Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS BASQUE

Quelle libération nationale ?

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 18-19 · 1 690 mots

Euskadi État espagnol France

IL EXISTE deux positions concernant la question de l'indépendance qu'on pourrait qualifier d'unilatérales. La première, défendue par certains secteurs de la gauche et par le nationalisme bourgeois, ainsi que par les secteurs de droite des nations sans Etat, prend un point de vue économiste évolutionniste.

Elle se base essentiellement sur le fait que l'internationalisation de l'économie et sa configuration européenne font de l'indépendance nationale pour les nations sans

Etat un choix obsolète ou non approprié, qui n'aurait, dès lors, rien à voir avec la revendication d'un Etat propre. Pourquoi avoir un

Etat indépendant à l'heure où les Etats existants sont précisément en train de perdre leur souveraineté?

Cependant, ce sont les Etats réellement existants qui sont chargés de structurer politiquement l'Europe à leur image et suivant les intérêts des plus forts. Ils bâtissent une

Europe qui n'est absolument pas désétatisée, mais qui est plutôt un macro ou un supra-

Etat (suivant qu'elle prend la forme d'une fédération d'Etats ou d'une confédération), sur la base des vieux appareils de l'Etat national bourgeois, plus ou moins reconvertis, et qui lui légueront de façon démultipliée tous leurs travers : appareils de coercition, bureaucratie, séparation entre les citoyens et l'appareil, stratification sociale, racisme, discrimination, etc.

La seconde position concernant l'indépendance, emprunte des voies plus traditionnelles ; elle prétend se doter d'un instrument identique à celui qui nous permettrait une existence nationale indépendante, mais qui corresponde à un projet national propre et, suivant son idéologie, à un projet social.

Ce schéma est largement majoritaire dans la gauche nationaliste, il découle logiquement, de fait, de toutes les positions nationalistes radicales.

Du point de vue du droit à l'autodétermination, le droit à un

Etat national propre, obéissant à un combat historique, est totalement justifié. Face à ceux qui mettent l'accent sur un avenir sans frontières étatiques internes à l'Europe, sans poser la question de son exis-

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José IRIARTE "BIKILA" * tence actuelle (l'Etat national disparaîtra seulement s'il y a un macro-Etat pour le remplacer), la revendication d'un Etat national indépendant face à celui de l'Etat espagnol et de la France a sa logique propre de négation radicale et de rupture.

Pour une libération solidaire se présenter comme une négation dans le cadre du même modèle, et se polarise avant tout sur la lutte nationale, plutôt que sur l'élaboration d'un futur alternatif aux Etats actuels (avec leur double nature nationale et de classe) et aussi aux supra-Etats capitalistes, aux frontières extérieures fermées à tous les "indésirables" et aux espaces intérieurs hypercontrôlés - créant en plus des classes sociales antagonistes, des citoyens de première et de seconde zone.

Comment intégrer la lutte pour l'indépendance du Pays basque dans une conception politique et une stratégie contre l'Etat ? L'article ci-dessous, paru dans la revue basque Hika, est une ébauche des pistes sur ce sujet qui est, certes, compliqué (1). Cette revendication a l'inconvénient de solidaire.

Un point de vue alternatif, dont les contours sont actuellement quelque peu diffus, devrait chercher de nouvelles prémisses, tout en préservant ce qu'il y a de juste dans les positions antérieures. Il devrait non seulement prendre en compte les tendances internationales et l'interdépendance progressive des économies nationales, mais aussi, tout à la fois, les nécessités de la lutte contre l'Etat national réellement existant et préserver ce qui lui permettrait de garantir l'existence de ce qui est national. Il devrait s'agir, en définitive, d'un dépassement de ces deux positions, plus que de leur totale annulation.

C'est un peu le sens de ce qui a été tenté par le dépassement des fameux cadres nationaux, et/ou estatales, de lutte, en faveur d'une lutte d'origine nationale mais pas seulement, qui soit étroitement liée à celle des autres peuples opprimés par le même ennemi, qui nécessitent d'une lutte de libération

Le problème est, là aussi, à double tranchant. A la différence du point de vue nationaliste bourgeois qui découvre, ou invente, les bienfaits d'une Europe qui lui évite la pénible tâche de s'affronter aux Etats (français et espagnol), notre point de vue coïncide avec les aspects de rupture estatale de l'indépendantisme traditionnel, tout en mettant l'accent sur le côté anti-

Etat, et en revendiquant les aspects libérateurs de ceux que le vieux Marx appelait un

« Etat non-Etat ».

L'Etat espagnol (et l'Etat français) est une somme d'appareils de coercition et de consensus (social et national)

tout à fait complexes, il est chargé de perpétuer les intérêts des classes dominantes qui le soutiennent. Aucune stratégie de libération nationale et sociale ne peut faire abstraction de cette réalité. La lutte et les projets émancipateurs doivent prendre en compte qu'en face ils ont un Etat, ou plu-

* José Iriarte "Bikila" est dirigeant de la nouvelle organisation EMK-LKI d'Euskadi

1) Voir Inprecor n° 328 du 12 avril

1991.

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sieurs, et que l'organisation européenne ne démantèlera de cet Etat que ce qu'elle aura été préalablement capable de créer pour le remplacer. Les nationalistes bourgeois basques et catalans, qui ne remettent absolument pas en cause le système, et qui ne veulent pas le déstabiliser, peuvent très bien tenter de soutirer quelques miettes à l'Etat espagnol, pour devenir un pouvoir à côté de celui-ci, proche de lui, et aspirer à gagner, à la fois, une place dans la Communauté européenne, que ce soit en représentation directe (chambres et organes régionaux, zones d'investissements économiques adaptées à leurs possibilités) ou indirectement par le biais de l'Etat espagnol. Ce faisant, les nationalistes bourgeois continueront à faire de la démagogie avec leur aspiration à devenir la treizième ou la seizième étoile du drapeau européen.

L'indépendance et la question de l'Etat

Cependant, l'identification historique "indépendance = Etat national séparé" ne va pas de soi, ni dans ses aspects internes, ni dans ses aspects externes.

L'indépendance, c'est l'absence de relations de domination extérieures. Elle suppose la disparition de l'ordre international impérialiste, dans le domaine économique, politique ou culturel. L'Etat national indépendant garantit une part d'indépendance, mais toute conception radicale et globale de celle-ci est associée à une société internationale très désétatisée pour ne pas dire totalement désétatisée (de nations, sans disparitions de celles-ci). L'Etat est par essence un facteur de distorsion, de lutte permanente. De ce point de vue, la fédération de républiques nationales, la confédération ou l'association entre entités indépendantes, fait de Chirico. Dialogue Myntérurer (197;

Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992 face à un autre dilemme : se libérer du poids des éléments caractéristiques de l'Etat (armée, bureaucratie, etc.), et émanciper la nation et la société de la charge d'une contingence historique (explicable et en partie inévitable sous nos latitudes) née du capitalisme et du marché national.

Il en est de même dans le domaine interne. La nation est une résultante historique produit d'une longue évolution ou de regroupements tumultueux qui sont parvenus à former une collectivité. Dans ce processus, interviennent des facteurs culturels linguistiques, économiques et politiques, dans chaque nation avec leur propre poids et leur autonomie. C'est ce qui s'est passé en Euskadi. Le rôle de l'Etat dans ce processus a été essentiel dans la formation d'un modèle national, dans l'identification avec l'Etat-nation, généralement très peu démocratique et très peu homogénéisateur (qui agit comme un facteur différenciateur à l'extérieur et homogénéisateur à l'intérieur). Cela a engendré beaucoup de problèmes : peu d'Etats nationaux sont formés par une seule composante nationale, beaucoup sont pluri ou multinationaux et, en appliquant le modèle national [Etat-nation], ils ont écrasé tout facteur de différence. La définition même du territoire coupé par la frontière étatique a créé beaucoup de conflits de délimitation, y compris pour les frontières les plus claires.

Nous en avons vu des exemples dans l'ancienne Union soviétique, nous les voyons en Yougoslavie. Nous avons ce problème en Euskadi, avec une classe ouvrière aux origines nationales diverses, des territoires absolument pas délimités et encore

Les travailleurs ont-ils une patrie ?

Internationalisme et question nationale

José Iriarte "Bikila"

Cahiers d'étude et de recherche n° 16

Chèques à l'ordre de P. Rousset,

CCP Paris 11 541 97 T, France.

IIRF, Postbus 553290,

1007 RG Amsterdam, Pays-Bas.

PAYS BASQUE moins acquis à un projet national basque démocratique et intégrateur. C'est qui se passe en Navarre, où se superposent aujourd'hui des identités différentes (basque et espagnole), et où le point de convergence est précisément l'identité navarre. Et sans le consentement de ce sentiment navarre, toute adhésion volontaire de la Navarre à la nation basque serait impensable, sauf imposée par la force de l'Etat. Une délimitation de la nation sur la base d'une adhésion volontaire, et une territorialité beaucoup plus flexible et consentie dans le domaine administratif, éviterait beaucoup de problèmes, certains d'origine artificielle, et certains dus à la difficulté de séparer drastiquement ce qui n'est pas si clair, ni dans la réalité ni dans la conscience des habitants. Ce n'est pas un hasard si les conflits deviennent destructeurs et violents, fleurant la xénophobie et le chauvinisme, justement là où cette délimitation n'est ni claire ni concluante.

Pour une émancipation nationale autogestionnaire

Si l'affirmation d'idées comme « Peu importe d' où il vient, mais où il va », comme élément intégrateur pour les émigrants a été importante, nous devons être encore plus conscients de ce que cela suppose pour l'avenir ; il faut comprendre qu'une bonne partie de la population a des origines nationales diverses, et que, pour la gagner à un projet national basque, il serait important de reconnaître et de respecter les droits culturels dérivés de cette origine.

Cette désétatisation de la nation découle aussi d'un projet économique autogestionnaire, de libre association des producteurs et d'unités de production, d'une articulation entre la planification sociale et la part de marché jugée nécessaire. Et, naturellement, elle découle aussi du domaine politique et de l'administration, où le poids de l'Etat, de l'appareil (police, armée, bureaucratie) est une source permanente d'oppression et de hiérarchisation.

La voie indépendantiste autogestionnaire est à l'ordre du jour, dans le sens où elle nie l'ordre existant, pour tracer une pensée d'émancipation et de rupture avec tout le supposé pouvoir de classe, pouvoir de l'Etat. Cette voie est à l'opposée de la voie étatiste et européenne capitaliste ; elle peut aider à dépasser les limites de l'indépendantisme strictement national.

Hika, novembre 1991

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