Inprecor 1974–2004

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CONJONCTURE INTERNATIONALE

Un nouvel an morose

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 4-5 · 1 367 mots

Allemagne Japon et Corée Économie mondiale France

La situation de l'économie mondiale s'inscrit aujourd'hui dans un climat de morosité où l'inquiétude commence à se faire sentir : un récent éditorial de The Economist se faisait rassurant, tout en titrant : "En chute libre?" On sait bien que les prévisions économiques enregistrent des fluctuations sans doute plus importantes que les phénomènes économiques eux-mêmes : ainsi, après avoir redouté une nouvelle récession nord-américaine au milieu des années 80, puis décrété que la crise était finie vers la fin de la décennie, les économistes veulent se convainere de l'imminence d'une reprise qui, pourtant, se fait attendre.

Maxime DURAND

Organisation de coopération

L et de développement économiques (OCDE) a dû revoir ses prévisions à la baisse.

En 1991, la croissance a été très lente, de 1,1 % pour l'ensemble du monde capitaliste, où le nombre de chômeurs a augmenté de 3,4 millions en un an. L'OCDE prévoit une légère amélioration en 1992, avec 2,2 % de croissance, et comme d'habitude, l'année d'après devrait être encore meilleure, avec 3,3 %.

Mais, en réalité, on ne voit émerger aucune perspective de croissance harmonieuse de l'économie capitaliste mondiale. Comme l'écrit le magazine français, L'Expansion,

« La reprise, si elle a lieu, sera fragile et sans vigueur : l'économie des grands pays industriels entre en cure de désintoxication.»

Cette conjoncture morose livre plusieurs enseignements. En premier lieu, elle met fin à un débat ouvert avec les performances plutôt bonnes enregistrées dans les années

1988-1990. Celles-ci pouvaient a priori s'expliquer de deux manières. Les optimistes pensaient que la politique libérale finissait par porter des fruits : 1'"ajustement structurel" avait suffisamment assaini les économies qui, enfin, allaient pouvoir renouer avec un rythme de croissance analogue à celui d'avant la crise. Mais on pouvait aussi interpréter cette période comme une simple phase de remise à niveau de l'investissement et en conclure qu'il s'agissait d'une reprise conjoncturelle. Le ralentissement actuel montre que c'est cette seconde interprétation qui était correcte. Le retournement de situation est d'ailleurs nettement antérieur à la guerre du Golfe (1), et s'échelonne selon les pays : on peut le dater de la mi-1988 pour la Grande-Bretagne, de la mi-1989 pour les Etats-Unis, et de la fin 1989 pour la France et l'Italie. actuelle apparaît dans le tableau ci-dessous, qui montre que les grands pays évoluent de manière dorénavant désynchronisée. expliquer le fait que l'économie mondiale ait pu éviter une troisième récession généralisée, où toutes les économies auraient reculé en même temps.

La fin des illusions tions de chacun des grands pays, on s'aperçoit que l'année économique 1991 sonne le glas de trois illusions. L'illusion libérale Etats-Unis Japon Ex-RFA France Italie Grande-Bretagne OCDE Source : OCDE

La deuxième caractéristique de la phase

Cette désynchronisation contribue à

Si l'on examine de plus près les évolu-

Croissance du produit intérieur brut (PIB)

1990

1983-1989

1991

-0,5

3,9

1.0

4,6

5.6

4.5

2,7

4,5

3,2

2,1

28

1,4

3,1

2,0

1,0

3,5

0,8

-1,9

3,7

2,6

1,1 d'abord : il est frappant, en effet, de constater que le ralentissement est particulièrement marqué pour la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, à tel point qu'on peut parler de véritable récession en ce qui les concerne. Les pays du "libéralisme triomphant" sont donc arrivés à la limite de leurs performances : leurs perspectives se sont durablement retournées, et le temps où ils constituaient un exemple à suivre est révolu.

La seconde illusion à laquelle les réalités économiques viennent apporter un cinglant démenti, c'est la formation du "grand marché européen".

Le mythe de 1992 avait été célébré avec emphase par les technocrates de Bruxelles qui promettaient au moins 2 millions de créations d'emploi. En 1991, le nombre d'emplois dans la Communauté économique européenne (CEE) a stagné, tandis que le taux de chômage est passé de 8,9 à 9,3 % de la population active ; la suppression des douanes n'est pas en soi porteuse d'une nouvelle dynamique d'accumulation dont les déterminants se situent ailleurs.

Enfin, une troisième baudruche économique vient 1992 d'être dégonflée : la réunification alleman2,2 2.4 de et, de maniè1,8 re générale, 2.1 l'ouverture de 2,0 2,2 nouveaux mar2,2 1) Voir Inprecor n° 324 du 15 février 1991.

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chés à l'Est, devaient procurer au capitalisme un appel d'air qui le ferait sortir définitivement de la crise (voir l'article en p.28). Déception là encore : la réunification coûte plus cher que prévu, et la croissance allemande, après avoir fortement progressé en 1990, est sur la voie du ralentissement. La balance des paiements s'est dégradée et la réponse a été une hausse du taux d'intérêt qui en dit long sur la coordination des politiques monétaires dont on nous rebat les oreilles depuis quelques mois. Les supposés nouveaux marchés ouverts à l'Est continuent de s'effondrer : durant la première moitié de 1991, la production industrielle a reculé de 29 % en Bulgarie, de 14 % en Tchécoslovaquie, de 17 % en Hongrie, de 9 % en Pologne et de 17 % en Roumanie. Dans l'ancienne Union soviétique, le produit national a reculé d'environ 12 % sur la même période.

Une erise qui dure

Comment peut-on expliquer ce mauvais climat à l'échelle internationale ? Il faut y voir pour l'essentiel l'effet différé des contradictions que l'on a réussi jusque là à repousser. La plus fondamentale est la suivante : le rétablissement du profit réalisé pendant la décennie qui vient de s'achever ne pouvait être accompagné d'une dynamique suffisante des débouchés. La croissance de la demande a reposé sur divers dispositifs, dont deux au moins sont en train d'atteindre leurs limites. La distorsion croissante des revenus au détriment des salaires

Balances commerciales

1989 1990 1991 1992

Etats-Unis -116 -108 -72 -79

Japon 77 63 98 106

Allemagne 78 73 20 21 Milliards de dollars * Souce : OCDE ne peut pas être approfondie indéfiniment. De la même façon, la tendance à l'endettement généralisé qui a permis, notamment aux Etats-Unis, de soutenir la demande, ne peut plus être prolongée. Le capitalisme est donc en train de redécouvrir la fameuse contradiction entre profits et débouchés.

Un autre élément à prendre en considération concerne la réduction des déséquilibres financiers au niveau mondial. La croissance des années 80 a été sous-tendue par une dissymétrie entre les trois grandes puissances financières : le déficit nord-américain croissant était financé par les excédents japonais et allemands. Ce déséquilibre est en train de se résorber, puisque le déficit américain et l'excédent allemand reculent, tandis que l'excédent japonais continue à progresser (voir le tableau ci-dessus).

Un autre trait frappant de la conjoncture actuelle réside dans la réduction des marges de manœuvre des politiques économiques. Là aussi, les effets de la décennie libérale se font sentir : la récession actuelle aux EtatsUnis est certes d'une gravité inférieure à celle du début des années 80, mais elle traîne en longueur, beaucoup plus que ce qui était prévu. Une relance budgétaire permettrait de faire redémarrer l'économie, mais cela est rendu impossible par le poids déjà accumulé de la dette publique. Le même raisonnement s'applique à la Grande-Bretagne et à la France.

Enfin, un dernier facteur marque cette conjoncture, que les économistes bourgeois baptisent "tensions inflationnistes". Cela renvoie, en réalité, au maintien d'un rapport de forces minimal entre travailleurs et patronat. Toute reprise de la croissance un peu trop vive s'accompagne immédiatement d'une croissance des salaires jugée trop rapide, à laquelle les patrons s'empressent de répondre par la hausse des prix. C'est ce phénomène qui contribue à expliquer le freinage des économies allemande et japonaise, qui ne fait d'ailleurs que commencer. Au Japon, l'inflation était ainsi passée de 0 % en 1987, à 4 % à la fin 1990 : ce n'est pas beaucoup, mais il s'agissait là d'un symptôme très clair d'une trop forte tension sur le marché du travail.

Il ne s'agit donc pas d'un effondrement, mais plutôt d'un enlisement progressif de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale : la conjoncture actuelle illustre donc parfaitement l'idée que le capitalisme n'est pas vraiment sorti de la crise, en ce sens qu'il n'a pas su retrouver de nouvelles modalités suffisamment stables lui permettant de garantir son dynamisme. Les expédients dont il use pour maintenir ce dynamisme tendent à se révéler de moins en moins efficaces, et de plus en plus coûteux. *

Janvier 1992

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