Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

Les rois du racket

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 26-27 · 2 227 mots

URSS et Russie

Aux manifestations de colère provoquées par la libération des prix, s'ajoute le malaise suscité par les privatisations, en cours depuis bientôt deux ans dans l'ancienne Union soviétique. Le distriet Octobre de Moscou a été le théâtre de nombreux conflits autour des privatisation en 1991. Inprecor a rencontré

Iouri Marenitch, professeur d'économie, élu député du peuple du Soviet du district Octobre (conseil ou parlement), en mars 1990, membre du présidium de cette instance et président de sa commission économique (voir Inprecor n° 323, 335 et 336 des ler février, 19 juillet et 13 septembre 1991).

INPRECOR : Des événements dramatiques se sont déroulés le weekend dernier dans le Soviet de votre district : des députés se sont barricadés dans les locaux contre la police. Que s'est-il passé exactement ?

Iouri MARENITCH : En juillet 1991, le maire de Moscou, le dirigeant du mouvement libéral Gavril Popov, a décidé de dissoudre les comités exécutifs de tous les soviets de district de la ville. Sans ces organismes, les Soviets n'ont évidemment plus le pouvoir de prendre des décisions. Le putsch d'août 1991 a retardé l'application de cette mesure mais, la semaine dernière,

Popov a ordonné la réquisition de l'immeuble de notre comité exécutif par la ville. Or il se trouve que le Soviet travaille aussi dans ces locaux, et Popov ne nous a rien proposé d'autre. Nous avons donc dû défendre physiquement la propriété du Soviet de quartier.

• Que se cache-t-il derrière cette campagne générale contre les Soviets élus, conduite par les libéraux, ou les

"démocrates"

tels Eltsine, Popov et

Sobtchak, le maire de Léningrad ?

Ilia Zaslavski, ancien président de votre Soviet, et proche de Popov, a affirmé récemment que le slogan

« Tout le pouvoir aux Soviets » était progressiste au printemps 1990 mais qu'il était devenu réactionnaire

Ils avaient besoin des Soviets pour enlever le pouvoir aux communistes. Ils avaient fait leur campagne électorale avec le slogan : « En arrivant au pouvoir, nous démantèlerons le monopole de la propriété et gérerons l'économie par le marché. » Mais une fois qu'ils ont eu l'accès à la propriété publique, ils ont eu la tentation de la récupérer pour eux. Cela a été facilité par la possibilité de cumuler des emplois dans les institutions du gouvernement avec des postes dans des firmes privées négociant avec le gouvernement.

En somme, les gens chargés de superviser la privatisation ont tout simplement transféré la propriété des districts à des compagnies leur appartenant. Ils ont maintenant un pouvoir très fortement centralisé, non plus comme fonctionnaires du gouvernement mais comme propriétaires privés de la majeure partie des biens immobiliers du district. Ils n'ont donc plus besoin du Soviet élu ; au contraire, il est devenu gênant.

Tous les membres du comité exécutif du Soviet ont créé des compagnies privées qu'ils dirigent. Une firme s'est emparée des services d'information du Soviet ; une autre de son service juridique ; une troisième, UKOSO, de tout l'immobilier et des droits de vente et de location sur le territoire du district. Cette dernière loue des bâtiments et des terrains à d'autres compagnies, en échange de 40% de leurs bénéfices. Comme toutes les nouvelles compagnies ont besoin de locaux, elles doivent accepter les conditions établies par cette firme en position de monopole, et lui verser 40 % de leurs bénéfices. On retrouve là, en fait, le vieux système de "commandement administratif", mais aujourd'hui le monopole est privé et non public.

• Voules-vous dire qu'UKOSO s'est approprié, sans rien payer, une partie colossale du parc immobilier en plein centre de Moscou ? Cela me semble difficile à concevoir...

C'est pourtant simple. Depuis les années 30, nous avions un système de transfert de la propriété sans paiement. Mais il ne s'agissait que de la propriété d'Etat, et les transferts se faisaient d'une agence ou d'une entreprise d'Etat à une autre. Toutes les parties agissaient au nom d'un même propriétaire, l'Etat. Or, il y a maintenant aussi des propriétaires privés, mais la même procédure est utilisée pour transférer la propriété du Soviet de district, un organe d'Etat, vers une compagnie privée, UKOSO, comme s'ils ne comprenaient pas que c'est tout à fait différent.

• Mais c'est du vol pur et simple !

L'ironie de la chose est qu'au sens strict du terme, l'on ne peut pas parler de vol, puisqu'aucun délit n'a eu lieu. En pratique, aucune loi n'interdit les cumuls de fonctions.

Voici un exemple. Un immeuble de trois étages au centre de Moscou de 1 150 m2 de surface, dont le prix formel était évalué à 52 000 roubles (quand, au marché noir, une voiture se vend 150 000 roubles) a été déclaré sans valeur ni utilité pour le district et transféré gratuitement à l'UKOSO. Le jour même, l'UKOSO l'a vendu pour 6,7 millions de roubles et 311 000 "roubles forts" (qui représentent environ 80 fois la valeur du rouble ordinaire).

• Ainsi, le district n'a rien touché sur cette privatisation?

Voilà pourquoi il y a un conflit. Comme son nom l'indique, la privatisation est un processus par lequel la propriété est transférée de l'Etat à des mains privées ; mais l'Etat devrait être dédommagé. Or, le budget du district n'a pas reçu le moindre kopeck ; non seulement la propriété du peuple est dilapidée sans contreparties, mais ceux qu'il avait désignés pour la gérer se l'approprient.

• Combien de choses ont-elles déjà été privatisées de cette façon ?

Le comité exécutif a donné l'ordre de transférer toutes les propriétés dépendant du district à l'UKOSO. Une partie des immeubles et des terrains du district sont sous la juridiction d'entreprises ou d'agences d'Etat. Celles-ci ont également transféré certains de leurs immeubles à l'UKOSO, mais elles ont, au moins, demandé des garanties pour les locataires : si l'immeuble est vendu, on doit leur proposer d'autres appartements.

• Qu'avez-vous fait, en tant que député ?

Je lutte depuis mai 1990, quand j'ai appris que l'on pouvait cumuler des postes dans l'exécutif du district et dans le secteur privé. Nous ne connaissions pas encore la composition de l'exécutif, mais tous les can-

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didats déclaraient qu'ils participeraient à la direction de l'UKOSO, or nous savions que, dans presque tous les pays civilisés, un tel cumul est interdit. Il ne fallait pas être devin pour prévoir qu'ils allaient se vendre les propriétés entre eux aux prix les plus bas possibles, soit, dans ce cas, zéro rouble. Il y a des sommes fabuleuses en jeu et la tentation est grande.

Ainsi, dès le début, nous nous sommes opposés au principe du cumul des postes. On nous a répondu de manière édifiante : « Comment osez-vous suspecter que des gens si honnêtes pourraient violer la confiance populaire ? » Ainsi, aujourd'hui, le président du comité exécutif, Gousev, dirige l'équipe de directeurs du Centre de construction urbaine, une firme privée qui fait des affaires avec le district. Zaslavski a déclaré qu'il dirigerait personnellement le processus et il a demandé un mandat du Soviet pour présider le comité exécutif entre les sessions, alors que c'est interdit par notre Constitution.

Les députés ont refusé, et sa liste de candidats pour l'exécutif n'a pas réussi à remporter le vote requis. Il a alors convoqué une réunion des membres de Russie démocratique (la principale coalition libérale qui soutient Eltsine) dans le Soviet, soit 76 des 148 députés. La réunion a décidé de demander au Soviet un vote de confiance sur le président, Zaslavski. Selon le règlement, si un tel vote est majoritaire, toute la liste de l'exécutif est automatiquement confirmée. Ils ont remporté ce vote.

• Il semble incroyable que les choses se passent aussi facilement.

Ici, les gens sont habitués aux cumuls des postes de direction politiques et économiques. Dans l'ancien système, il était courant qu'un ministre soit aussi directeur d'un important complexe économique, et aussi membre du comité central du Parti communiste. L'appareil du comité central était chargé de diriger les activités des ministres, pour qu'ils restent honnêtes et pour s'assurer que le plan était respecté. Bien sûr, cela a grandement miné la capacité réelle du Parti à superviser le fonctionnement de l'administration économique, c'était dans le cadre d'un régime où tout appartenait à l'Etat et où il était impossible de s'approprier directement des propriétés et des usines à une grande échelle.

Si vous racontez à un citoyen ordinaire que Zaslavski, Vassilev ou un autre se sont alloués d'élégants appartements d'Etat de quatre pièces pour leur usage personnel, il se mettra en colère contre un tel abus de pouvoir. Mais si vous lui dites que l'un d'eux s'est approprié tout un immeuble ou l'ensemble du district, il refusera tout bon— Inprecor n° 344 du 17 an 30 janvier 1992 nement de vous croire, parce qu'une chose pareille ne s'est jamais produite en 70 ans. Les gens continuent à voir ces biens comme des propriétés publiques et, quand on leur dit qu'ils ont déjà été privatisés, ils ne le réalisent pas. Ce n'est que lorsqu'ils reçoivent l'ordre de quitter leurs appartements et quand les forces spéciales de sécurité viennent les déloger qu'ils comprennent enfin qu'ils se sont faits plumer.

Aujourd'hui, avec l'accélération de ces procédés à la suite du putsch, les gens comprennent plus vite. Mais nous, les députés du Soviet — à qui l'on déclare « vous entravez le travail du gouvernement » —, nous l'avions compris depuis le début. C'est pour cela que nous étions dangereux et qu'ils ont décidé de liquider les Soviets.

• Les membres du Soviet se sont-ils majoritairement opposés à cela ?

Au départ, nous étions une minorité à être contre. Mais nous sommes devenus majoritaires quand a commencé le transfert actif de la propriété immobilière à l'UKOSO et au Centre de construction urbaine. A cette époque, la Constitution exigeait les deux-tiers d'une assemblée pour établir un quorum. Pour nous, cela signifiait 99 personnes or nous n'avons pu en rassembler que 98. Zaslavski avait créé autour de lui un petit groupe dévoué, lié aux compagnies privées, qui boycottait les sessions. Finalement, la loi a changé et il ne fallait que 50 % pour établir un quorum. Nous avons alors immédiatement démis Zaslavski de son poste de président du Soviet. Mais il a refusé de le quitter et de transférer les affaires du Soviet au nouveau président. Les députés ont dû faire une grève de la faim de six jours pour le démettre de ses fonctions.

• Qu'a fait le maire de la ville,

Popov, à cette occasion ?

Il a soutenu Zaslavski, en déclarant qu'il s'agissait d'une lutte des conservateurs contre les démocrates.

• Mais Zaslavski avait violé la loi...

Aujourd'hui, dans ce pays, le concept de la "nécessité révolutionnaire" domine. Au tout début, en juin 1990, juste après l'élection du Soviet suprême de Russie et de son président Boris Eltsine, le cumul des postes entre le gouvernement et le privé avait été déclaré interdit. Mais il est apparu que c'était uniquement valable pour des fonctionnaires du vieil appareil, et non pour les nouveaux gérants des affaires "démocrates" Ainsi les règles s'appliquent de manière sélective, c'est-à-dire, sans aucune loi.

D'après moi, c'est une politique consciente. Par exemple, après la publication d'un reportages sur ce qui se passait dans notre district dans les Nouvelles de Moscou, Shakhrai, le représentant du Soviet suprême, a déclaré que le cumul de postes était immoral et qu'une loi l'interdisant était en préparation. Cette déclaration n'a eu absolument aucun effet sur Zaslavski. Et je peux affirmer catégoriquement — et vous montrer des documents — que ces pratiques sont monnaie courante, non seulement au niveau du district, mais au niveau de la ville et encore plus haut. Le président du comité exécutif de Moscou, Louzhov, dirige aussi une firme privée qui traite directement avec la ville. Zaslavski et ses collègues se sont d'ailleurs justifiés en citant le gouvernement de la ville : « Pourquoi n'aurions-nous pas les mêmes droits ? »

• Vous voulez dire que c'est partout pareil?

Je suis certain que, comme c'est possible de le faire, cela se fait partout. C'est un facteur clé de la désintégration actuelle du pays en principautés de type féodal. Ceux qui sont au pouvoir dans un district, une ville, une région ou une république détiennent le pouvoir sur ses propriétés et veulent le préserver de toute interférence extérieure.

Cela devient parfois absurde : des villages déclarent leur souveraineté. Mais c'est aussi relativement compréhensible. Le président du Soviet du village devient le détenteur de toute la propriété sur son territoire. Pourquoi devrait-il la partager avec ceux du gouvernement du district ? Il essaye de défendre son patrimoine, installe des bornes, poste des gardes frontières. Afin de gagner un soutien populaire pour ce qui est, en réalité, une lutte pour la propriété entre bureaucrates, il essaye de lui donner un contenu national, religieux, etc.

• Qu'est devenu Zaslavski après que vous l'avez écarté de la présidence de votre Soviet de district?

Il a immédiatement obtenu un emploi dans l'administration municipale. Ensuite, il est devenu Vice-président de l'organisation Russie démocratique pour Moscou, avec un poste semblable à celui que détenait auparavant Iouri Prokofiev, ancien premier secrétaire du comité de la ville de Moscou de l'ancien Parti communiste. Et aujourd'hui, Popov exerce des pressions pour qu'il devienne premier procureur de Moscou.

Il est de notoriété publique que le maire s'est servi de notre district, Octobre, pour tester des innovations vers le marché. *

Moscou, 27 octobre 1991 Propos recueillis par David Seppo

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