6). Par ailleurs, le parti de l'ancien ministre Son Sann réclame le rétablissement des riches dans leurs "droits" d'avant
Les accords de Paris ont été conçus pour affaiblir au maximum (voire démanteler) le régime de Phnom-Penh, allié du Viêt-nam. La légitimité administrative khmère devait être incarnée par le CNS (et, à défaut, par le prince Sihanouk en personne).
Un puzzle politique
Or, on assiste à une évolution rapide de la situation qui peut modifier les règles du jeu.
Un rapprochement est en effet bien amorcé entre Norodom Sihanouk et Hun Sen, Premier ministre de Phnom-Penh. Après s'être, en quelque sorte, reconnus l'un l'autre, ils ont signé un accord de coopération militaire, le 25 novembre 1991, et annoncé la formation d'un gouvernement de coalition, reporté sine die à la suite des émeutes qui ont éclaté à Phnom-Penh lors de l'arrivée du dirigeant khmer rouge KhieuSamphan.
A la base de ce rapprochement on trouve, évidemment, la volonté de constituer un front commun contre le retour au pouvoir des Khmers rouges. Mais cela reflète peutêtre aussi l'évolution en profondeur du Parti populaire cambodgien (PPC), de Hun Sen ; c'est-à-dire de l'ancien Parti populaire révolutionnaire du Kampuchéa (PPRK) (7). Ce parti, qui compterait 30 000 membres, a adopté son nouveau nom lors de son congrès qui s'est tenu les 17 et 18 octobre 1991. Prenant ses distances vis-à-vis du Viêt-nam, le PPC a déclaré renoncer au marxisme et au socialisme. De telles déclarations ont souvent été, dans le passé, plus formelles que substantielles, mais il est fort possible, cette fois-ci, qu'elles annoncent la volonté d'une partie au moins de l'appareil de ce parti de participer "loyalement", avec Sihanouk, à la reconstruction d'un Etat néocolonial.
Il n'en va certainement pas de même des Khmers rouges, qui ont eux aussi déclaré se rallier au capitalisme et au multipartisme. Dans des documents internes, leurs dirigeants soulignent l'aspect "tactique" des changements d'orientation officiels. leng Sary note, par exemple, qu'est seulement en
CAMBODGE cause, « une certaine modification des méthodes opérationnelles et des formes de combat » (8). Ils gardent, par ailleurs, le même discours xénophobe et raciste, tourné contre le Viêt-nam (laissant ainsi le champ libre au renforcement de l'influence japonaise, occidentale et thailandaise).
Les accords de Paris sanctionnent l'effondrement du processus révolutionnaire au Cambodge. La tragédie de la révolution cambodgienne a bien des causes : la sauvagerie de la guerre américaine de 1970-1975 ; l'héritage affaiblissant et antidémocratique de la colonisation française ; la passivité relative du prolétariat occidental face à la guerre impérialiste ; le poids mondial du stalinisme ; les calculs de la bureaucratie chinoise ; les tensions internes des mouvements de libération indochinois (entre Khmers et Vietnamiens), etc.
Requiem pour la révolution cambodgienne ?
Mais l'échec brutal des potentialités révolutionnaires de 1975 est avant tout le fait de la politique poursuivie par les Khmers rouges (et singulièrement par la fraction Pol Pot). Les purges qui ont décimé les rangs communistes, les déportations massives de population, l'usage de la torture comme mode de gouvernement, et la xénophobie délirante ont condamné le régime à s'engouffrer de plus en plus dans la spirale de la terreur.
Les Khmers rouges gardent d'importants moyens qui peuvent leur permettre de tirer profit d'une éventuelle crise socio-politique dans le pays : stocks d'armements ; ressources économiques propres (notamment le trafic des rubis) ; contacts lucratifs avec des secteurs de l'armée thailandaise ;
6) Une proportion importante des réfugiés est née dans les camps de la frontière thaï et n'a jamais pu travailler. Ces jeunes, plus encore que leurs parents, risquent de ne pouvoir s'adapter à la vie rurale et de venir grossir les rangs d'une population urbaine "marginale"
7) Le Parti populaire révolutionnaire du Kampuchéa était le parti communiste établi au pouvoir après l'intervention vietnamienne de janvier 1979. En octobre 1991, Chea Sim, 59 ans, a été élu président du PPC et Hun Sen, 41 ans, vice-président. Sur ce congrès, voir Murray Hiebert, FEER, 31 octobre 1991.
8) Cité par Nate Thayer, FEER, 7 novembre.
CAMBODGE réseau politico-organisationnel clandestin couvrant une bonne partie du pays ; structure de commandement et base militante. Rien n'indique que l'unité de leur mouvement soit menacée par des disinternes sensions
(même si c'est évidemment possible). Un véritable changement d'orientation des
Khmers rouges ne passerait pas inaperçu, il se traduirait par une autocritique en bonne et due forme, la fin du règne du secret, un renouvellement général des organes de direction, le jugement des cadres actuels responsables des crimes commis au nom de la révolution, etc.
La présence des Khmers rouges va continuer à peser sur l'évolution de la situation politique, en maintenant la pression anti-vietnamienne et en perpétuant l'identification du communisme à un régime de terreur, comme l'ont confirmé les réactions de la population de Phnom-Penh, manifestant violemment contre l'arrivée de Khieu Samphan, le 27 novembre 1991, et le forçant à repartir immédiatement se réfugier en Thaïlande (9).
La géographie politique du Cambodge va probablement se transformer rapidement.
Il est encore trop tôt pour savoir ce que signifie réellement le remplacement du
PPRK par le PPC, ce que veut Sihanouk lui- même (à part redevenir monarque — de droit divin ?) et ce que veut sa famille, si le parti de Son Sann garde un avenir, ou de quelles forces politiques la nouvelle bourgeoisie va se doter (bien que l'on puisse s'attendre à la multiplication de partis clientélistes en vue des élections), etc. Tout cela va conditionner le jeu des alliances dans les mois à venir.
Les zones d'influences
Le grand perdant des accords de Paris est le Viêt-nam, « saigné à blanc (selon la volonté chinoise) par l'aventure cambodgienne, contraint à la retraite sans contrepartie valable (jusqu'ici) ni des Américains ni des Chinois, forcé par la conjoncture internationale à faire de nouveau allégeance à Pékin » (10).
L'ensemble indochinois, à l'origine artificiellement découpé par la colonisation française, mais aussi théâtre de luttes révolutionnaires (objectivement) solidaires, a reçu aujourd'hui un coup mortel. Il reste certes à évaluer les implications du rapprochement sino-vietnamien au Cambodge, mais le passage du pays dans la sphère d'influence impérialiste semble bel et bien inévitable. Les Etats-Unis ne semblent pas en mesure de tirer immédiatement profit de la situation. Ils manquent d'une politique régionale — si ce n'est la volonté de revanche, encore confirmée par le maintien de l'embargo contre le Viêt-nam. Quant à Sihanouk, il n'a pas oublié qu'il a été renversé, en 1970, par un coup d'Etat soutenu par Washington et que les Etats-Unis sont largement responsables du désastre qui a frappé le pays.
La France, vieille puissance coloniale, et l'Australie, qui postule au rang de nouvelle puissance dans le Pacifique, ont toutes deux joué un rôle actif dans le plan de l'ONU et sont entrées en compétition directe.
C'est peut-être le Japon qui est aujourd'hui le mieux placé pour s'imposer. Principal bailleur de fond, il saura exiger d'importantes contreparties commerciales et politiques.
Les richesses naturelles de la zone indochinoise (et la présence d'une main-d'œuvre bon marché) intéressent les industriels nippons. Surtout, Tokyo a une vraie politique régionale : l'Asie orientale est le cadre du "redéploiement" de ses capitaux, et donc une sphère de sécurité d'importance majeu-
Mais il faut aussi prendre en compte les "petits" partenaires du jeu cambodgien, à commencer par la Thaïlande, qui a bien des atouts en main (le ministre des Affaires étrangères thaï, Arsa Sarasin, s'est fait un malin plaisir de visiter Phnom-Penh deux jours avant son collègue français Roland
Les militaires et les bourgeois thaïlandais sont déjà à l'origine de nombreux trafics en direction du Cambodge. Symptomatiquement, la Thai Military Bank a ouvert deux agences, dans la capitale et à Koh Kong, débouché maritime clef, prenant de vitesse la concurrence. La concurrence interimpérialiste (et intercapitaliste) va donc contribuer, derrière le drapeau unanimiste de l'ONU, à donner forme aux réalités khmères de demain.
Après 21 ans de guerres, la majorité des Cambodgiens se soucie aujourd'hui probablement peu de ce que lui réserve l'avenir, du moment qu'il assure la paix.
Mais, en ce domaine aussi, rien n'est gagné d'avance.
Le "processus de paix" peut capoter et la guerre civile reprendre. Même sans cela, le Cambodge est devenu un paradis pour bandes armés. Et ce, pour des raisons géographiques (l'importance de la couverture forestière), économiques (le rôle de la contrebande et des trafics), et politiques (l'héritage de deux dernières décennies). Le banditisme s'accroît, et la piraterie est endémique dans le Golfe. Ils risquent, en plus, de bénéficier de la démobilisation de soldats condamnés au chômage. La paix sera-t-elle le droit, pour ceux qui n'ont pas d'armées privées à leur disposition, de se faire racketter en silence ?
Quelle paix ?
La mise du pays sous tutelle peut aggraver ce danger, au lieu de le limiter. L'intervention de l'ONU risque en effet d'avoir bien des conséquences perverses. Elle peut affaiblir considérablement l'administration existante (celle du régime Hun Sen). Or, le personnel des Nations-Unies, ignorant tout du pays, ne peut la remplacer (dans bon nombre de cas, ce personnel sera, d'ailleurs, avant tout pressé d'empocher des salaires royaux et de servir tel ou tel commanditaire). L'argent de l'organisation internationale va nourrir une corruption inégalée et, peutêtre, contribuer à la formation discrète d'armées privées par les plus puissantes "familles". Quels seront les contrepoids?
Le nouveau Cambodge sera très certainement celui des riches. On voit mal comment, dans les circonstances actuelles, une alternative populaire pourrait s'imposer. Mais il n'est pas encore certain qu'il sera en
17 décembre 1991 9) Rappelons que les Khmers rouges ont été au pouvoir d'avril 1975 à janvier 1979 (quand ils ont été renversés par l'intervention vietnamienne). Leurs dirigeants les plus connus sont Pol-Pot, Nuon Choa, leng Sary, Ta Mok et les deux membres du CNS : Khieu Samphan et Son Sen. 10) Nguyên Quang, Dien Dan, décembre 1991.