Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Un automne chaud

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 21-23 · 2 837 mots

France Syndicalisme

L' ANNEE 1990 avait été marquée par un net affaiblissement de la combativité ouvrière. En effet, il faut remonter à 1946 pour constater un nombre aussi faible d'heures de grèves. Le président français, François Mitterrand, lui-même, se vantait d'avoir désamorcé les conflits sociaux ; il remarquait que le gouvernement était parvenu à régler les conflits les uns après les autres, évitant un mouvement généralisé, expliquant qu'en 1988, il y avait 91 000 journées perdues par mois ; en 1991, seulement 26 000 journées perdues, alors qu'en 1976, ce nombre sur l'année était de 4 millions. En 1991, il est de 290 000. De façon constante, en 1989, 1990, 1991, il y a eu de moins en moins de journées perdues pour

Mais le sale boulot des dirigeants socialistes n'a pas suffi pour autant à éradiquer la lutte de classes.

Sans modifier les coordonnées générales d'une situation marquée par l'affaiblissement du mouvement ouvrier organisé (1) — diminution du nombre de grèves surtout dans le secteur privé, dislocation de secteurs industriels traditionnels — les luttes de l'automne 1991 traduisent une certaine remobilisation sociale.

Une manifestation de 200 000 paysans, un mouvement des personnels de la santé qui a duré plus d'un mois (2), une grève nationale des assistantes sociales pendant plusieurs semaines, une lutte dans l'automobile à Renault-Cléon, suivie par des grèves dans l'aéronautique et le personnel des — Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992

Un automne chaud

La vie politique et sociale française a connu ces dernières semaines une nette accélération, avec une vague de luttes sociales à l'automne 1991 et le développement de la crise politique (voir Inprecor n° 330 du 10 mai 1991).

Pour autant, les limites de la mobilisation sociale, la profonde crise du mouvement ouvrier et surtout la désynchronisation entre crise sociale et crise politique laissent encore des marges de manœuvre même amoindries. Mais la crise politique risque de s'amplifier dans les mois qui viennent, en particulier après les résultats des prochaines élections régionales de mars 1992.

transports aériens, des mobilisations dans le secteur public et nationalisé sur les salaires, une journée nationale d'action unitaire des syndicats Force ouvrière (FO) et de la

Confédération générale du travail (CGT)

relativement réussie le 24 octobre

1991, particulièrement importante dans les villes de province : voilà les faits marquants de ce dernier trimestre

1991.

Ces luttes partielles ou catégorielles ont pour principale caractéristique d'être généralement massives, unitaires et combatives. Leur ressort fondamental est la question des salaires - la perte de pouvoir d'achat survenue depuis une dizaine d'années avoisine

10 %. Le rattrapage de ces pertes salariales, et l'exigence d'augmentations uniformes de

1 000 à 2 000 francs cristallisent aujourd'hui, comme le montre la grève de Renault, la revendication salariale. Dans certains secteurs, l'absence de reconnaissance de qualificaforces global.

tion ou de statut, comme dans la santé ou chez les assistantes sociales, a joué un rôle plus déterminant. Ces luttes sont donc significatives d'un changement de climat social, même si elles se sont toutes, à des degrés plus ou moins importants, heurtées à l'intransigeance gouvernementale et patronale, et aux limites fixées par le rapport de

Le gouvernement en ligne de mire

Dans ces secteurs, le mécontentement a pu se traduire par des mobilisations, mais le rejet de la politique gouvernementale va bien au-delà. En effet, le gouvernement se retrouve de plus en plus en première ligne, les grèves le prennent pour cible et le mécontentement est général. Au-delà des exigences salariales, les travailleurs expriment un rejet de la gestion social-démocrate de la crise. Sous l'égide du socialiste Pierre

Bérégovoy, ministre de l'Economie et des

Finances, la politique du franc fort, de désinflation et de réduction des déficits budgétaires se traduit par un coût social insupportable pour l'ensemble des salariés et surtout des chômeurs

(au nombre de 3 millions, un des taux les plus élevés d'Europe), qui paient en premier le prix du maintien des "grands équilibres économiques et financiers", en se voyant imposer une baisse record de leur pouvoir d'achat. La France est même le pays d'Europe où les coûts salariaux sont les plus réduits.

L'explosion, ces dernières années, des profits est patronaux un exemple significatif, ce qui devient insupportable au plus grand nombre.

D'autant que, parallèlement, le chômage ne cesse de croître. Au moment où l'économie mondiale connaît une nouvelle période de

"refroidissement", les licenciements se comptent, de nouveau, par dizaines de milliers, dans les industries tradi-

1) Voir Inprecor n° 332 du 7 juin

1991.

2) Voir Inprecor n° 340 du 8 novembre 1991

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tionnelles comme dans les secteurs de pointe. La CGT estime à près de 100 000 le nombre des licenciements intervenus depuis juin 1991. Renault, Citroën, Bull, Sacilor, Usinor et Philips, sans oublier des centaines de petites et moyennes entreprises, restructurent ou ferment leurs portes. La vague de licenciements est presque aussi importante que celle de 1982.

L'approfondissement de cette politique néo-libérale a creusé le fossé entre les socialistes et le "peuple de gauche". Le gouvernement a vu un rétrécissement substantiel de sa base sociale. L'écart entre le programme du 10 mai 1981 — date de l'arrivée au pouvoir de la gauche — et la réalité de la politique de la décennie Mitterrand est la première explication fondamentale, sociale et historique de l'effondrement du pouvoir socialiste.

La cote de popularité du président de la République et de son actuel Premier ministre, Edith Cresson, enregistre une chute constante dans les sondages. comme le confirme la perte d'un tiers des voix du Parti socialiste lors des consultations électorales partielles entre 1988 et Jacques Chirac, dirigeant du RPR 1991.

Cette perte de substance du pouvoir socialiste est amplifiée par la crise des institutions antidémocratique de la Ve République : concentration extrême des pouvoirs au sommet de l'Etat dans une présidence prenant des allures de véritable monarchie présidentielle ; usure d'un pouvoir de plus de dix années et limitation de plus en plus importante des prérogatives du Parlement en sont les traits principaux. Tous les ingrédients d'une crise de régime sont donc réunis — sans oublier corruption et affairisme de nombre de députés socialistes et des partis de droite, qui aggravent la crise de représentation politique.

Aussi n'est-il pas étonnant que Mitterrand tente de sortir de l'impasse sur le terrain institutionnel en proposant des réformes constitutionnelles. Mais, le but de la manœuvre est d'opérer une diversion face aux problèmes réels.

En effet, le pari de Mitterrand est de modifier la Constitution en faisant ratifier cette décision par un référendum qui lui permettrait de reprendre l'initiative, et de légitimer son pouvoir. Ces modifications consistent principalement en une réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans

(d'autres hypothèses sont aussi envisagées, par exemple, le non renouvellement d'un mandat de sept ans) et un changement du mode de scrutin actuel en y incluant une dose de proportionnelle. Ces propositions visent, en fait, à amortir la chute prévisible des socialistes aux prochaines élections et à créer de meilleures conditions pour de nouvelles alliances avec les centristes et les écologistes. Mitterrand mise sur une division de la droite traditionnelle face aux éventualités d'alliances avec le parti d'extrê me droite, le Front national (FN), au niveau régional.

Tel est le plan de Mitterrand:

fragmentation de la représentation politique parlementaire, division de la droite et coalition socialo-centriste avec des représentants de la droite comme l'ancien Premier ministre de

Giscard d'Estaing, Raymond Barre.

Mais tout cela suppose encore que le Parti socialiste se maintienne au dessus des 20/25 % pour rester un pôle suffisamment attractif pour une alliance avec le centre. Or, rien n'est moins sûr. Le PS risque de connaître un effondrement électoral lors des prochaines élections régionales, sans précédent depuis la fin des années 60. Il sera alors difficilement en mesure de constituer l'axe du pouvoir.

La droite, avec ou sans l'extrême droite, sera probablement très largement majoritaire. Des sondages indiquent même que 22 conseils régionaux sur 26 seront dirigés par des coalitions de droite ou de droite/extrême droite. Le pays risque fort d'être ingouvernable. Mitterrand sera alors obligé de recourir à des élections anticipées pour endiguer la crise politique.

La montée du Front national

Le problème majeur de la situation politique française est sans aucun doute la montée d'une vraie force fasciste, le FN, crédité de plus de 20 % des voix, 50 ans après le régime de Vichy et la collaboration avec les nazis.

Cette coordonnée de la situation politique pèse en premier lieu sur la droite traditionnelle. Les déclarations successives du président de

Rassemblement pour la république (RPR, gaulliste), Jacques

Chirac, parlant de l'"odeur des immigrés", celles du principal dirigeant de l'Union pour la démocratie française (UDF), l'ancien président valéry Giscard d'Estaing, contre « l'invasion étrangère » traduisent une transformation de la droite traditionnelle. Confrontée aux problèmes de l'immigration du Sud et de l'Est, aux difficultés de la construction européenne, la droite française remet de plus en plus en cause certaines de ses références liées à la Révolution française ou à la Résistance de 1940-1945, pour reprendre ce qu'il y a de plus réactionnaire dans son histoire. Certains de ces secteurs vont même plus loin : ils se préparent à des coalitions directes ou indirectes avec le FN. Cela crée, inévitablement, de nouvelles différenciations sur lesquelles compte jouer François Mitterrand.

Politique d'exelusion

Mais tant que la gauche ou le mouvement ouvrier ne seront pas capables d'inverser la tendance politique actuelle, toutes les hypothèses — coalition socialiste-centriste ou retour d'une droite sous pression du Front national — nourrissent la crise politique et la montée du Front national.

Les 50 mesures récentes proposées par Le Pen contre les immigrés — de la concentration des immigrés dans des camps avant leur expulsion à l'annulation rétroactive de toute naturalisation depuis 1974 —, les propositions pour détruire l'éducation nationale, son programme "social" qui vise à accroître l'exploitation des salariés en obligeant les gens à travailler 49 heures en moyenne tout en compressant les salaires, sa volonté de liquider les libertés démocratiques et les organisations ouvrières, tout cela constitue les attributs du programme du FN, qui n'a rien à envier à un programme fasciste.

Certains beaux esprits se rassurent en soulignant l'absence de violence de masse réactionnaire ou contre-révolutionnaire, classique des fascistes. Même s'il y a des opérations musclées menées par le service d'ordre du FN, il n'y a certes pas de violence de masse fasciste. Il est aussi vrai que s'il n'y a pas de violence contre-révolutionnaire, c'est que, malheureusement, la révolution ne frappe pas aux portes de nos sociétés capitalistes. De même, l'accession des fascistes au pouvoir central n'est pas pour demain, aucu-

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ne fraction du grand capital ne fait un tel choix. Mais qu'on ne se trompe pas : d'ores et déjà, ces partis néo-fascistes accumulent des forces, et pas seulement en France -signalons la montée des nationalistes flamands, des fascistes autrichiens, des ligues lombardes, de l'activité de groupes nazis en Allemagne (3). L'extrême droite européenne polarise progressivement la droite traditionnelle et se niche dans les trous béants que laisse la crise du mouvement ouvrier, s'attaque aux immigrés en attendant de s'en prendre aux libertés démocratiques et au mouvement ouvrier. Le danger est réel.

Dans cette situation, la crise du mouvement ouvrier s'approfondit.

La rose s'est fanée

Le Parti socialiste n'est plus qu'un bateau ivre. Soumis aux impératifs de la politique d'austérité gouvernementale et aux diktats de la Ve République, il perd chaque jour un peu plus de sa base militante.

Ses divisions internes le minent de plus en plus ; ses débats et ses courants sont plus que jamais surdéterminés par les prochaines échéances présidentielles. Le PS tend à se transformer en une somme d'écuries présidentielles" organisées autour des futurs candidats. Tant que Mitterrand trône au sommet de l'Etat, les institutions de la Ve République cimentent l'unité du PS. Qu'en sera-t-il, lorsque Mitterrand abandonnera les rênes du pouvoir ?

Déjà, le duel Rocard-Delors (deux des candidats possibles aux prochaines présidentielles) menace l'unité socialiste. Les prochaines échéances électorales peuvent, donc, mettre à l'ordre du jouir l'explosion du Parti socialiste (4). Des résistances à la politique gouvernementale se manifestent, ici et là dans le PS. Les tendances Socialisme et République et Gauche socialiste, à l'intérieur du PS, rejettent les outrances libérales de la politique social-démocrate actuelle, mais elles sont loin d'offrir une orientation de classe indépendante à celle de la direction. Socialisme et République de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense, se fourvoie dans une réaction nationaliste interclassiste (divers appels ont été faits en direction des gaullistes) face à l'Europe. Tandis que la Gauche socialiste se réclame toujours plus de Mitterrand.

Le Parti communiste français (PCF) s'installe, lui aussi, dans la crise. Ayant refu— Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992 sé de condamner le putsch de Moscou du 19 août 1991, ce parti fait quotidiennement la preuve qu'il reste un des plus staliniens d'Europe. Ses autoproclamations, sur le thème « Le PCF change, nous ne sommes plus staliniens », ne trompent plus personne. Les réunions se vident. Sa baisse d'activité militante atteint un seuil critique. Dernièrement, la crise de deux des piliers fondamentaux du PCF — les élus parlementaires et municipaux et les syndicalistes — s'est aggravée. Un bon tiers des élus échappe maintenant au contrôle de la direction Marchais, secrétaire général du Parti. Une partie substantielle de la direction de la CGT rejette une stricte subordination à l'appareil du PCF. Tout cela contribue à un affaiblissement considérable d'un parti qui pense néanmoins, étant donné l'effondrement du PS, pouvoir limiter la "casse". Arc-bouté sur le noyau dur de son appareil, le PCF espère amortir sa chute électorale en apparaissant comme "le" parti, qui résiste à la dérive droitière des socialistes et qui refuse l'Europe des douze. Résistance sociale et proclamations nationalistes — les campagnes autour du mot d'ordre « Produisons français » reprennent de plus belle — se croisent dans le discours actuel du PCF, et s'accompagnent de références autogestionnaires Pierre Mauroy, ancien premier mais aussi de pratiques secrétaire du Parti Socialiste manipulatoires dans les luttes.

Ainsi, les dirigeants nationaux du PCF et de la CGT ont dernièrement brisé la grève de Renault-Cléon, que l'appareil bureaucratique ne contrôlait plus. On voit là, les limites de l'orientation "démocratique" du PCF.

Cette politique rencontre des oppositions, celle confuse de milliers de militants qui la rejettent ponctuellement, participent à nombre de structures de débats et de réflexions et celle de tous les militants qui ne participent malheureusement plus à rien. Il existe aussi une opposition structurée de secteurs de la direction du Parti, qui évoluent sur des positions droitières voire ultra-droitières.

Charles Fiterman — ancien ministre communiste des Transports du premier gouvernement d'union de la gauche et membre du bureau politique du PCF — a impulsé Refondations, un carrefour d'idées et de débats avec des militants de la gauche du PS et du mouvement associatif : c'est, pour ses initiateurs, un lieu de réflexion pour un nouveau courant réformiste, même si de nombreux militants chargent d'un autre contenu ce type de rencontres, cherchant vraiment les voies d'une alternative à la politique social-démocrate. Philippe Herzog, autre membre du bureau politique du PCF entré en contestation, va lui, beaucoup plus loin. Il vient de lancer une nouvelle association, Confrontation, qui réunit des syndicalistes du PCF, des dirigeants socialistes comme l'ancien Premier ministre Rocard, et.... des patrons, dont certains dirigent les principales entreprises françaises (Péchiney, Rhône-Poulenc, Crédit lyonnais). L'association capital-travail à l'initiative d'un membre du bureau politique du PCF : on aura tout vu !

Division et recentrage du mouvement syndical

La situation du mouvement syndical ne compense pas cette crise des partis réformistes. Le syndicalisme connaît un affaiblissement structurel : perte de plus de 50 % des effectifs sur une dizaine d'années. Les luttes actuelles ne se traduisent pas par un renforcement du syndicalisme, sauf dans certains secteurs, comme celui des petites entreprises ou celui d'un syndicalisme corporatif radical. La division et les batailles d'appareil dominent. Le recentrage gestionnaire de tout un pan du mouvement syndical influencé par des secteurs socialistes et le blocage stalinien dans la CGT paralysent le mouvement syndical. La Fédération de l'éducation nationale (FEN) est au bord d'une scission. Le mouvement syndical ne connaît pas de nouvelles éclaircies.

Cette situation est, bien entendu, le produit des rapports de forces globaux qui ne favorisent pas la classe ouvrière et ses orga-

Malgré un renouveau des luttes, les limites de celles-ci, conjuguées à l'approfondissement de la crise d'ensemble du mouvement ouvrier, pèsent négativement.

Seule la combinaison d'une crise sociale et politique débouchant sur de nouvelles générations syndicales politiques recueillant le meilleur de l'expérience de ces décennies, pourra renverser le cours des choses. Décembre 1991

3) Voir Inprecor n° 342 du 6 décembre 1991.

4) C'est dans ce contexte que Pierre Mauroy vient de quitter le secrétariat national du PS, pour céder la place à l'ancien Premier ministre Laurent Fabius. Ce denier, qui compte sur la bénédiction de l'Elysée, avait eu la tâche, en 1984, de poursuivre la fameuse "pause" dans les réformes engagées par le premier gouvernement de la gauche conduit par Pierre Mauroy.

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